2021-03-21

Henri Vernes : Bob Morane 8 – Le Sultant de Jarawak


Le huitième Bob Morane débute dans une soirée mondaine qui se déroule dans un genre de club pour gentilshommes comme on en retrouve tant en Angleterre, bien que nous soyons à Paris. À cette soirée, un médecin raconte l’histoire d’une patiente aux prises avec une maladie tropicale que nul ne peut guérir. Cette femme possède une perle rose que son mari, un entomologiste mort depuis peu de la même maladie qu’elle, a rapportée de la petite île de Jarawak sise en Indonésie, un vaste archipel comme chacun sait. Or, le Sultan de Jarawak orne son turban d’une perle rose, identique à celle que possède madame de Neuville. Le médecin ajoute que seule la réunion des deux perles pourrait lui redonner goût à la vie et, par le fait même, la volonté de guérir. Cette histoire, aussi touchante qu’invraisemblable, flatte le côté redresseur de tort de Bob Morane qui, après s’être entretenu avec la dame, décide de partir à Jarawak pour convaincre Timour Bulloc, le sultan cruel et sanguinaire, comme il se doit, de lui redonner la perle jumelle pour sauver la vie de madame Neuville.

Dès le deuxième chapitre, Bob Morane se trouve sur l’île de Timour, voisine de Jarawak,  parce que le sultan, jaloux de son autonomie, refuse toute liaison aérienne ou navale avec son pays de rattachement. Il vit donc en autarcie, exploitant son peuple dont l’activité principale consiste à l’approvisionner en perles. En plus, le quart de ce bon peuple meurt chaque année d’une fièvre endémique sur cette île. La nuit même de son arrivée à Timour, Morane affronte un mercenaire malais qui, en cherchant à le molester, lui déconseille vivement de se rendre à Jarawak. Dans le même hôtel, il rencontre un Anglais du nom de George Leslie qui, lui aussi, veut se rendre sur l’île pour y effectuer des recherches sur cette fièvre afin de trouver un vaccin ou un médicament. Les deux hommes deviennent amis et, bien entendu, ne renoncent pas à leur voyage. D’ailleurs, grâce à un Hongrois, trafiquant d’ailerons de requin, ils réussissent à s’embarquer sur un rafiot et débarquent à Jarawak, accueilli par Sir Harvey Jameson, un vieux scientifique anglais et ami de Leslie.

Le jour même de son arrivée sur l’île, Bob Morane obtient une audience auprès du sultan. Comme on s’y attendait, celui-ci refuse de céder la seconde perle rose, même si la vie d’une femme est en danger. Morane remarque la fascination morbide qu’éprouve le sultan pour ses perles. Devant ce refus, il se retire… mais revient la nuit pour tenter de voler cette perle. Il se fait rapidement arrêter par la garde du sultan qui met notre héros aux travaux forcés, en l’occurrence à la récolte des perles, un travail éreintant qui n’est pas sans risque compte tenu qu’il faut plonger en apnée pendant de longues minutes pour récolter des perles. Lors d’une de ces plongées, Bob Morane sauve la vie de Khalang, un Malais qui deviendra un allié. Tous deux réussissent d’ailleurs à s’échapper grâce à un passage souterrain. S’ensuivra une fuite éperdue en mer et dans la jungle de l’île, fuite au cours de laquelle on découvre que ce ne sont pas les perles qui enrichissent la sultan, mais plutôt la culture du pavot qui fait la joie des trafiquants d’opium de cette région du monde. 

Par la suite, tout se bouscule. Le chef du village dans lequel Morane s’est réfugié se joint à lui et triomphe du Sultan qui abdique. Vaincu, miné par la fièvre, il se fait soigner par son sorcier, ce qui permet à George Leslie de comprendre que la mixture curative n’est en fait qu’une sorte d’antibiotique. L’île étant sauvée de la tyrannie de son sultan, Bob part rapidement pour la France, dans l’espoir de sauver madame Neuville. Dans ses bagages, il ramène la mixture qui permettra sans aucun doute à la sauver. Sur l’île de Timour, il déjoue un traquenard mis en œuvre par le Hongrois et son acolyte malais et finit par s’envoler pour Djakarta, puis Paris. Le roman se termine par là où il a commencé : chez madame Neuville en compagnie du médecin. Grâce à cet antibiotique, la dame est guérie et notre héros, heureux d’avoir accompli sa mission.

Le Sultan de Jarawak est le deuxième roman d’Henri Vernes à être publié en 1955. Tout comme le roman précédent (Les Faiseurs de désert), son intrigue est plutôt simpliste et, à vrai dire, assez prévisible, mais l’aventure en pays tropical suffisait encore, j’imagine, à susciter l’attention des lecteurs adolescents d’Europe et d’Amérique au milieu des années 1950. À l’instar de L’Héritage du flibustier, Bob Morane est directement impliqué dans un quasi coup d’État, signe évident d’une culture occidentale qui ne souffrait d’aucun complexe de supériorité à cette époque colonialiste. Et, bien entendu, aucune présence féminine dans ce roman. On est toujours dans un monde de gars, même si bien des femmes m’ont avoué depuis avoir lu pas mal de Bob Morane… tout comme je lisais moi-même des Sylvie !

Henri Vernes. Le Sultan de Jarawak (Bob Morane 8)c1955

2021-03-09

Henri Vernes : Bob Morane 7 – Les faiseurs de désert


Le septième Bob Morane débute chez un cordonnier de Montmartre lorsqu’un homme se méprend sur l’identité de notre héros en l’abordant sous le nom d’Alexandre Semenof. Bob Morane joue le jeu autant par curiosité que par besoin d’action quand il comprend que cet homme requiert ses services pour le compte d’un professeur. En rentrant chez lui, Bob s’aperçoit qu’il est suivi par un autre homme à la mine patibulaire. Il le sème, entre dans son appartement et, au téléphone, apprend par son ami le professeur Clairembart l’identité de ce Semenof, un ingénieur tombé entre de mauvaises mains. Il n’en faut pas plus pour que notre héros vole à son secours… Un vol et un assassinat plus loin, le commandant Morane se trouve à bord d’un navire en compagnie de mécréants qui le prennent toujours pour l’ingénieur Semenof. Il navigue en direction d’une île…

Cette île, nommée Assomption, est située quelque part aux Antilles et appartiendrait au professeur Sixte, un mégalomane qui, après que son invention ait été refusée par plusieurs pays du monde, a concocté un virus capable de détruire toute culture en un temps record, transformant ainsi les terres arables en désert. Toujours sous l’identité de Semenof, Bob Morane est chargé par Sixte de concevoir une fusée susceptible de projeter ce virus dans n’importe quelle partie de la terre. Mais, après avoir constaté l’efficacité diabolique de l’invention du professeur, il décide de quitter l’île pour rejoindre Washington afin de prévenir les autorités américaines. Plusieurs embûches entravent sa fuite, bien entendu, dont le dénommé Mayer, le tueur chargé d’accomplir les basses œuvres de Sixte. D’ailleurs, notre héros serait tombé sous ses balles si ce n’était de l’intervention in extremis de  Fred Duncan, un Américain à la solde du professeur mais qui, dans les faits, travaille pour le service de contre-espionnage américain. Mayer hors d’état de nuire, les deux hommes cherchent à fuir en bateau, mais leur plan est contrecarré par les hommes de main du professeur à qui ils ont volé les documents décrivant ses découvertes. Ne pouvant fuir par la mer, Morane et Duncan s’enfoncent dans la forêt dense du sud de l’île. Après quelques heures de marche, ils tombent sur les travailleurs d’origine haïtienne qui se trouvent en pleine séance de vaudou. Le chef, Caïus, reconnaît Morane qui l’a déjà sorti des griffes de Mayer quelques jours plus tôt. Aussi accepte-t-il de l’aider à combattre le professeur Sixte et ses mercenaires. Mais voilà qu’en arrivant sur les lieux ils aperçoivent le yacht du professeur au loin… mais aussi le navire militaire des États-Unis prévenu plus tôt par un télex que Bob Morane a réussi à envoyer avant sa fuite en forêt. Croyant que tout est joué, Bob Morane pénètre dans le bunker métallique pour détruire toute trace possible du virus mortel du professeur… mais il est accueilli par ce dernier. Une lutte s’ensuit au cours de laquelle notre héros a bien failli y laisser sa peau. Heureusement, la rixe se termine par un accident et, par le fait même, par la mort tragique du biologiste mégalomane qui fait une chute de plus de dix mètres sur le carrelage en béton du bunker. 

Un an plus tard, Morane se retrouve en compagnie du professeur Clairembart dans son appartement de Paris et parcourt un article de journal annonçant que les États-Unis ont récupéré les graines géantes de Sixte, cette invention susceptible d’éradiquer la faim dans le monde. Bob Morane, malgré le risque qu’il a encouru au cours de cette mission (tout à fait volontaire, ne l’oublions pas), a droit à un bel éloge de son auteur : 

« Peut-être son destin était-il de suivre cette piste s’offrant à lui et peut-être qu’en la suivant, il accomplirait un acte dont il aurait par la suite à se féliciter. Car, enfin, ce qui comptait pour l’homme, c’était de suivre son destin jusqu’au bout, sans égoïsme et sans peur. » 

Tout est bien qui finit bien, donc. Une constante dans les romans d’Henri Vernes jusqu’ici. D’ailleurs, d’autres constantes méritent d’être relevées. D’abord, nous sommes toujours dans un monde de gars : aucune femme dans ce roman, même chez les autochtones. Ensuite, les « colonisés » sont mis à contribution : ils se mettent du côté des « bons » blancs contre les « mauvais ». C’est le cas dans plusieurs romans jusqu’ici, notamment dans La Vallée infernale, Sur la piste de Fawcett, et bien d’autres. D’ailleurs, on ne s’attardera pas trop sur l’image véhiculée par Henri Vernes des travailleurs haïtiens des faiseurs de désert. Parfois, en lisant leur description, on a l’impression d’être encore à la fin du XIXe siècle alors que nous sommes tout de même en 1950 ! Ça témoigne bien d’une vision européocentriste d’un Occident maître du monde, ce qui était sans doute encore acceptable à l’époque de l’écriture de ce roman. Aujourd’hui, ça ne passerait plus, bien entendu.

Les faiseurs de désert est un bon roman, somme toute. Meilleur que L’héritage du flibustier en tout cas. Certes, il y a un peu trop de hasard et d’invraisemblances, mais il s’agit d’un roman pour adolescents, donc on ne s’évertue pas à recréer un contexte crédible. Et le personnage du savant fou frustré par la vie qui cherche à détruire le monde,  on voit ça dans les super héros Marvel… mais dans Bob Morane ?  

Henri Vernes, Bob Morane 7 : Les faiseurs de déserts, c1955

Henri Vernes : Bob Morane 6 – L’Héritage du flibustier


Après la Nouvelle-Guinée (La vallée infernale), l’Égypte (La galère engloutie), le Brésil (Sur la piste de Fawcett), Centrafrique (La griffe de feu) et le Yémen (Panique dans le ciel), Henri Verne nous emmène dans une autre région du monde –  aux Antilles et en Amérique centrale -, faisant ainsi voyager la jeunesse masculine du milieu des années 1950. Et c’est toujours en conquérant qu’il le fait, en Européen maître de ce monde encore largement colonisé.

L’Héritage du flibustier, sixième roman de la série des Bob Morane, ne débute pas à Paris comme dans les deux romans précédents, mais à San Felicidad, une île de la mer des Antilles. Bob Morane s’ennuyait dans son appartement parisien et, puisqu’il n’aime visiblement pas l’hiver, il est venu passer quelques mois aux Caraïbes, espérant prendre quelques coups dans une nouvelle aventure. Ça ne va pas tarder à arriver, d’ailleurs, car, dès les premières pages, en cherchant un bateau pour se rendre à la République de Zambara, un marin lui raconte avoir été torturé dans ce pays dirigé d’une main de fer par le dictateur Porfirio Gomez. Un peu découragé de ne pas trouver un pêcheur qui accepte de l’emmener, il se balade nonchalamment sur les quais quand, tout à coup, il rencontre le breton Claude Loarec qui a maille à partir avec quelques ouvriers travaillant pour son oncle Pierre, le riche  propriétaire d’une pétrolière. Sans hésiter, il vole à son secours et, rapidement, les deux hommes deviennent amis. Pour le remercier du coup de main, Loarec accepte de conduire Bob Morane en bateau jusqu’à Zambara, pays imaginaire d’Amérique centrale.

Après un jour ou deux de navigation, voilà que nos deux compères accostent nuitamment sur la côte. Ils décident alors de dormir un peu dans une hacienda abandonnée avant de prendre la route pour la capitale. Mais ils se réveillent au milieu d’un conflit entre un révolutionnaire et un détachement de l’armée zambariste. Bien entendu, ils se rangent du côté du plus faible et réussissent à fuir avec Pablo Cabral, le rebelle, non sans s’être fait un ennemi mortel en la personne du capitaine Foldès. Une fois rentrés à San Felicidad avec Cabral, nos héros repartent pour explorer l’île aux Cocotiers, là où le flibustier Montbuc aurait caché son trésor à la fin du XVIIIe siècle, car il faut bien justifier le titre de ce roman aux multiples péripéties, n’est-ce pas ? Et, comme par hasard, dans le cratère du volcan éteint de cette île, Bob et Claude tombent sur le gouverneur de Zambara et ses acolytes. Ceux-ci les capturent et les enferment à la prison de la capitale dans laquelle Claude, en tout breton qu’il est, déchiffre sur le mur de la cellule une inscription en gaélique indiquant la carte même du trésor écrite de la main de Montbuc. Le trésor serait finalement caché dans une caverne dans la région du rio Curupiri en plein territoire des Karapeï ou Indiens bleus, une tribu aux mœurs sanguinaires généralement hostiles aux Blancs. Ayant conclu un marché avec le gouverneur Fiscal (leur libération contre le trésor), ils se retrouvent en canot à l’embouchure de la rivière Curupiri. Près de la caverne où serait caché le trésor, certains hommes de l’expédition succombent aux flèches des Karapeï, mais Bob, Claude et le gouverneur sont faits prisonniers. Pourquoi seuls les Européens ont-ils été épargnés par les Karapeï ? On ne le sait pas… mais on s’en doute parce qu’on découvre que le chef de ces indiens est un ancien officier allemand de la Deuxième Guerre mondiale : Guth Lüber. Encore une fois, nos héros monnaient leur vie en échange du trésor… Une alliance se tisse alors entre l’Allemand et le gouverneur Fiscal  qui agit ainsi à l’insu du président de Zambara. 

Les romans de Bob Morane pèchent parfois par leur invraisemblance… car, dans la même caverne, se pointent soudainement le président du Zambara en chair et en os, Porfirio Gomès, accompagné du capitaine Foldès, qui avait quitté le groupe lors de l’attaque des Karapeï. Les péripéties se suivent et se ressemblent et, après quelques épreuves, Morane et les Loarec, père et fils, se retrouvent à bord d’un hydravion zambariste, le président et l’Allemand ayant été faits prisonniers. Quant au gouverneur Fiscal et au capitaine Foldès, ils n’ont pas survécu à leur cupidité… Et après ? Notre héros joue un rôle non négligeable dans la Révolution zambariste… Et quand Pablo Cabral lui demande pourquoi il risque sa vie pour un pays qui n’est pas le sien. Bob Morane fait la seule réponse qu’on attend d’un héros : « Ce combat est celui de tous les hommes, dit-il, puisqu’il est celui de la liberté. Voilà pourquoi il est aussi le mien. » Et tout est bien qui finit bien avec, notamment, la signature d’une entente entre le pétrolier Loarec et le nouveau président de la République de Zambara. Qu’advient-il de l’héritage du flibustier ? Il servira à renflouer le trésor public du nouvel État qui en a bien besoin…

Ici, quelques remarques s’imposent. D’abord, comme dans la plupart des Bob Morane jusqu’à présent (à l’exception, peut-être, de La Griffe de feu), il n’y a pas la moindre présence féminine dans ce roman. Pas même un personnage secondaire. Ensuite, L’Héritage du flibustier est le cinquième roman d’Henri Vernes à avoir été écrit en 1954. Cinq romans en une seule année, donc. C’est peut-être trop parce que, à mon avis, la qualité de l’intrigue n’est pas au rendez-vous : trop de coïncidences, trop d’invraisemblances, trop de revirements. On est loin de la qualité de La Vallée infernale.  Enfin, pour la première fois, Henri Verne donne des noms fictifs aux pays où il se rend : San Felicifad, cette île des Antilles, et la République de Zambara. Ça s’explique sans doute parce que l’auteur aurait du mal à justifier l’implication de son héros dans des événements révolutionnaires d’un pays réel d’Amérique latine…

Henri Vernes. Bob Morane 6 : L’Héritage du flibustier. Éd. Gérard & cie, 1954 (Marabout Junior)

Henri Vernes : Bob Morane 5 – Panique dans le ciel


À l’instar de l’ouvrage précédent, le cinquième Bob Morane débute à Paris alors qu’il est attablé à la terrasse d’un café. Un journal posé devant lui,  notre héros apprend l’écrasement d’un Tonnerre, un avion à réaction, fleuron de l’aviation britannique, à Aden (Yémen). Pendant qu’il s’étonne à haute voix de cet événement qu’il juge douteux, une voix familière se fait entendre, celle du professeur Clairembart dont on a fait la connaissance dans La galère engloutie. Et comme le hasard fait bien les choses, à la table à côté se trouve un autre homme, l’ingénieur anglais qui a conçu cet aéronef et qui, plus tard dans la soirée, frappe à la porte de Bob Morane, quai Voltaire, pour le supplier de se rendre au Yémen pour résoudre l’énigme de cette catastrophe aérienne. Notre héros refuse, ne se sentant pas habilité à mener une telle enquête… mais, devant les rigueurs de l’hiver, il s’envole tout de même pour le Yémen, en simple touriste, pense-t-il…

L’aventure débute au bord de l’avion alors qu’un homme aborde Bob Morane au bord de l’avion. Cet homme se présente sous une fausse identité et, connaissant le commandant Morane de réputation, le met en garde sur ses agissements possibles à Aden, ville qui fourmille de ruelles où des événements fâcheux peuvent se produire… Et, en effet, dès son arrivée à l’hôtel, Bob se trouve entraîné dans une tourmente d’événements… Comme si la terre entière se liguait contre lui, il est « victime »  de plusieurs tentatives d’assassinats de la part d’un ennemi qui reste non identifié jusqu’à l’avant-dernier chapitre du livre. Heureusement qu’il se lie rapidement d’amitié avec Sir Georges Lester, le chef de la police locale, et le major Briggs, de la British Air Force. Cela lui sera utile pour résoudre l’intrigue et mettre à jour le plan machiavélique de l’ennemi qui souffre du syndrome du savant fou…, style de personnage typique des romans d’aventure en général. 

Ce cinquième ouvrage d’Henri Vernes marque le retour de Bill Ballantine, compagnon de Bob Morane dans le premier roman (La Vallée infernale). Ce mécanicien à la chevelure rousse donnera un solide coup de main à notre héros quand il fera face, seul contre un dizaine d’hommes, dans le camp des malfaiteurs sis en plein désert yéménite. Quant à la présence des femmes dans l’univers de Bob Morane, il accuse un recul par rapport au roman précédent (La Griffe de feu) : pas le moindre personnage féminin, même pas en second plan. Décidément, Henri Vernes s’adresse vraiment aux garçons de 13 à 17 ans de la fin des années 1950… Pour ce qui est de la thématique du roman, son aspect documentaire pourrait-on dire, on délaisse les volcans au profit de l’aéronautique. Ainsi, le méchant, si méchant soit-il, est une sorte d’ingénieur de génie puisqu’il met au point l’avion à double hélice, ce qui fascine Bob Morane : « L’avion vertical ! murmurait-il. Depuis des années, tous les constructeurs du monde en cherchent le secret et le voilà, devant moi, capable, par la simple traction de ses hélices, de s’élever sur place, en chandelle, de se redresser en plein ciel, de s’y immobiliser ou de voler à l’horizontal et d’atterrir à reculons ». 

À l’instar des comptes rendus de lecture précédents, je termine celui-ci par une note sur la philosophie de l’aventure du héros : 

« Rien, il le savait, ne l’obligeait à risquer sa vie pour une cause qui n’était pas la sienne. Elle n’est pas la mienne, murmura-t-il entre les dents, mais celle de tous les hommes, et c’est pour cela qu’il me faut aller jusqu’au bout, malgré tous les dangers…» 

Reste à savoir si cet humanisme apparent inclue vraiment « tous les hommes », et pas seulement ceux des grandes puissances occidentales pour lesquelles le Yémen est un territoire britannique et un repère de forbans. Nous sommes en 1954, ne l’oublions pas.

Henri Vernes. Bob Morane 5 : Panique dans le ciel. Éd. Gérard & cie, 1954 (Marabout Junior)

Henri Vernes : Bob Morane 4 – La Griffe de feu

Le quatrième Bob Morane marque déjà une différence avec les trois précédents : notre héros, las de l’hiver parisien, accepte une mission en Afrique centrale. La différence est que, cette fois-ci, il ne le fait pas pour des raisons scientifiques ou humanitaires, mais simplement pour aider un chef d’entreprise ayant le projet d’extraire du gaz méthane au lac M’Bangi, une région du monde qui a toujours le statut de colonie française au moment de la publication de ce roman. Que Bob Morane se mette à la solde d’une société minière pourrait en étonner plusieurs… même si ses motivations s’avèrent davantage d’ordre personnel que pécunier. En effet, le commandant ne recherche jamais la fortune, seulement l’aventure qu’il perçoit clairement comme un mode de vie. C’est sans doute pour ça qu’il a accepté la mission que lui a confiée Jacques Lamertin, grand patron de la Compagnie minière de Centre Afrique (C.M.C.A.), et qui, en raison de son handicap (il se déplace en fauteuil roulant), ne peut se charger lui-même de ses mystérieux ennemis. Comme on le verra dès le deuxième chapitre, ceux-ci  n’hésitent pas à recourir à la violence – et même parfois à l’assassinat – pour mettre en déroute les projets de la C.M.C.A. en Centrafrique. Aujourd’hui, on aurait pu penser qu’il s’agissait d’un groupe de militants écologistes… mais nous  sommes en 1954, je vous le rappelle. 

Ainsi, Bob Morane s’envole vers l’Afrique de l’Est et, à partir du Soudan, il prend un vol pour Bomba, un nom fictif pour Bangui, capitale de Centrafrique. C’est du moins ce que je présume sans en être tout à fait certain. D’emblée il se lie à Packart, un touche-à-tout qui se trouve là-bas pour à peu près les mêmes raisons que lui : par amitié pour Lamertin. Sur place, nos héros font face à d’autres obstacles, dont une attaque à la bombe qui détruit leur navire et laisse sans vie deux indigènes. Mais Bob Morane reprend les choses en main et réunit d’urgence le conseil d’administration de la compagnie à Bomba. Cela lui permet d’obtenir l’appui de l’armée coloniale pour protéger les installations de l’usine qui servira à l’extraction du méthane. Packart et lui sont néanmoins inquiets : une pression au fond du lac pourrait provoquer une catastrophe environnementale susceptible de détruire toute vie dans le lac, voire même chez les populations vivant sur son pourtour. Mais avant le risque écologique, il faut compter avec une catastrophe naturelle : l’éruption du volcan Kamina dont les laves en fusion se dirigent vers le lac M’Banqui, et, par sa haute température, risque de libérer le gaz méthane du fond du lac… 

Dans cette catastrophe appréhendée, l’ennemi de la C.M.C.A. se dévoile sous les traits d’une personne machiavélique à la tête d’une société concurrente prête à tout, même la perte de centaines de personnes, pour arriver à ses fins. Bien entendu, Bob Morane saura triompher de ces bandits et, avec l’aide des Bayabongo, une tribu africaine vivant en retrait des colonisateurs, et de son chef Wénéga, il parvient à sauver la ville de Bomba et à restaurer les droits de la compagnie d’extraction du gaz méthane. Mais la prospérité a une prix comme le mentionne notre héros lui-même :

« Une moue d’amertume apparut sur les traits de Bob. — Et je ne serai pas là pour apprécier les bienfaits que votre succès va apporter à la région. Les cheminées d’usines faisant concurrence au panache du Kalima, les produits chimiques venant polluer les eaux du lac. Et dire que j’aurai été un des artisans de cette victoire. Une belle victoire, en vérité. Celle de l’homme fourmi sur la nature souveraine. »

L’intrigue de ce quatrième roman mettant en scène Bob Morane est un peu tirée par les cheveux et s’avère truffée d’invraisemblances. Peu importe, Henri Vernes nous offre de jolies descriptions du volcan Kalima et de son éruption. Par ailleurs, il fait œuvre didactique en mettant en annexe des informations sur les volcans. N’oublions pas que la série des Bob Morane s’adresse à des adolescents, et non à un public adulte, même si je prends personnellement plaisir à (re)lire cette œuvre marquante du XXe siècle.

Ah oui ! Pour la première fois, Henri Vernes fait apparaître une femme dans ses récits. Il s’agit de Claire Holleman, la nièce de l’administrateur colonial de Bomba. On sent qu’elle est attirée par notre héros, mais ça ne va pas très loin. À peine a-t-on droit à quelques apparitions dans le récit. Bob Morane est amoureux de l’aventure, pas des femmes… et il considère la sédentarité d’un ennui mortel. Voyez vous-même : « Sans doute Lamertin avait-il songé à lui, Bob Morane, pour occuper quelque poste important, mais il se voyait mal buvant des whiskies-soda à longueur de journée, attrapant une maladie de foie et s’encroûtant dans les routines. »

Henri Vernes. Bob Morane 4 : La Griffe de feu. Éd. Gérard & cie, 1954 (Marabout Junior)

Henri Vernes : Bob Morane 3 – Sur la piste de Fawcett


Le troisième Bob Morane se déroule au Brésil, dans l'État du Mato Grosso. Notre héros s'y est rendu sous l'invitation d'Alejandro Rias, un ami avec lequel il a fait ses études à Paris dans le temps. La mise en situation se déroule sur deux chapitres. Dans le premier, Alejandro tue un jaguar à coup de lance pour protéger ses animaux de ferme, ce qui nous donne droit à une leçon de morale sur le combat entre les espèces dans lesquelles s'inscrivent les hommes et les femmes, bien entendu.

Au deuxième chapitre, au retour de cette chasse, un homme les attend dans l'hacienda. Une fois les présentations faites, cet homme raconte une histoire d'anciens explorateurs cherchant de l'or dans des coins reculés du Mato Grosso, un État essentiellement agraire du centre-ouest du Brésil. Ces hommes auraient alors découvert une cité perdue inhabitée depuis des siècles : la Ciudad de Los Cesares connue aussi sous le nom de Gran Paititi. C'est là que le Colonel Fawcett, accompagné de son fils, se serait dirigé… mais jamais on ne les a revus. C'était en 1925.

Après le discours du professeur, nos héros conviennent de partir en expédition à la recherche de cette cité perdue, lieu de ces Indiens blancs, les  Musus, qui seraient, en fait, des Toltèques. Il s’agit plus ou moins d’une légende à laquelle Alejandro ne croit pas, mais qui pique la curiosité de Bob Morane. Alors les deux amis, accompagnés de Chinu, leur compagnon métis, quittent l’hacienda à l’aube pour percer le secret de cette cité perdue.

Bien entendu, leur parcours est semé d’embûches. Pas d’aventure sans obstacles, n’est-ce pas ? Le premier est celui de la nature. De fortes pluies les mettent en danger alors qu’ils naviguent sur un radeau en direction d’un village indien. Puis se suivent dans l’ordre : l’attaque des Chalantes, indiens féroces de la région, les piranhas, ces petits poissons carnivores qui ont menacé Bob Morane pendant un moment, l’anaconda géant qui a mis en déroute les Morcegos, ces Indiens encore plus cruels qui ont bien failli occire nos trois héros, etc. Mais rien n’arrête un aventurier comme Bob Morane dont Henri Vernes, son auteur, offre une belle pensée sur ce phénomène. « L’aventure donnait aux hommes le même visage, nivelait les races et confondait les êtres en une indispensable fraternité. »

Nos héros vont-ils découvrir la cité perdue ? Oui, bien entendu et, ce faisant, ils vont faire la connaissance de « civilisés » aussi cruels et sanguinaires, sinon davantage, que ces pauvres Indiens… Mais ils s’en sortiront indemnes, comme toujours, malgré quelques égratignures. Mais avant de revenir à la civilisation, Bob a fait la promesse, au dernier représentant des Musus sur Terre, qu’il ne dévoilera pas le lieu de la cité perdue. Promesse tenue mais qui n’a pas empêché notre héros de prendre une quantité de photographies des lieux.

Sur le chemin du retour, nos héros ont dû aussi surmonter nombres d’embûches jusqu’à ce qu’ils parviennent au premier poste du Mato Grosso, porte d’entrée dans la civilisation… Le roman se termine à Rio alors que Bob Morane lit quelques journaux qui mettent en doute l’existence de cette fameuse cité. Mais les photographies, expertisées par les plus grandes sommités, ont été jugées authentiques. Et plus personne ne peut douter de la véracité de l'aventure de Bob Morane et de ses compagnons.

Que dire de ce troisième roman ? Comme dans La Vallée infernale, les autochtones sont souvent décrits comme des êtres primitifs aux mœurs sanguinaires. Mais Bob Morane ne les juge pas, conscient qu’on leur a pris leurs terres. Et c’est aussi grâce à eux qu’il est sorti vivant de cette aventure… Autre chose, comme dans les deux romans précédents, Sur la piste de Fawcett ne met en scène aucune femme, comme si le monde n’était peuplé que de mâles avides d’aventure. Même son ami Alejandro vit tout seul dans son immense domaine, sans aucune femme pour partager ses jours et ses nuits. C’est tout de même un peu étrange...

En terminant, saluons au passage la conclusion humaniste de notre aventurier : « Et Morane songea que, par le monde, il se passait bien des choses qu’il aimerait toucher du doigt, des événements auxquels il aimerait être mêlé. Dans le fond, murmura-t-il, la terre entière n’est elle-même qu’une vaste cité perdue, et il me reste encore à la découvrir. »

Et il repartira bientôt pour de nouvelles aventures...

Henri Vernes. Sur la piste de Fawcett (Bob Morane 3). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1954


2021-03-08

Henri Vernes : Bob Morane 2 – La Galère engloutie


Contrairement à La Vallée infernale (le premier Bob Morane), l’intrigue de La Galère engloutie prend plusieurs chapitres avant de se mettre en place. Elle met en scène Robert Morane et son ami Frank Reeves, dont on a fait la connaissance au roman précédent. Frank est cet Américain fortuné que Morane  a contribué à sauver de la jungle papouasienne. À Paris, les deux amis assistent à une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot au cours de laquelle l’Américain achète un tableau aux dépens d’un homme âgé qui quitte les lieux en vociférant. Ce tableau, peint par un peintre de la Renaissance italienne, Fosco Pondinas, s’intitule La belle Africaine. 

En rentrant à l’appartement de Bob Morane, quai Voltaire sur la Rive gauche, les deux amis sont victimes d’une tentative de vol et que, pendant la nuit, d’une invasion de domicile. Bref, plusieurs personnes s’intéressent à ce tableau et, ce pour une raison qu’on ne tardera pas à connaître au chapitre 3 puisqu’un l’auteur du vol raté n’est nul autre que Clairembart, un archéologue connu, celui-là même qui a quitté la salle aux enchères en laissant éclater haut et fort sa frustration. Pendant la nuit, l’archéologue raconte l’histoire de ce tableau aux deux aventuriers… tableau qui dissimule une carte secrète indiquant l’emplacement d’une galère engloutie dont la cale contient le sarcophage de la princesse égyptienne Nefraït représentée sur la toile de Pondinas. Convaincus de la sincérité de l’archéologue, nos deux héros décident de monter une expédition pour tenter de retrouver cette galère enfouie aux larges des côtes égyptiennes en Méditerranée.

À compter du chapitre 5, Morane, son ami, l’archéologue et son valet de chambre sont quelque part en Égypte. Ils tentent de percer le secret de la carte énigmatique que leur révèle finalement un vieux pêcheur arabe. Plus tard, ils se trouvent en mer en s’exerçant à plonger à plus de cinquante mètres de profondeur… Bien entendu, ils finiront par trouver le sarcophage et une dizaine d’amphores datant du monde antique. Mais l’aventure ne serait pas l’aventure sans obstacles de taille à faire frémir le jeune lecteur de la fin des années 1950 à qui ce roman était initialement destiné. En effet, les bandits de Paris ne sont nuls autres que les sbires de Leonide Scapalensi, un homme qui s’intéresse plus à l’or des pharaons qu’aux découvertes archéologiques. Ça tournera mal pour eux, on s’en doute, et les trois derniers chapitres, beaucoup plus courts que les précédents, décrivent nos trois héros à Paris pour la conclusion de cette affaire. Quelle est-elle, cette conclusion ? Distincte pour chacun d’eux. Le professeur Clairembart a réalisé le rêve de sa vie : percer le secret de la princesse Nefraït. Frank Reeves, le riche industriel américain, trouvera une épouse en la personne de la nièce de Pondinas, Carlotta Pondinas, descendante du peintre de la Renaissance, et peut-être même de la princesse égyptienne… Quant à Bob Morane, l’aventure en elle-même suffit à sa réalisation. 

D’ailleurs, Henri Vernes nous offre une belle description des vertus de l’aventure par la bouche de son héros, Bob Morane : « Si j’aime l’aventure, c’est parce que, souvent, elle se teinte d’intense poésie,  parce qu’elle me donne l’occasion de me réaliser ou de découvrir certaines vérités qu’une vie statique ne me permettrait sans doute jamais d’atteindre. Un peu partout dans le monde, il existe des gens qu’il faut connaître sous peine de n’avoir jamais une notion exacte de l’humain. Tel est sans doute le vrai sens de l’aventure : un contact plus étroit avec l’homme et, par conséquent, avec soi-même…»

L’intrigue de La galère engloutie, deuxième roman de cette série qui en compte près de 230, s’avère moins complexe que La Vallée infernale, mais elle inclut pour la première fois une présence féminine, même s’il s’agit d’une beauté fatale qui ne prononce pas plus de quatre ou cinq mots…

Vernes, Henri. La galère engloutie (Bob Morane 2). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1954


2021-03-06

Henri Vernes : Bob Morane 1 – La Vallée infernale


Je ne sais pas ce qui me prend. Peut-être est-ce un effet de la pandémie. Ou alors une résultante interne du « désordre des genres » qui affecte ma sérénité d’homme vieillissant. Peu importe, j’ai eu envie de revenir à la lecture d’ouvrages propres aux jeunes garçons de mon temps. Remarquez, plusieurs filles aimaient lire ces ouvrages aussi… tout comme j’adorais lire les « Sylvie » que je prenais dans la bibliothèque de ma cousine, rue Franchère. Être un gars, ça n’a jamais voulu dire se comporter toujours comme le public cible d’un éditeur jeunesse. Les gars de mon temps, et moi le premier, ont toujours aimé lorgner du côté des filles, et vice versa. 

Donc, je me suis offert une lecture typique des adolescents des années 1960 : un roman de la série Bob Morane de Henri Vernes publié chez l’éditeur belge Marabout Junior.  J’ai débuté par le premier de la série : La Vallée infernale publié en 1953. Et c’est dans cet ordre chronologique que je vais lire ces romans. Il y en a 230… mais je ne suis pas pressé, comme la plupart des gens vieillissants qui vivent ce paradoxe : on n’a plus de temps à perdre… mais on prend tout notre temps pour accomplir certaines choses. Si je n’ai pas le temps de me rendre au 113e roman, ça ne dérangera personne. 

L’action de La Vallée infernale se déroule en Papouasie-Nouvelle Guinée. En 1953, elle constituait une colonie britannique placée sous la dépendance de l’Australie. Pour le premier Bob Morane, Henri Vernes a choisi le décor le plus exotique possible. En effet, en ce temps-là, tout l’intérieur du pays était peuplé de tribus qui, non seulement ne communiquaient pas avec l’extérieur, mais ne communiquaient pas non plus à l’intérieur… puisque plusieurs peuples étaient établis dans des vallées complètement isolées les unes des autres, coupées des autres lieux de peuplement par les montagnes infranchissables qui les entouraient. Comme si chaque vallée constituait un pays renfermé sur lui-même compte tenu de l’impossibilité de passer d’une vallée à une autre. La vallée dite infernale est l’une d’entre elles. Elle est peuplée par deux peuples : les Alfourous, des Papous mangeurs d’homme, et les Négritos, un peuple plus avenant associé aux Pygmées. (Inutile d’ajouter que l’appellation de cette tribu fait aujourd’hui l’objet d’une controverse, vous l’aurez deviné.)

Qu’apprend-t-on dans ce premier roman sur Bob Morane lui-même : 1- Après avoir été pilote pour l’aviation britannique pendant la Deuxième Guerre mondiale, il a choisi une vie d’aventurier et occupe un poste de pilote de brousse en Papouasie.  2- Il n’a pas de famille, ses parents étant décédés quand il était enfant. Aucune précision supplémentaire sur ses origines. Son âge ? Un peu plus de trente ans. 3- Il est français mais, ça, on le savait, même si son auteur est belge… 4- Il a un physique athlétique et tient ses cheveux coupés en brosse, comme les militaires le faisaient à cette époque. 5- Son intégrité morale est irréprochable. Partout où il passe, il prend soin de son prochain, n’hésitant pas à mettre sa propre vie en danger pour sauver un camarade ou de pauvres gens. Il appartient à la culture européenne dominante des années 1950 au début du grand mouvement de décolonisation des pays occupés par l’Occident. Il ne renie pas ses origines, mais il respecte les cultures des populations qu’il croise sur sa route aventureuse.

Que dire de La Vallée infernale ? Il y a du manichéisme, bien entendu. D’un côté, les bons blancs (Bob Morane, son acolyte Bill Ballantine et les Américains perdus dans la vallée) et les mauvais blancs (cet Australien cupide et ce lâche Portugais) ; de l’autre, il y a les bons sauvages (les Pygmées) et les moins bons (les Alfourous mangeurs de chair humaine). Cela dit, les Alfourous ne sont pas décrits comme étant foncièrement méchants par Henri Vernes. Ils ont une culture, ils pratiquent le culte des ancêtres et, comme l’écrit l’auteur : « Ce n’est pas parce que les Papous ont une manière de vivre différente de la nôtre qu’il faut à tout prix vouloir les exterminer. » C’est déjà ça…

L’histoire finit bien. Chacun retourne chez lui et le méchant Australien croupira en prison pendant quelques années. L’autre Australien et le Portugais ont eu moins de chance : ils ont tous deux été tués par les autochtones et nous, jeunes lecteurs, refermons le bouquin avec le sentiment qu’ils n’ont eu que ce qu’il méritait…

En terminant, une chose dans ce roman m’a particulièrement frappé : l’absence totale de présence féminine. En effet, aucune femme dans ce roman, même parmi les personnages secondaires. Et ni Bob Morane ni Bill Ballantine ne font allusion au fait qu’ils iront retrouver une compagne après cette aventure.

En vérité, je vous le dis : l’aventure est un sacerdoce.

Henri Vernes. La Vallée infernale (Bob Morane 1). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1953


2021-03-01

Ian McEwan : L'intérêt de l'enfant

Je ne connais pas beaucoup cet auteur, même si j'ai lu son roman Amsterdam il y a quelques années. D'ailleurs, le contexte psychosocial de l'intrigue de L’intérêt de l'enfant s'avère assez semblable à Amsterdam : vacillement en période de vieillissement, bris du couple, priorité à la carrière, absence d'enfants, justement en raison de cette carrière qui vacille aussi... L'un comme l'autre, ces romans abordent la question de la condition humaine de personnes pourtant privilégiées par le destin. Personnes vieillissantes en perte de contrôle, sans doute parce que, justement, ils acceptent mal de vieillir... Autre point commun à plusieurs romans de McEwan (Amsterdam, mais aussi Expiation) : la dimension éthique des histoires que nous raconte cet écrivain britannique.

L'héroïne de L’intérêt de l’enfant est juge à la cour de Londres. Son expertise repose sur le jugement de causes familiales : divorce, garde des enfants, etc. Dans le cas qui nous préoccupe, elle doit statuer sur le droit d'un jeune homme de dix-sept ans qui, atteint de leucémie, refuse de recevoir une transfusion sanguine. Ce refus est motivé par des raisons religieuses ; il est Témoin de Jéhovah. Même si ce refus équivaut à un suicide, ses parents le soutiennent dans ce choix en accord avec leurs convictions. Au cours du procès, Fiona (la juge) suspend l'audience pour rendre visite au jeune homme à l'hôpital. Après, elle rendra sa décision, dit-elle. Ce fut une visite agréable, une rencontre marquante. Malgré le tragique de la situation, la juge et le jeune homme trouve le moyen de discuter poésie, musique et religion. Il sort même son violon pour jouer une pièce du folklore irlandais, et elle finit par chanter sur cet air... Le jeune homme est beau, talentueux. Il a toute la vie devant lui, mais il est convaincu du bien-fondé de sa décision de ne pas accepter cette transfusion sanguine. Fiona est consciente que le jeune homme est conscient... mais, de retour à la cour, elle stipule dans son jugement - sans doute un des plus beaux passages du roman - qu'en vertu de la jurisprudence relative à l’intérêt de l'enfant elle donne raison à l'hôpital qui procède à la transfusion sanguine... Résultat : le jeune homme est sauvé, ses parents soulagés.

Mais voilà que le jeune homme cherche à entrer en contact avec la juge. Au départ, ce sont des lettres auxquelles elle ne répond pas. Puis un jour, alors qu'elle est en séance dans une petite ville de la région, il se présente devant elle, trempé jusqu’aux os par la pluie battante. Elle le reçoit, lui parle et met le jeune dans un taxi afin qu'il retourne sans attendre chez ses parents. Pendant ce dernier échange, quelque chose a vacillé, un événement fortuit qui bouleverse la décision - pourtant fort équilibrée - initiale basée sur l’intérêt de l'enfant. Mais je ne peux vous en dire davantage sans casser votre plaisir à lire ce beau roman.

On ne se reconnait sans doute pas tous dans les personnages des romans de Ian McEwan, mais je suis convaincu qu'on apprécie de les lire, peu importe qu'on soit familier ou non avec les fondements du droit. Dans L’intérêt de l’enfant, l’auteur pose un problème éthique brûlant d’actualité en cette période où le religieux effectue un retour dérangeant au sein de nos sociétés occidentales. Même si on n’appartient pas à l’élite politique et judiciaire, on appréciera la part d'universel dans ce roman qui transcende la condition d'une femme privilégiée de la société occidentale. Car tous nous vieillissons, et tous nous sommes confrontés à des choix dictés par nos croyances, peu importe leur nature.


McEwan, Ian. L'intérêt de l'enfant / traduit de l'anglais par France Camus-Pichon. Gallimard, 2015

c2017-10-26, mise à jour : 2021-03-01