2021-07-07

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 1 - Le 6 octobre

Vous savez, j’ai bien failli entreprendre cette lecture au début des années 1980. Déjà, à cet âge, j’étais impressionné par cette suite romanesque de vingt-sept volumes dont l’auteur fait remonter l’histoire au 6 octobre 1908 (premier tome) pour la terminer le 7 octobre 1933 (vingt-septième tome). Pourquoi ai-je renoncé ? Sans doute étais-je intimidé par l’ampleur de la tâche. Ou tout simplement parce que je suis passé à autre chose, me disant sans doute que j’allais y revenir plus tard. Et ce « plus tard », c’est maintenant. Aujourd’hui, comme hier, Jules Romains n’est pas un écrivain très en vogue. Un de plus qu’on a oublié. Je ne prétend pas le faire connaître de nouveau, mais j’ai bien l’intention de passer à travers cette œuvre immense qui dépeint la vie de dizaines de personnages à Paris sur une période de vingt-ans. Si je n’y arrivais pas, les lecteurs de ce billet en seront les premiers informés.

Dans la présentation à cette œuvre, Jules Romains explique sa « doctrine » littéraire appelée unanimisme, soit une doctrine « selon laquelle l'écrivain doit exprimer la vie unanime et collective de l'âme des groupes humains et ne peindre l'individu que pris dans ses rapports sociaux » (Wikipédia). Par cette œuvre, il cherche donc à dépeindre la vie collective d’un certain nombre de personnes pendant une période de temps donné. C’est un peu ce que Balzac a cherché à faire aussi avec sa Comédie humaine, tout comme Émile Zola avec ses Rougon-Macquart, mais l’un comme l’autre n’a pas créé la même unité romanesque que Jules Romains avec ses Les hommes de bonne volonté. À tout le moins, c’est ce que l’écrivain affirme dans sa préface et, au terme de cette première lecture, j’ai plutôt tendance à lui donner raison.

Le premier tome s’intitule justement Le 6 octobre. Il s’agit en quelque sorte d’une mise en place du décor (essentiellement Paris) et des personnages. En effet, chaque chapitre est prétexte à nous en présenter un. Il y a Germaine Baader, la comédienne de théâtre qui joue le personnage de la femme entretenue, maîtresse du député Ducau. Viennent ensuite deux familles plus ou moins bien nées : les Saint-Papoul et les Champcenais. On ne sait peu de choses sur elles dans le cadre de ce premier volume, si ce n’est que monsieur Champcenais éprouve une certaine gêne en face des conflits sociaux, comme une distance, une incompréhension, alors qu’il est lui-même partie prenante en tant que patron. Puis on fait la connaissance de Jerphanion, le fils d’un paysan qui monte à Paris, le cœur rempli d’espoir. Et c’est le tour de Wazemmes, l’apprenti et garçon de course, un orphelin qui habite chez son oncle ouvrier. L’auteur nous présente aussi Sampeyre, professeur à la retraite, et son disciple, Clanricard, instituteur. Et Juliette, enfin, la jeune dactylographe, sans parler de Quinette, le relieur qui risque de nous entraîner dans une sale histoire.

Ainsi, chapitre après chapitre, Jules Romains décrit ses personnages en action dans ce Paris du 6 octobre 1908. Une belle journée à peine ternie par les nouvelles des journaux qui relatent des événements inquiétants:  l’indépendance de la Bulgarie, les ambitions de l’Autriche-Hongrie qui piétinent les plates-bandes de la Turquie dont l’empire rétrécit à vue d'œil, sans compter la Triple Entente (France, Angleterre et Russie) de plus en plus en froid avec la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie). Bref, on commence sérieusement à craindre une guerre. À tout le moins, on en parle beaucoup, surtout chez les intellectuels comme Sampeyre et chez le député Ducau. Pour le moment, certains y croient, d’autres non.

Parmi ces personnages, deux sortent du lot : Quinette, le relieur, et Wazemmes, le jeune apprenti. Le plus étrange des deux est sans conteste Quinette, le relieur. Il s’est procuré par correspondance une ceinture supposée redonner de l’énergie à ceux qui souffrent de dysfonction érectile ou qui ont tout simplement perdu l’appétence sexuelle. Ce Quinette tient une boutique dans le quartier du quai de Javel. Sa femme l’ayant quitté depuis longtemps, il vit seul et sa vie se résume à des chimères, des rêves d’inventions qui ne mènent nulle part. Mais son goût de vivre se ranime soudain quand un jeune homme fait irruption dans sa boutique, les mains et les vêtements tachés de sang. Il lui vient en aide tout en exigeant de le rencontrer le soir près de l’église Saint-Paul.

Si Quinette est étrange, Wazemmes s’avère plutôt sympathique. Le jeune homme, en faisant une course pour des collègues de l’atelier de peinture, rencontre monsieur Paul, un homme sérieux qui décide d’en faire son second. On ne comprend pas trop à quelle fin encore… En rentrant chez lui, le jeune homme de seize ans se fait séduire par une dame bien mise dans le bus. Elle l’invite chez elle le soir même et le jeune homme, qui se dérobe à l’attention de son oncle, s’y rend sans comprendre pourquoi une élégante femme d’âge mûr lui manifeste autant d’intérêt. Cette expérience, que le jeune homme vit dans cet appartement coquet - et qui serait immanquablement considéré comme un acte de pédophilie aujourd’hui - le laisse pantois, car il ne saurait dire s’il est satisfait ou non, heureux ou malheureux. Un sentiment que résume bien la dernière phrase de ce roman : « Pour profiter de tout ce qu'il aurait besoin de sentir ce soir en même temps – c'est la première fois qu'il lui vient une pareille idée, la dernière fois aussi, peut-être – Wazemmes entrevoit avec étonnement qu'il lui faudrait une âme plus spacieuse que la sienne. »

Que penser de ce premier tome de cette série romanesque ? C’est bien, très bien même, car ce roman nous permet de plonger dans une période révolue d’un pays que la Première Guerre mondiale transformera à tout jamais. Tous les historiens vous le diront : le XXe siècle débute en 1918, après cette Guerre qui a fait vingt millions de morts et autant de blessés. Mais n’allons pas trop vite ! Ce premier tome ne raconte qu’une seule et unique journée de l’année 1908 : le 6 octobre. À cet égard, le  chapitre 18 vaut à lui-seul le détour. Il s’intitule Présentation de Paris à cinq heures du soir. Comme son titre l’indique, il présente un instantané d’un moment précis de la vie des habitants d’une capitale européenne. Dans ce seul chapitre, Jules Romains passe en revue quasi tous ses personnages pendant que le soir tombe. C’est absolument magnifique.

On se revoit au tome 2 - Crime de Quinette - dont les événements se déroulent aussi en 1908. On en apprendra sans doute davantage sur le destin de l’étrange Quinette et des aventures sentimentales du jeune Wazemmes.

Romains, Jules.  Le 6 octobre (Les hommes de bonne volonté 1). Flammarion, c1932



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