2021-10-29

Christine Angot : Le voyage dans l'Est

Je n’avais jamais lu un roman de Christine Angot jusqu'à présent, une écrivaine qui n’a pas très bonne réputation. Très médiatisée, elle est à l’origine de quelques scandales. Elle sait aussi se montrer hargneuse, vindicative envers ceux et celles qui ne partagent pas son avis, comme d’autres écrivains, ou envers ceux qui lui ont nui, comme cet éditeur qui aurait refusé un de ses manuscrits. Peu importe les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Parfois, il vaut mieux faire le vide autour d’un auteur pour se concentrer sur le texte, seulement le texte. Ainsi, avant de commencer la lecture de ce roman, j’ai mis de côté tous mes préjugés et n’ai plus cherché à googliser cette autrice. Et ça a porté ses fruits…

Le voyage dans l’Est est un roman de haute tenue qui porte sur un sujet d’une indicible gravité : l’inceste. Personnellement, je ne sais pas ce que c’est que l’inceste. Je n’ai jamais vécu une pareille chose et, sauf erreur, je ne connais personne dans mon entourage qui l’ait vécu aussi. Mais je peux comprendre, du moins jusqu’à un certain point, le chamboulement intérieur que ça peut provoquer chez l'individu qui l’a vécu, surtout chez un individu d’âge mineur comme c’est le cas la plupart du temps. Imaginez, vous êtes en présence de la personne que vous aimez plus que tout au monde, celle qui a reçu le mandat naturel de vous prodiguer cet amour inconditionnel nécessaire à votre développement, à votre équilibre. Dans un texte sur les parents que vous pouvez lire sur mon site Web, j’ai écrit : 

« Pour ma part, si je ne rejette pas la notion de compétences parentales, je préfère parler d’amour parental, soit cet amour inconditionnel que les parents – mères et/ou pères – éprouvent pour leur enfant et qui est absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme parce que cet amour, que seul une mère ou un père peut donner, constitue l’unique amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne sauraient compenser qu’en une partie infinitésimale ».

La personne victime d’inceste n’a pas reçu cet amour-là, ce qui fait d’elle une personne à plaindre, une personne qui a droit à toute notre compassion. Mais comment l’exprimer, cette compassion ? Est-ce que dire les choses peut mettre un baume sur les plaies de la personne ayant vécu un inceste ? Pour Christine Angot, ce n’est qu’une mesure temporaire qui a son utilité mais qui ne saurait constituer une guérison, s’il s’avère possible de guérir d’un inceste, remarquez. Écoutons-la :

« J’utilisais les mêmes mots. L’ayant dit une fois, je pouvais le redire. Il y avait ceux qui savaient, ceux qui ne savaient pas. Ça ne changeait pas grand-chose. Les uns pensaient que j’allais bien, parce que je ne l’avais pas dit, les autres, parce que je l’avais dit. Dire n’a jamais été un enjeu. Ç’a été un moyen, au début, pour m’aider à ne plus voir mon père. Puis, c’est devenu un passage obligé. » 

Ces mots s’avèrent donc largement insuffisants pour expliquer, pour comprendre, et pourraient nous valoir le mépris de la victime elle-même. Au fond, on ne comprend pas, on n’est pas en mesure de comprendre. D’ailleurs, l’écrivaine nous le dit elle-même :

« J’ai pensé qu’il fallait avoir subi l’esclavage sous une forme ou sous une autre, avoir été asservi, pour comprendre ce qu’était l’inceste. Et que, quand le père démontrait, par cet acte, qu’il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n’avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait » 

Alors, pourquoi avoir écrit un roman sur l’inceste si on part de la prémisse que personne ne comprendrait ce vécu ? Parce que, justement, malgré ce qui précède, il s’avère tout de même possible de comprendre ce que l’héroïne de ce roman a vécu. Possible par la constitution d’une relation étroite entre l’auteur et le lecteur par le biais de l'œuvre. Je crois que c’est ce qu’a tenté de faire Christine Angot en écrivant ce roman intimiste qui s’efforce de reconstituer, parfois avec une précision chirurgicale, la relation incestueuse qu’elle a vécue avec son père. Elle a tenté de nous faire comprendre ce qui est, en raison de sa nature même, inénarrable. C'est le sens même du mot indicible que j’employais ci-dessus. Indicible, qui ne peut s’exprimer. Mais la littérature, qui échappe aux règles de la vie en société, permet cette expression. Elle contourne les discours creux des avocats qui, dans le contexte du système judiciaire, doivent traiter de ce phénomène. D'ailleurs à ce propos, la narratrice n'a jamais porté plainte contre son père. La crainte d'un non-lieu (qui signifie qui n'a jamais eu lieu, selon son interprétation) l'en a dissuadé.

La littérature a cette faculté de communiquer des émotions qu'aucun autre medium n'arrive à faire avec autant d'acuité. Et c'est précisément pour cette raison que Le voyage dans l’Est, qui raconte la relation incestueuse que l'écrivaine a entretenue avec son père de treize à seize ans, puis plus tard dans la vingtaine, s'avère un roman à lire, un roman salutaire qui fait avancer le lecteur dans sa compréhension du phénomène de l'inceste. 

Christine Angot. Le voyage dans l’Est. Flammarion, 2021


2021-10-01

Isaac Asimov : Les Cavernes d'acier

J’aime bien les romans d’Isaac Asimov. J’ai d’ailleurs entrepris la lecture de l’intégrale de ses œuvres. Depuis 2018, j’ai lu La fin de l’éternité, Les robots, Un défilé de robots, Face aux feux du soleil et quelques autres. Trois des ouvrages cités font partie du Cycle des robots, une suite romanesque qui compte six ouvrages en tout. Les Cavernes d’acier, dont je rends compte aujourd’hui, s’inscrit dans le même cycle.

À l’instar de Face aux feux du soleil, ce roman met en scène le détective Elijah Baley, commissaire de police de New York, et son associé Daneel Oliver, un robot humanoïde conçu par les Spaciens. Pour rappel, ou du moins pour ceux qui ne connaissent pas l’univers d’Isaac Asimov, les Spaciens sont un peuple constitué des premiers descendants des Terriens ayant colonisé d’autres planètes. Deux caractéristiques distinguent les Spaciens des habitants actuels de la Terre. La première tient en un usage intensif des robots dans leur vie personnelle et professionnelle. Or, les Terriens font montre d’une grande méfiance envers les robots. En fait, ils craignent que ceux-ci ne prennent leur place dans leur travail et, ce faisant, ils feraient d’eux des chômeurs et des citoyens inutiles qui ne bénéficieraient plus de certains privilèges comme l’obtention d’un lavabo dans leur appartement, des places réservées au restaurant communautaire, des sièges confortables dans les transports publics, etc. La deuxième caractéristique s’avère aussi importante que la première : les Spaciens vivent à l’air libre dans de vastes maisons alors que les Terriens habitent de petits appartements dans des mégapoles nichées sous des toits d’acier. Dans le roman, par exemple, la ville de New York compte plus de 20 millions d’habitants et s’étend sur près de 300 kilomètres, englobant l’actuel New Jersey. 

Voici un résumé succinct de ce roman qui, tout en revendiquant le genre S.-F., s’avère aussi un roman policier. Un Spacien est assassiné et, pour éviter un conflit ouvert entre les Terriens et les Spaciens, le directeur de la police, un dénommé Julius Enderby, confie l’enquête à l’inspecteur Elijah Baley. Il revient aux Terriens de résoudre l’affaire parce que le crime ne peut avoir été commis que par un Terrien. Pour ne pas être en reste, les Spaciens imposent à Baley de prendre le robot Daneel Oliver comme collaborateur. À l’instar des habitants, Baley n’aime pas les robots et il craint des ennuis, d’autant plus qu’il doit héberger Daneel dans son propre appartement. L’enquête se déroule donc sur fond de méfiance envers ce robot en particulier et les robots en général. Un groupuscule anti-robot, appelé les Médiévalistes, menace même leur sécurité. Pire, la propre femme d’Elijah Baley en serait membre… Et c'est dans ce climat malsain de quasi terrorisme anti-robot que se déroule l’enquête qui finira par aboutir, bien entendu, à la satisfaction de tous, sauf du coupable. Vous comprendrez qu’en raison de la nature policière du roman, je ne peux vous en dire plus… mais Asimov a bien fait les choses, je vous l’assure. 

Quand je lis des romans de science-fiction, j’aime bien m’arrêter sur la vision des auteurs du monde de demain. Dans Les Cavernes d’acier, publié en 1954, Asimov déplorait le caractère trop hiérarchisé de la société moderne, une société construite sur des privilèges accordés à certains et refusés à d'autres : « Les gens deviennent de jour en jour plus agacés par le système de classement de la population en catégories distinctes, plus ou moins privilégiées. Et, en toute honnêteté, Baley devait s’avouer qu’il partageait entièrement le sentiment des masses populaires sur ce point. Il affectait d’ailleurs, non sans satisfaction, de se considérer comme un homme du peuple ». Mais ce que déplore surtout l’auteur - et c’est une criante actualité -, c’est la surpopulation : « La population terrestre continuait à croître, et un jour viendrait, tôt ou tard, où, malgré tous leurs efforts, les grandes villes ne pourraient plus fournir à chacun de leurs ressortissants le minimum vital de calories indispensable pour subsister ».  Dans le roman, la population mondiale atteint huit milliards d’habitants… chiffre que nous atteindrons dès 2023 !

Il y a trop de monde sur la Terre, on le sait bien aujourd'hui et, en 1954, Asimov avait anticipé ce problème crucial pour l'avenir de la planète. Malgré tout, Isaac Asimov reste un optimiste. Dans sa conclusion, influencé par les Spaciens, Elijah Bailey estime que la sagesse commande aux Terriens de reprendre l’exploration spatiale afin de coloniser de nouvelles planètes… Une solution qui en vaut une autre... tant qu'elle reste dans le cadre d'un roman !

Issac Asimov. Les Cavernes d'acier, c1954, J'ai Lu, 1971.