2021-12-01

Henri Vernes : Bob Morane 13 - La croisière du Mégophias

Le récit de La croisière du Mégophias, le treizième roman de la série des Bob Morane d’Henri Vernes, accuse une construction plutôt bancale. Déjà, le motif de l’engagement de notre héros dans cette aventure en rendrait perplexe plus d’un… Voyons voir. Bob Morane lit un journal dans un hôtel de Seattle. Que fait-il là ? L’auteur ne prend pas la peine de le mentionner. La lecture de cet article lui apprend que le professeur Frost, célèbre paléontologue de réputation mondiale, s’apprête à partir à la recherche du mosasaure, une sorte de serpent de mer aux dimensions imposantes. Son bateau, le Mégophias, est amarré à quai ; le départ est imminent. Cette nouvelle pique la curiosité de Bob Morane qui n’a plus qu’une envie : se joindre à l’expédition. Comme vous le savez (surtout si vous avez lu les douze aventures précédentes), le commandant Morane s’avère tout ce qu’on veut sauf un sédentaire. Sans agitation, il s’ennuie ferme dans la vie… 

Quand Bob Morane se présente au professeur Frost en tant que journaliste d'investigation, celui-ci refuse de le laisser embarquer en raison de sa méfiance envers les journalistes, y compris les vulgarisateurs scientifiques. Qu’à ce ne tienne, notre ami réussit à intégrer l’équipage en tant que cuisinier... Dès le départ, il remarque que cet équipage arbore un comportement plutôt louche. En effet, le nouveau second, un homme à la mine patibulaire qui répond au nom d’Aloïus Lensky, semble avoir remplacé l’équipage du professeur par des hommes à lui. Certains hommes de l’équipage précédent auraient même été empoisonnés à bord parce qu’ils devenaient trop gênants. Une fois en mer, Bob Morane s’ouvre au professeur de ses soupçons mais Lensky, qui surprend la conversation, les fait enfermer tous deux dans la cabine où, privés d’eau et de nourriture, ils n’auront d’autre choix que de se rendre à plus moins brève échéance. Un peu plus tard, dans la mer de Béring, Lensky, qui s’appelle en réalité Boris Lemontov, est accosté par une grande jonque dont le capitaine est le pirate chinois Li-Chui-Shan, un de ses patrons avant qu’il ne purge une peine de prison en Chine, prison dont il s’est évadé. Li-Chui-Shan et Lemontov font alliance pour se débarrasser de Bob Morane et du professeur Frost pour ainsi s’emparer du Mégophias. Mais voilà que ceux-ci réussissent à s’évader sur un canot (sans moteur parce que Lemontov avait, en quelque sorte, prévu le coup). Sans énergie propulsive, ils se laissent dériver sur l’océan, passent par un labyrinthe de geysers, assistent au passage au spectacle du mosasaure géant et échouent sur une île sur laquelle habitent une tribu apparentée aux Mongols. 

Après tout déboule… Bob Morane s’attire la sympathie du chef de la tribu en le guérissant d’une maladie grave. Une fois remis sur pied, le chef autorise notre héros à partir à la recherche de Lemontov avec une vingtaine d’hommes. Mais pendant qu’ils cheminent par voie terrestre, ce même Lemontov s'apprête à attaquer le village mongol par la mer. En arrivant sur les lieux, Bob Morane découvre les cadavres de Li-Chui-Shan et de ses hommes, rebrousse chemin et revient juste à temps pour défendre le professeur et les villageois de l’attaque de Lemontov. La lutte est serrée parce que Lemontov et ses hommes sont lourdement armés. Mais, vous l’aurez sans doute deviné, le serpent de mer aura raison de tout ce beau monde… Dans les romans de Bob Morane, le moins qu’on puisse dire, c’est que le hasard fait bien les choses.

Que penser de ce treizième Bob Morane ? Si la légende du serpent de mer s’avère intéressante, même pour les adolescents d’aujourd’hui, l’incursion dans le territoire nordique des Mongols, qualifiés de « barbares » à quelques reprises, manque de réalisme. Par ailleurs, ce roman marque l’entrée d’un personnage asiatique - un Chinois pour être plus précis - dans la série:  Li-Chui-Shan. La description qu’Henri Vernes en fait laisse présager l’arrivée prochaine de l’Ombre jaune, un personnage qui fera basculer les romans de Bob Morane du genre "romans d'aventure" à celui de fantastique et S.-F., et qui vaudra à l’auteur l’accusation de racisme envers les Asiatiques. Jugez-en par vous-même :

« Avec son visage jaune, son crâne rasé, sa bouche sans lèvres, au pli cruel, et ses yeux bridés à l’extrême jusqu’à n’être plus que deux fentes à peine ouvertes, il offrait l’image même de la cruauté froide, raisonnée. »  

Bon, calmons-nous. On est encore en 1956. Ce qui pouvait être toléré en ce temps-là ne le serait plus aujourd’hui, on est d’accord. Et puis il y a toujours place à l’interprétation, n’est-ce pas ? Les adolescents européens de la fin des années 1950 connaissaient encore très mal les populations de l’Extrême orient. Même chose en Amérique où ce que nous savions des Chinois se résumait au resto du coin... N’empêche, on peut comprendre qu’ils exerçaient une certaine fascination sur la jeunesse du temps.

Vernes, Henri. La croisière du Mégophias (Bob Morane 13). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956