2021-07-15

Ivan Tourgueniev : Premier amour

Une bonne amie a commencé la lecture de ce petit roman, un classique russe du XIXe siècle que je n'avais jamais lu en mes vertes années, même si je vouais un culte aux écrivains russes, notamment à Dostoïevski. Afin que nous puissions échanger sur le sujet, j’ai décidé de le lire aussi, et je l’ai fait en moins de vingt-quatre heures tellement cet ouvrage s’est avéré passionnant. Et dire qu’il y a des gens qui ne lisent que les nouveautés...

Pour amorcer son intrigue, l’auteur procède d’une manière qui, sans être originale (de nombreux auteurs du XIXe siècle l’ont adoptée, notamment Balzac et Dumas, pour ne citer que ceux-là), a le mérite d’être toujours efficace : une histoire dans l’histoire, en quelque sorte. Voilà. Lors d’une soirée mondaine regroupant quelques amis, l’hôte invite chacun d’eux à raconter l’histoire du premier amour de sa vie. Pour la plupart, ça ne prend que quelques minutes... car leurs mariages arrangés depuis l’adolescence ont donné des unions heureuses ou, à tout le moins, durables, et il n’y a rien à en dire qui diffère de ce que tout le monde a vécu. Parmi le groupe, seul Vladimir Petrovich a connu un premier amour singulier… mais il hésite à le raconter, prétextant qu’il n’est pas un bon orateur. En conséquence, il demande l’autorisation de consigner ce souvenir dans un carnet qu’il lira à la prochaine soirée. Et c’est ainsi que le roman débute...

Outre ce préambule, Premier amour compte vingt-deux chapitres assez courts, de trois à cinq pages chacun (un indicateur commode pour ceux qui lisent ce bouquin en version papier, ce qui n’est pas mon cas, bien entendu). Nous sommes en 1833. Vladimir est un jeune garçon de seize ans qui accompagne sa famille à la campagne pour la saison estivale. La famille est propriétaire d’un domaine, à quelques kilomètres de Moscou, composé d’une résidence principale et de quelques dépendances, le tout sis au milieu d’un grand parc. Dans une villa défraîchie, non loin de la résidence du narrateur, la famille de la princesse Zassekine s’est installée aussi pour l’été. La princesse n’a qu’un titre pour se faire valoir… car elle est complètement ruinée et vit avec ses enfants et une domesticité réduite dans un état voisin de la misère. Mais ça n’empêche pas sa fille aînée, Zinaïda, d’avoir une suite de quatre ou cinq soupirants qui se sont entichés d’elle et qu’elle semble mener par le bout du nez. Vladimir, qui fait la rencontre de la jeune fille, succombe aussi à son charme et, bien entendu, en tombe immédiatement amoureux. Un amour douloureux, lancinant, obsédant. Un amour qui changera sa vie à tout jamais.

La jeune fille a vingt-et-un ans, Vladimir seize, ce qui constitue une différence d’âge non négligeable pour les mœurs de l’époque. Les trois ou quatre hommes qui tournent autour de Zinaïda sont aussi plus âgés pour la plupart. On peut donc comprendre que Vladimir soit fortement impressionné, d’autant plus que la jeune fille lui envoie parfois des signes encourageants, tout en affichant une attitude glaciale le lendemain. Ce jeu du désir typique d’une agace-pissette (expression québécoise qui signifie plus ou moins allumeuse en France) aurait bien fini par me fatiguer si ce n’était le style de l’auteur qui maintient un certain mystère sur le véritable objet de l’amour de Zinaïda et qui, par le fait même, nous entraîne dans une certaine spirale d’émotions qui explique bien pourquoi, quand on a commencé  ce récit, on ne peut pas le laisser en plan pour faire autre chose…

Je sais que vous trouverez le résumé du roman de Tourgueniev sur Wikipédia mais, fidèle à mes principes, je ne vous révélerai pas le dénouement de l’intrigue. Si vous n’avez pas la patience d’aller jusqu’au bout, vous n’avez qu’à vous adresser à monsieur Google. En revanche, je reste pantois devant le peu d’empathie que le narrateur témoigne pour sa mère, une femme trompée, voire maltraitée, par son mari, le père de Vladimir. Malgré tout ce qu’il inflige à la mère, mais aussi à lui-même, son fils, d’une certaine façon, Vladimir continue de lui vouer de l’admiration. Mais j’imagine que ça témoigne bien d’une époque qu’on espère révolue…

L’amour déraisonnable que d’aucuns désignent sous le vocable de passion ne vaut rien à l’individu. Ceux qui ont lu le philosophe René Girard savent bien que l’amour-passion est mimétique et qu’il se renforce aux contacts des autres, de ceux qui nous montrent du doigt ce qui est désirable. Aussi le désir est-il toujours médiatisé par un tiers, et le roman de Tourgueniev en est une illustration éloquente. D’ailleurs, Tourgueniev en vient lui-même à cette conclusion. Les deux personnages clés du roman connaissent des fins tragiques, mourant avant même d’atteindre la sérénité. Mais un premier amour est ce qu’il est, et ceux qui n’en ont jamais vécu de tels sont plus à plaindre que ceux qui s’y sont brûlés les ailes...

Tourgueniev, Ivan :  Premier amour, c1860

 

2021-07-07

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 1 - Le 6 octobre

Vous savez, j’ai bien failli entreprendre cette lecture au début des années 1980. Déjà, à cet âge, j’étais impressionné par cette suite romanesque de vingt-sept volumes dont l’auteur fait remonter l’histoire au 6 octobre 1908 (premier tome) pour la terminer le 7 octobre 1933 (vingt-septième tome). Pourquoi ai-je renoncé ? Sans doute étais-je intimidé par l’ampleur de la tâche. Ou tout simplement parce que je suis passé à autre chose, me disant sans doute que j’allais y revenir plus tard. Et ce « plus tard », c’est maintenant. Aujourd’hui, comme hier, Jules Romains n’est pas un écrivain très en vogue. Un de plus qu’on a oublié. Je ne prétend pas le faire connaître de nouveau, mais j’ai bien l’intention de passer à travers cette œuvre immense qui dépeint la vie de dizaines de personnages à Paris sur une période de vingt-ans. Si je n’y arrivais pas, les lecteurs de ce billet en seront les premiers informés.

Dans la présentation à cette œuvre, Jules Romains explique sa « doctrine » littéraire appelée unanimisme, soit une doctrine « selon laquelle l'écrivain doit exprimer la vie unanime et collective de l'âme des groupes humains et ne peindre l'individu que pris dans ses rapports sociaux » (Wikipédia). Par cette œuvre, il cherche donc à dépeindre la vie collective d’un certain nombre de personnes pendant une période de temps donné. C’est un peu ce que Balzac a cherché à faire aussi avec sa Comédie humaine, tout comme Émile Zola avec ses Rougon-Macquart, mais l’un comme l’autre n’a pas créé la même unité romanesque que Jules Romains avec ses Les hommes de bonne volonté. À tout le moins, c’est ce que l’écrivain affirme dans sa préface et, au terme de cette première lecture, j’ai plutôt tendance à lui donner raison.

Le premier tome s’intitule justement Le 6 octobre. Il s’agit en quelque sorte d’une mise en place du décor (essentiellement Paris) et des personnages. En effet, chaque chapitre est prétexte à nous en présenter un. Il y a Germaine Baader, la comédienne de théâtre qui joue le personnage de la femme entretenue, maîtresse du député Ducau. Viennent ensuite deux familles plus ou moins bien nées : les Saint-Papoul et les Champcenais. On ne sait peu de choses sur elles dans le cadre de ce premier volume, si ce n’est que monsieur Champcenais éprouve une certaine gêne en face des conflits sociaux, comme une distance, une incompréhension, alors qu’il est lui-même partie prenante en tant que patron. Puis on fait la connaissance de Jerphanion, le fils d’un paysan qui monte à Paris, le cœur rempli d’espoir. Et c’est le tour de Wazemmes, l’apprenti et garçon de course, un orphelin qui habite chez son oncle ouvrier. L’auteur nous présente aussi Sampeyre, professeur à la retraite, et son disciple, Clanricard, instituteur. Et Juliette, enfin, la jeune dactylographe, sans parler de Quinette, le relieur qui risque de nous entraîner dans une sale histoire.

Ainsi, chapitre après chapitre, Jules Romains décrit ses personnages en action dans ce Paris du 6 octobre 1908. Une belle journée à peine ternie par les nouvelles des journaux qui relatent des événements inquiétants:  l’indépendance de la Bulgarie, les ambitions de l’Autriche-Hongrie qui piétinent les plates-bandes de la Turquie dont l’empire rétrécit à vue d'œil, sans compter la Triple Entente (France, Angleterre et Russie) de plus en plus en froid avec la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie). Bref, on commence sérieusement à craindre une guerre. À tout le moins, on en parle beaucoup, surtout chez les intellectuels comme Sampeyre et chez le député Ducau. Pour le moment, certains y croient, d’autres non.

Parmi ces personnages, deux sortent du lot : Quinette, le relieur, et Wazemmes, le jeune apprenti. Le plus étrange des deux est sans conteste Quinette, le relieur. Il s’est procuré par correspondance une ceinture supposée redonner de l’énergie à ceux qui souffrent de dysfonction érectile ou qui ont tout simplement perdu l’appétence sexuelle. Ce Quinette tient une boutique dans le quartier du quai de Javel. Sa femme l’ayant quitté depuis longtemps, il vit seul et sa vie se résume à des chimères, des rêves d’inventions qui ne mènent nulle part. Mais son goût de vivre se ranime soudain quand un jeune homme fait irruption dans sa boutique, les mains et les vêtements tachés de sang. Il lui vient en aide tout en exigeant de le rencontrer le soir près de l’église Saint-Paul.

Si Quinette est étrange, Wazemmes s’avère plutôt sympathique. Le jeune homme, en faisant une course pour des collègues de l’atelier de peinture, rencontre monsieur Paul, un homme sérieux qui décide d’en faire son second. On ne comprend pas trop à quelle fin encore… En rentrant chez lui, le jeune homme de seize ans se fait séduire par une dame bien mise dans le bus. Elle l’invite chez elle le soir même et le jeune homme, qui se dérobe à l’attention de son oncle, s’y rend sans comprendre pourquoi une élégante femme d’âge mûr lui manifeste autant d’intérêt. Cette expérience, que le jeune homme vit dans cet appartement coquet - et qui serait immanquablement considéré comme un acte de pédophilie aujourd’hui - le laisse pantois, car il ne saurait dire s’il est satisfait ou non, heureux ou malheureux. Un sentiment que résume bien la dernière phrase de ce roman : « Pour profiter de tout ce qu'il aurait besoin de sentir ce soir en même temps – c'est la première fois qu'il lui vient une pareille idée, la dernière fois aussi, peut-être – Wazemmes entrevoit avec étonnement qu'il lui faudrait une âme plus spacieuse que la sienne. »

Que penser de ce premier tome de cette série romanesque ? C’est bien, très bien même, car ce roman nous permet de plonger dans une période révolue d’un pays que la Première Guerre mondiale transformera à tout jamais. Tous les historiens vous le diront : le XXe siècle débute en 1918, après cette Guerre qui a fait vingt millions de morts et autant de blessés. Mais n’allons pas trop vite ! Ce premier tome ne raconte qu’une seule et unique journée de l’année 1908 : le 6 octobre. À cet égard, le  chapitre 18 vaut à lui-seul le détour. Il s’intitule Présentation de Paris à cinq heures du soir. Comme son titre l’indique, il présente un instantané d’un moment précis de la vie des habitants d’une capitale européenne. Dans ce seul chapitre, Jules Romains passe en revue quasi tous ses personnages pendant que le soir tombe. C’est absolument magnifique.

On se revoit au tome 2 - Crime de Quinette - dont les événements se déroulent aussi en 1908. On en apprendra sans doute davantage sur le destin de l’étrange Quinette et des aventures sentimentales du jeune Wazemmes.

Romains, Jules.  Le 6 octobre (Les hommes de bonne volonté 1). Flammarion, c1932



2021-07-01

Vincent Delecroix : À la porte

Vincent Delecroix est un philosophe spécialiste de Soren Kierkegaard. À l’instar des philosophes français des années 1960 (Sartre, Camus, Beauvoir, etc.), il a la bonne idée d’écrire des romans. À la porte est un de ceux-là.

L’histoire débute par un incident somme toute banal. En reconduisant un jeune universitaire venu lui demander conseil, un vieux professeur se retrouve sur le palier alors que la porte de son appartement se referme derrière lui. Bien entendu, ses clés sont à l’intérieur, de sorte que le septuagénaire se retrouve littéralement à la porte. Cette insignifiante mésaventure va se transformer au fil des pages en une odyssée décisive pour le professeur à la retraite.

En effet, que peut faire un vieux professeur de philosophie irascible quand il se retrouve à la porte de chez lui un dimanche matin ? Alors que l’attend un article sur le Phédon de Platon qu’il a laissé en plan, et dont il espère reprendre la rédaction dès qu’il aura réintégré son appartement, il erre dans les rues ensoleillées de son quartier, après avoir eu maille à partir avec son concierge qui a refusé de lui ouvrir sa porte, prétextant qu’il était en congé. Dehors, il s’arrête bientôt à la terrasse d’un café pour manger à son aise des crustacés, profitant finalement de cet accroc au quotidien. Mais, au moment de payer l’addition, l’agressivité du garçon, qui le connaît bien pourtant en tant qu’habitué de cet établissement, laisse éclater la dureté du monde. C’est là qu’émerge le souvenir de ses deux enfants morts dans un accident de la route pendant que les voitures filaient à toute allure. Aucune d’entre elles n’avait daigné s’arrêter pour s’enquérir de leur état. Dureté du monde, donc, mais aussi cruelle ambivalence des choses. De ces choses aussi banales que les portes, par exemple, « car ce qui s’ouvre est aussi ce qui se ferme ». Ainsi cette limite, d’habitude si protectrice, qui annonce normalement le chez-soi et prépare le plaisir de se retrouver en soi-même, devient ce qui empêche d’y accéder, une trahison, un retournement de valeur, une inexplicable mutation qui dévoile soudain la nature réelle et ambivalente des choses.

Visiblement perturbé, le vieil homme poursuit son chemin, ne rencontrant qu’obstacles sur sa route, lesquels deviennent vite le prétexte à un vaste règlement de compte avec un monde exténué par le vide. Ainsi les journalistes, « très exactement le degré le plus bas de la réflexion et du savoir », en prennent pour leur grade. Même chose pour la société contemporaine dominée par les technologies de l’information et de la communication qui prétendent faire de ce monde un village global où « maintenant tout le monde communique et se rapproche, tout le monde s’invite et se loge les uns chez les autres » alors qu’il se produit exactement le contraire: absence de communication, fragmentation irrémédiable de la communauté. 

Hanté par ses souvenirs, le vieux professeur prend conscience de sa solitude qu’il n’a jamais ressentie avec autant d’acuité jusqu’alors. En déambulant dans les rues, il éprouve du dégoût pour un monde qui court à sa perte aussi sûrement que lui. Car pourquoi « continuer à écrire des livres, et qui plus est, des livres de philosophie, de vrais livres, pas ces ragoûts insipides actuels concoctés avec des produits courants et bon marché ? Qui est-ce que cela pourrait encore instruire ? Et qui peut encore s'intéresser à la pensée, cette chose difficile et fragile, cette chose inutile et nocive pour le monde tel qu'il est ? »

À la porte est un roman  « philosophique », un livre, donc, qui n’est pas nécessairement facile à lire mais qui demeure néanmoins d’une grande sensibilité car le héros, ce vieux philosophe discordant, dans son errance de quartier, rencontre son père, puis ses enfants décédés, revoyant ainsi des morts plus vivants que les vivants. Ces détails ajoutent une dimension éminemment humaine à un récit qui évite le piège du roman à thèse. Vincent Delecroix est un philosophe, certes, mais c’est aussi un très bon romancier.

Né en 1969, Vincent Delecroix enseigne la philosophie dans un établissement d’enseignement à Paris et, à ce titre, a publié quelques essais sur son philosophe de prédilection, Soren Kierkegaard. Côté romans, outre À la porte, il est l’auteur de Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003), La preuve de l’existence de Dieu (Actes Sud, 2004), Ce qui est perdu (2006) et La Chaussure sur le toit (Gallimard, 2007). Son roman Le tombeau d’Achille a remporté le Grand prix de littérature de l’Académie française en 2009.

Vincent Delecroix. À la porte. Paris, Gallimard, 2004.

Octobre 2007, rév. décembre 2021