2021-12-01

Henri Vernes : Bob Morane 13 - La croisière du Mégophias

Le récit de La croisière du Mégophias, le treizième roman de la série des Bob Morane d’Henri Vernes, accuse une construction plutôt bancale. Déjà, le motif de l’engagement de notre héros dans cette aventure en rendrait perplexe plus d’un… Voyons voir. Bob Morane lit un journal dans un hôtel de Seattle. Que fait-il là ? L’auteur ne prend pas la peine de le mentionner. La lecture de cet article lui apprend que le professeur Frost, célèbre paléontologue de réputation mondiale, s’apprête à partir à la recherche du mosasaure, une sorte de serpent de mer aux dimensions imposantes. Son bateau, le Mégophias, est amarré à quai ; le départ est imminent. Cette nouvelle pique la curiosité de Bob Morane qui n’a plus qu’une envie : se joindre à l’expédition. Comme vous le savez (surtout si vous avez lu les douze aventures précédentes), le commandant Morane s’avère tout ce qu’on veut sauf un sédentaire. Sans agitation, il s’ennuie ferme dans la vie… 

Quand Bob Morane se présente au professeur Frost en tant que journaliste d'investigation, celui-ci refuse de le laisser embarquer en raison de sa méfiance envers les journalistes, y compris les vulgarisateurs scientifiques. Qu’à ce ne tienne, notre ami réussit à intégrer l’équipage en tant que cuisinier... Dès le départ, il remarque que cet équipage arbore un comportement plutôt louche. En effet, le nouveau second, un homme à la mine patibulaire qui répond au nom d’Aloïus Lensky, semble avoir remplacé l’équipage du professeur par des hommes à lui. Certains hommes de l’équipage précédent auraient même été empoisonnés à bord parce qu’ils devenaient trop gênants. Une fois en mer, Bob Morane s’ouvre au professeur de ses soupçons mais Lensky, qui surprend la conversation, les fait enfermer tous deux dans la cabine où, privés d’eau et de nourriture, ils n’auront d’autre choix que de se rendre à plus moins brève échéance. Un peu plus tard, dans la mer de Béring, Lensky, qui s’appelle en réalité Boris Lemontov, est accosté par une grande jonque dont le capitaine est le pirate chinois Li-Chui-Shan, un de ses patrons avant qu’il ne purge une peine de prison en Chine, prison dont il s’est évadé. Li-Chui-Shan et Lemontov font alliance pour se débarrasser de Bob Morane et du professeur Frost pour ainsi s’emparer du Mégophias. Mais voilà que ceux-ci réussissent à s’évader sur un canot (sans moteur parce que Lemontov avait, en quelque sorte, prévu le coup). Sans énergie propulsive, ils se laissent dériver sur l’océan, passent par un labyrinthe de geysers, assistent au passage au spectacle du mosasaure géant et échouent sur une île sur laquelle habitent une tribu apparentée aux Mongols. 

Après tout déboule… Bob Morane s’attire la sympathie du chef de la tribu en le guérissant d’une maladie grave. Une fois remis sur pied, le chef autorise notre héros à partir à la recherche de Lemontov avec une vingtaine d’hommes. Mais pendant qu’ils cheminent par voie terrestre, ce même Lemontov s'apprête à attaquer le village mongol par la mer. En arrivant sur les lieux, Bob Morane découvre les cadavres de Li-Chui-Shan et de ses hommes, rebrousse chemin et revient juste à temps pour défendre le professeur et les villageois de l’attaque de Lemontov. La lutte est serrée parce que Lemontov et ses hommes sont lourdement armés. Mais, vous l’aurez sans doute deviné, le serpent de mer aura raison de tout ce beau monde… Dans les romans de Bob Morane, le moins qu’on puisse dire, c’est que le hasard fait bien les choses.

Que penser de ce treizième Bob Morane ? Si la légende du serpent de mer s’avère intéressante, même pour les adolescents d’aujourd’hui, l’incursion dans le territoire nordique des Mongols, qualifiés de « barbares » à quelques reprises, manque de réalisme. Par ailleurs, ce roman marque l’entrée d’un personnage asiatique - un Chinois pour être plus précis - dans la série:  Li-Chui-Shan. La description qu’Henri Vernes en fait laisse présager l’arrivée prochaine de l’Ombre jaune, un personnage qui fera basculer les romans de Bob Morane du genre "romans d'aventure" à celui de fantastique et S.-F., et qui vaudra à l’auteur l’accusation de racisme envers les Asiatiques. Jugez-en par vous-même :

« Avec son visage jaune, son crâne rasé, sa bouche sans lèvres, au pli cruel, et ses yeux bridés à l’extrême jusqu’à n’être plus que deux fentes à peine ouvertes, il offrait l’image même de la cruauté froide, raisonnée. »  

Bon, calmons-nous. On est encore en 1956. Ce qui pouvait être toléré en ce temps-là ne le serait plus aujourd’hui, on est d’accord. Et puis il y a toujours place à l’interprétation, n’est-ce pas ? Les adolescents européens de la fin des années 1950 connaissaient encore très mal les populations de l’Extrême orient. Même chose en Amérique où ce que nous savions des Chinois se résumait au resto du coin... N’empêche, on peut comprendre qu’ils exerçaient une certaine fascination sur la jeunesse du temps.

Vernes, Henri. La croisière du Mégophias (Bob Morane 13). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956


2021-10-29

Christine Angot : Le voyage dans l'Est

Je n’avais jamais lu un roman de Christine Angot jusqu'à présent, une écrivaine qui n’a pas très bonne réputation. Très médiatisée, elle est à l’origine de quelques scandales. Elle sait aussi se montrer hargneuse, vindicative envers ceux et celles qui ne partagent pas son avis, comme d’autres écrivains, ou envers ceux qui lui ont nui, comme cet éditeur qui aurait refusé un de ses manuscrits. Peu importe les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Parfois, il vaut mieux faire le vide autour d’un auteur pour se concentrer sur le texte, seulement le texte. Ainsi, avant de commencer la lecture de ce roman, j’ai mis de côté tous mes préjugés et n’ai plus cherché à googliser cette autrice. Et ça a porté ses fruits…

Le voyage dans l’Est est un roman de haute tenue qui porte sur un sujet d’une indicible gravité : l’inceste. Personnellement, je ne sais pas ce que c’est que l’inceste. Je n’ai jamais vécu une pareille chose et, sauf erreur, je ne connais personne dans mon entourage qui l’ait vécu aussi. Mais je peux comprendre, du moins jusqu’à un certain point, le chamboulement intérieur que ça peut provoquer chez l'individu qui l’a vécu, surtout chez un individu d’âge mineur comme c’est le cas la plupart du temps. Imaginez, vous êtes en présence de la personne que vous aimez plus que tout au monde, celle qui a reçu le mandat naturel de vous prodiguer cet amour inconditionnel nécessaire à votre développement, à votre équilibre. Dans un texte sur les parents que vous pouvez lire sur mon site Web, j’ai écrit : 

« Pour ma part, si je ne rejette pas la notion de compétences parentales, je préfère parler d’amour parental, soit cet amour inconditionnel que les parents – mères et/ou pères – éprouvent pour leur enfant et qui est absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme parce que cet amour, que seul une mère ou un père peut donner, constitue l’unique amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne sauraient compenser qu’en une partie infinitésimale ».

La personne victime d’inceste n’a pas reçu cet amour-là, ce qui fait d’elle une personne à plaindre, une personne qui a droit à toute notre compassion. Mais comment l’exprimer, cette compassion ? Est-ce que dire les choses peut mettre un baume sur les plaies de la personne ayant vécu un inceste ? Pour Christine Angot, ce n’est qu’une mesure temporaire qui a son utilité mais qui ne saurait constituer une guérison, s’il s’avère possible de guérir d’un inceste, remarquez. Écoutons-la :

« J’utilisais les mêmes mots. L’ayant dit une fois, je pouvais le redire. Il y avait ceux qui savaient, ceux qui ne savaient pas. Ça ne changeait pas grand-chose. Les uns pensaient que j’allais bien, parce que je ne l’avais pas dit, les autres, parce que je l’avais dit. Dire n’a jamais été un enjeu. Ç’a été un moyen, au début, pour m’aider à ne plus voir mon père. Puis, c’est devenu un passage obligé. » 

Ces mots s’avèrent donc largement insuffisants pour expliquer, pour comprendre, et pourraient nous valoir le mépris de la victime elle-même. Au fond, on ne comprend pas, on n’est pas en mesure de comprendre. D’ailleurs, l’écrivaine nous le dit elle-même :

« J’ai pensé qu’il fallait avoir subi l’esclavage sous une forme ou sous une autre, avoir été asservi, pour comprendre ce qu’était l’inceste. Et que, quand le père démontrait, par cet acte, qu’il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n’avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait » 

Alors, pourquoi avoir écrit un roman sur l’inceste si on part de la prémisse que personne ne comprendrait ce vécu ? Parce que, justement, malgré ce qui précède, il s’avère tout de même possible de comprendre ce que l’héroïne de ce roman a vécu. Possible par la constitution d’une relation étroite entre l’auteur et le lecteur par le biais de l'œuvre. Je crois que c’est ce qu’a tenté de faire Christine Angot en écrivant ce roman intimiste qui s’efforce de reconstituer, parfois avec une précision chirurgicale, la relation incestueuse qu’elle a vécue avec son père. Elle a tenté de nous faire comprendre ce qui est, en raison de sa nature même, inénarrable. C'est le sens même du mot indicible que j’employais ci-dessus. Indicible, qui ne peut s’exprimer. Mais la littérature, qui échappe aux règles de la vie en société, permet cette expression. Elle contourne les discours creux des avocats qui, dans le contexte du système judiciaire, doivent traiter de ce phénomène. D'ailleurs à ce propos, la narratrice n'a jamais porté plainte contre son père. La crainte d'un non-lieu (qui signifie qui n'a jamais eu lieu, selon son interprétation) l'en a dissuadé.

La littérature a cette faculté de communiquer des émotions qu'aucun autre medium n'arrive à faire avec autant d'acuité. Et c'est précisément pour cette raison que Le voyage dans l’Est, qui raconte la relation incestueuse que l'écrivaine a entretenue avec son père de treize à seize ans, puis plus tard dans la vingtaine, s'avère un roman à lire, un roman salutaire qui fait avancer le lecteur dans sa compréhension du phénomène de l'inceste. 

Christine Angot. Le voyage dans l’Est. Flammarion, 2021


2021-10-01

Isaac Asimov : Les Cavernes d'acier

J’aime bien les romans d’Isaac Asimov. J’ai d’ailleurs entrepris la lecture de l’intégrale de ses œuvres. Depuis 2018, j’ai lu La fin de l’éternité, Les robots, Un défilé de robots, Face aux feux du soleil et quelques autres. Trois des ouvrages cités font partie du Cycle des robots, une suite romanesque qui compte six ouvrages en tout. Les Cavernes d’acier, dont je rends compte aujourd’hui, s’inscrit dans le même cycle.

À l’instar de Face aux feux du soleil, ce roman met en scène le détective Elijah Baley, commissaire de police de New York, et son associé Daneel Oliver, un robot humanoïde conçu par les Spaciens. Pour rappel, ou du moins pour ceux qui ne connaissent pas l’univers d’Isaac Asimov, les Spaciens sont un peuple constitué des premiers descendants des Terriens ayant colonisé d’autres planètes. Deux caractéristiques distinguent les Spaciens des habitants actuels de la Terre. La première tient en un usage intensif des robots dans leur vie personnelle et professionnelle. Or, les Terriens font montre d’une grande méfiance envers les robots. En fait, ils craignent que ceux-ci ne prennent leur place dans leur travail et, ce faisant, ils feraient d’eux des chômeurs et des citoyens inutiles qui ne bénéficieraient plus de certains privilèges comme l’obtention d’un lavabo dans leur appartement, des places réservées au restaurant communautaire, des sièges confortables dans les transports publics, etc. La deuxième caractéristique s’avère aussi importante que la première : les Spaciens vivent à l’air libre dans de vastes maisons alors que les Terriens habitent de petits appartements dans des mégapoles nichées sous des toits d’acier. Dans le roman, par exemple, la ville de New York compte plus de 20 millions d’habitants et s’étend sur près de 300 kilomètres, englobant l’actuel New Jersey. 

Voici un résumé succinct de ce roman qui, tout en revendiquant le genre S.-F., s’avère aussi un roman policier. Un Spacien est assassiné et, pour éviter un conflit ouvert entre les Terriens et les Spaciens, le directeur de la police, un dénommé Julius Enderby, confie l’enquête à l’inspecteur Elijah Baley. Il revient aux Terriens de résoudre l’affaire parce que le crime ne peut avoir été commis que par un Terrien. Pour ne pas être en reste, les Spaciens imposent à Baley de prendre le robot Daneel Oliver comme collaborateur. À l’instar des habitants, Baley n’aime pas les robots et il craint des ennuis, d’autant plus qu’il doit héberger Daneel dans son propre appartement. L’enquête se déroule donc sur fond de méfiance envers ce robot en particulier et les robots en général. Un groupuscule anti-robot, appelé les Médiévalistes, menace même leur sécurité. Pire, la propre femme d’Elijah Baley en serait membre… Et c'est dans ce climat malsain de quasi terrorisme anti-robot que se déroule l’enquête qui finira par aboutir, bien entendu, à la satisfaction de tous, sauf du coupable. Vous comprendrez qu’en raison de la nature policière du roman, je ne peux vous en dire plus… mais Asimov a bien fait les choses, je vous l’assure. 

Quand je lis des romans de science-fiction, j’aime bien m’arrêter sur la vision des auteurs du monde de demain. Dans Les Cavernes d’acier, publié en 1954, Asimov déplorait le caractère trop hiérarchisé de la société moderne, une société construite sur des privilèges accordés à certains et refusés à d'autres : « Les gens deviennent de jour en jour plus agacés par le système de classement de la population en catégories distinctes, plus ou moins privilégiées. Et, en toute honnêteté, Baley devait s’avouer qu’il partageait entièrement le sentiment des masses populaires sur ce point. Il affectait d’ailleurs, non sans satisfaction, de se considérer comme un homme du peuple ». Mais ce que déplore surtout l’auteur - et c’est une criante actualité -, c’est la surpopulation : « La population terrestre continuait à croître, et un jour viendrait, tôt ou tard, où, malgré tous leurs efforts, les grandes villes ne pourraient plus fournir à chacun de leurs ressortissants le minimum vital de calories indispensable pour subsister ».  Dans le roman, la population mondiale atteint huit milliards d’habitants… chiffre que nous atteindrons dès 2023 !

Il y a trop de monde sur la Terre, on le sait bien aujourd'hui et, en 1954, Asimov avait anticipé ce problème crucial pour l'avenir de la planète. Malgré tout, Isaac Asimov reste un optimiste. Dans sa conclusion, influencé par les Spaciens, Elijah Bailey estime que la sagesse commande aux Terriens de reprendre l’exploration spatiale afin de coloniser de nouvelles planètes… Une solution qui en vaut une autre... tant qu'elle reste dans le cadre d'un roman !

Issac Asimov. Les Cavernes d'acier, c1954, J'ai Lu, 1971. 


2021-09-01

Christophe Donner : Mes débuts dans l’espionnage

Après de gros romans comme Sourires de loup (Zadie Smith) et Sept mers et treize rivières (Monica Ali), il est bon de lire un roman court. En fouillant dans les rayons de la Grande bibliothèque du Québec (GBQ), j’ai  trouvé ce bouquin publié dans Libres, une collection de la Librairie Arthème Fayard destinée justement au récit avoisinant les cent pages. Au départ, j’ai cru qu’il était mal classé tellement j’avais l’impression qu’il aurait dû se trouver au rez-de-chaussée, là où sont diffusés les livres relevant de la littérature jeunesse. D’ailleurs, tout porte à croire que Mes débuts dans l’espionnage s’inscrit dans cette catégorie : la page couverture jaunâtre qui rappelle le cahier d’école, la dimension même du roman qui fait 109 pages, la page de garde qui reproduit un dialogue entre un jeune et son grand-père et, enfin, le titre même du roman qui fait plutôt accrocheur. Mais la première phrase du roman, assez déroutante, met à mal toutes ces hypothèses: « Ma mère a un beau cul, je pense ». Pas que ça, précise le narrateur un peu plus loin. « C’était une femme très belle. Non seulement son cul, mais le corps, le visage, elle s’habillait bien, se parfumait idéalement, le seul problème, c’est que je n’en profitais pas » (p. 12). Et voilà ce qui donne le ton à ce petit roman hors du commun, un récit qu’on ne sait trop où classer, justement, et que, par dépit, les bibliothécaires de la GBQ se sont résignés à laisser dans les « romans ».

Résumons donc ce récit plutôt enlevé. Le narrateur, un garçon de quinze ans, doit remettre une enveloppe à son grand-père qui vit à Genève. Sa mère est chercheure dans un institut scientifique, mais il sait bien qu’elle est espionne et travaille pour le compte des Russes. Un bel après-midi d’automne, il prend le train à la gare de Lyon. Un homme élégant s’assoit à ses côtés, un homme qu’il a déjà remarqué dans le RER. Il s’enferme alors dans les toilettes du train pour regarder des images d’homme dans une revue. Peu après, l’homme frappe à sa porte, lui demandant de lui rendre l’enveloppe. Il ouvre la porte, frappe l’homme à la tête et regagne sa place. À Genève, son grand-père l’attend. Le narrateur lui raconte les faits. Une fois à l’appartement du grand-père, celui-ci lui fait le récit de ses actions pendant la Résistance, et refuse de répondre aux questions du narrateur sur son père biologique… jusqu’à ce qu’il craque et lui avoue qu’il est mort alors qu’il avait dix-huit mois. Ému, mais libéré, le jeune homme fait une balade nocturne, rencontre un joggeur et a avec lui sa première relation homosexuelle. Coïncidence, le joggeur en question habite l’appartement juste au-dessus de celui du grand-père. Le jeune ado rentre au petit matin, se moque de son grand-père inquiet et reprend le train pour Paris. Mais dès qu’il débarque, sa mère lui dit que les choses se sont gâtées et qu’ils doivent s’installer à Saint-Pétersbourg. Le roman se termine par une visite du grand-père qui lui apporte un cadeau: des baskets toutes neuves qu’il a piquées « au pédé du dessus ».

Voilà donc l’histoire toute simple que nous raconte Christophe Donner, une histoire qui, en fin de compte, ne s’adresse pas du tout aux jeunes… à moins que vous ayez l’esprit ouvert au point d’initier votre jeune à l’homosexualité. Chose certaine, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce récit fort original et très bien écrit, dans un style vif et alerte. Sans crier au génie, je vous recommande vivement la fréquentation de cet écrivain que la lecture de Mes débuts dans l’espionnage m’a donné envie de connaître davantage.

Christophe Donner est né à Paris en 1956. Il est l’auteur d’une œuvre abondante dont une large part s’adresse à la jeunesse. Parmi ses romans les plus récents, citons L’influence de l’argent sur les histoires d’amour (2004), Bang! Bang! (2005), Un roi sans lendemain (2007), 20.000 euros sur Ségo (2009) et Vivre encore un peu (2011), tous parus aux éditions Grasset. En 2007, sa dénonciation du magouillage autour de  l’attribution du prix Renaudot  a fait grand bruit dans les milieux littéraires parisiens. 

Christophe Donner. Mes débuts dans l’espionnage. Paris, Fayard, 1996.

Octobre 2008, rév. 2021


2021-08-15

Henri Vernes : Bob Morane 12 - Le secret des Mayas

On s'en souviendra, à la fin de l'aventure précédente - Les Requins d'acier -, Bob Morane quitte San Francisco pour aller se reposer chez son ami Frank Reeves à Miami. Soudain, alors qu'il se prélasse dans le jardin de celui-ci, le professeur Clairembart se présente à la porte. Les deux compères sont heureux de retrouver leur vieil ami de La Galère engloutie. Aussitôt assis, un verre à la main, le professeur sollicite leur aide pour une expédition dans la jungle de Tobago, un pays imaginaire situé au sud du Mexique, il s'agit de retrouver Le livre d'or des Mayas, un document susceptible d'expliquer la disparition de ce peuple précolombien. Le problème, vous l’aurez deviné, est que ce document est fait en or, justement, de sorte qu’il risque de susciter les convoitises. Après discussion, Bob Morane se résout de partir avec le professeur Clairembart, mais Frank Reeves s'y refuse en raison de sa situation familiale. Toutefois, il financera l'expédition. Pour le seconder dans cette aventure, Bob fait finalement appel à Bill Ballantine, le géant roux dont il a fait la connaissance dans le premier épisode (voir La Vallée infernale). 

Le trio composé des deux aventuriers et du professeur se retrouvent à Ciudad Tobago, un pays tropical où il fait chaud et humide si j’en crois les descriptions qu’en fait Henri Verne. Rapidement un pépin se présente en la personne de Samuel Higgins, un homme attiré par l’or du Livre des Mayas. Dans la chambre de Bob Morane où il est entré sans autorisation, il a maille à partir avec notre héros qui le chasse comme un malpropre. Les choses n’en resteront pas là, lui lance-t-il avant de tirer sa référence. 

Dans les chapitres suivants, l’intrigue se déroule rondement, si nous pouvons nous exprimer ainsi après le crash de deux avions et d’une attaque de fourmis rouges… Toujours est-il qu’on se retrouve au milieu de la jungle de Tobago. Le trio va à la rencontre de la tribu Lacadon, des descendants des anciens Mayas. Bob Morane tente une approche par étape pour gagner l’amitié de Kirun, leur chef. Et ça marche car les Lacadons acceptent d'accompagner Bob Morane et ses amis jusqu’au pied de la montagne au sommet de laquelle se trouve l’emplacement qui abriterait le fameux Livre d’or. 

Au pied de la montagne, les Lacadons rentrent chez eux. Dans leur culture, cette montagne est sacrée et ils refusent d’aller plus loin. Nos amis doivent donc poursuivre l’aventure sans eux. Malheureusement, un tremblement de terre a obstrué la voie d’accès ; ils doivent se rabattre par la rivière, Bob Morane ayant aperçu un passage souterrain. Ils s’enfoncent donc dans les entrailles de la montagne, risquant la noyade à l’occasion. Alors que, malgré les obstacles, ils touchent au but, voilà qu’ils tombent sur une embuscade orchestrée par nul autre que Samuel Higgins. Accompagné par des métis sans foi ni loi, il tire sur nos héros qui se sont repliés derrière des rochers. Il les somme de se rendre et leur livrer l’emplacement du Livre d’or. 

De son côté, Bob Morane revient sur ses pas pour chercher un passage et, ce faisant, il tombe littéralement dans la fameuse galerie où se trouvent les géants de pierre au milieu desquels gît le Livre d’or des Mayas. Mais il n’est pas seul : il y a là Loomie, la jeune gardienne de la montagne… Bob sympathise avec elle et la convainc de l’accompagner. Ce n’est pas si simple car, comme l’écrit Henri Verne : « Les Lacandons sont les descendants des Mayas, ne l’oublions pas et, depuis Cortès et sa bande de ruffians, les blancs doivent occuper une place à part dans leur mythologie démoniaque…» 

Quand Bob et la jeune Lacadon arrivent sur les lieux, tous les métis sont morts et les Occidentaux, soit Higgins, le professeur et Bill Ballantine, ont disparu. Quand ils reviennent dans la galerie, ils assistent au spectacle de Cham, la grand-père de Loomie et, surtout, le grand prêtre des derniers Mayas. Cham s’apprête à offrir les victimes en sacrifice aux dieux. Visiblement, Higgins y passe… mais Bob Morane arrive à temps pour parlementer avec Cham. Un autre tremblement de terre, qui survient à ce moment, convainc Cham que les dieux ne sont plus favorables à ce sacrifice. « L’image de ce suicide collectif effrayait Morane. Il demeurait cependant bien dans l’esprit de ce peuple maya qui, sans cesse au cours de son histoire, semblait avoir été poursuivi par une terrible malédiction, jusqu’à se transformer en une race de bâtisseurs errants. » 

Pendant que Cham et ses derniers Mayas restent dans la montagne, prêts à mourir sous les pierres, nos héros rentrent à Miami en emmenant Loomis avec eux. Au dernier chapitre, ils sont tous rassemblés chez Frank Reeves dont l’épouse, Carlotta, s’est prise d’affection pour la jeune Acadon. Finalement, ils deviendront les tuteurs de l’adolescente. Quant au professeur Clairembart, il aura assez à faire pour déchiffrer les images du Livre d’or des Mayas que Morane a eu le temps de photographier. Notre héros, lui, est appelé vers d’autres aventures… Pour rassurer Loomie, qui se demande si elle est vraiment à sa place, il lui dit : « Le bonheur est partout, dit-il encore, car on l’emporte avec soi. Il suffit d’avoir une âme forte et des yeux émerveillés…» 

Ce douzième Bob Morane se situe dans la même veine que les précédents, mais il m’est apparu d’une qualité bien supérieure au onzième roman - Les Requins d’acier. L’intrigue est moins tissée d’invraisemblances et, même s’il y a de bons et de méchants Blancs, l’aspect manichéen du récit s’avère moins prononcé. Le lecteur constate la cupidité de Higgins, mais l’auteur n’en fait pas un psychopathe comme le personnage méchant des Requins d’acier, voire celui des Faiseurs de désert. Franchement, j’ai bien aimé Le secret des Mayas...même s’il ne nous est pas révélé ! 

 Vernes, Henri. Le Secret des Mayas (Bob Morane 12). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956

2021-08-01

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 2 - Crime de Quinette

Ce deuxième volume démarre sur les chapeaux de roues, si j'ose dire, car le jeune homme accueilli précédemment par Quinette (voir Le 6 octobre) aurait bien commis l'irréparable sur la personne d'une dame du quartier. C'est du moins ce qu'il en conclut en lisant la presse du matin qui relate la découverte du corps dix jours après les faits. Il réfléchit à ce qu'il convient de faire, à ce qu’il convient de dire si la police venait à l'interroger, mais il est interrompu par Juliette Ezzelin qui veut récupérer le livre qu'elle lui a donné à relier. Sa relation avec Augustin Leheudry, le jeune homme en question, s’avère complexe, troublante même. Pourquoi s’est-il impliqué autant dans cette affaire au point de rendre lui-même visite à la police en tant que témoin ? Sans doute pour pimenter sa vie routinière et sans éclat.

Au bout de quelques chapitres, l'auteur reprend l'histoire de Wazemme qui a commencé son nouveau travail de coursier pour Haverkamp, cet homme rencontré sur un champ de course au volume précédent. Dans un chapitre remarquable d'ingéniosité par sa description tout en sous-entendu, l'auteur raconte la perte de la virginité du jeune homme avec la dame du bus rencontrée au volume précédent.

Plus loin nous retrouvons la comédienne Germains Baader, la maîtresse de Gurau, le politicien aux prises avec un jeu de coulisses au gouvernement. Champcenais, ce noble qui a des intérêts dans le pétrole, tente une manœuvre avec ses associés afin d’influencer Gurau. Il ferait mieux de surveiller la comtesse, son épouse, qui fait l’objet d’une attention particulière d’un ami de longue date… Mais Sammécaud, là où les autres ont échoué, réussit à convaincre - ou plutôt à corrompre - Gurau de l’inutilité sociale de sa démarche envers les pétrolières.

Au trois quarts du roman, on retrouve les intellectuels en train de discuter de cette guerre que d’aucuns prévoient la portée : une guerre mondiale… Mais Sampeyre, le professeur à la retraite, et Clanricard, son disciple en quelque sorte, ont tendance à penser que le conflit se limitera à un conflit ouvert entre la Turquie et la Bulgarie. Cette pensée, trop optimiste pour être fondée, ne convainc pas tout le monde. Et on conclut : « Les philosophes modernes de l'histoire sont les plus grands malfaiteurs depuis l'Inquisition. Bossuet, bon, c'est fini. Mais Hegel et Marx ont remis ça. Eux et les journaux quotidiens, voilà les meilleurs auxiliaires des gouvernements pour l'écrasement des peuples. »

Jules Romains consacre aussi quelques lignes à la rencontre de Jerphanion et Jallez, deux jeunes normaliens qui deviendront amis au volume suivant. Déjà, on sent la fraîcheur de la jeunesse, la candeur de l’avenir qui se pose devant eux malgré cette guerre à venir.

Mais dans ce deuxième roman de sa série romanesque, Jules Romains accorde plutôt la place à Quinette qui, de plus en plus glauque, n’hésite pas à commettre l’acte ultime dans une scène - la scène finale du roman - digne des romans gothiques du XIXe siècle.

Que retenir de ce roman dont l’intrigue se déroule tout entier une semaine après le volume précédent, soit le 12 ou le 13 octobre 1908 ? Que du bien… Le monde de Jules Romains se met en place, un monde conforme aux préjugés de l’auteur sans aucun doute, mais un monde vivant qui va évoluer au fil des volumes subséquents.

Romains, Jules. Crime de Quinette (Les hommes de bonne volonté 2). Flammarion, c1932 

2021-07-15

Ivan Tourgueniev : Premier amour

Une bonne amie a commencé la lecture de ce petit roman, un classique russe du XIXe siècle que je n'avais jamais lu en mes vertes années, même si je vouais un culte aux écrivains russes, notamment à Dostoïevski. Afin que nous puissions échanger sur le sujet, j’ai décidé de le lire aussi, et je l’ai fait en moins de vingt-quatre heures tellement cet ouvrage s’est avéré passionnant. Et dire qu’il y a des gens qui ne lisent que les nouveautés...

Pour amorcer son intrigue, l’auteur procède d’une manière qui, sans être originale (de nombreux auteurs du XIXe siècle l’ont adoptée, notamment Balzac et Dumas, pour ne citer que ceux-là), a le mérite d’être toujours efficace : une histoire dans l’histoire, en quelque sorte. Voilà. Lors d’une soirée mondaine regroupant quelques amis, l’hôte invite chacun d’eux à raconter l’histoire du premier amour de sa vie. Pour la plupart, ça ne prend que quelques minutes... car leurs mariages arrangés depuis l’adolescence ont donné des unions heureuses ou, à tout le moins, durables, et il n’y a rien à en dire qui diffère de ce que tout le monde a vécu. Parmi le groupe, seul Vladimir Petrovich a connu un premier amour singulier… mais il hésite à le raconter, prétextant qu’il n’est pas un bon orateur. En conséquence, il demande l’autorisation de consigner ce souvenir dans un carnet qu’il lira à la prochaine soirée. Et c’est ainsi que le roman débute...

Outre ce préambule, Premier amour compte vingt-deux chapitres assez courts, de trois à cinq pages chacun (un indicateur commode pour ceux qui lisent ce bouquin en version papier, ce qui n’est pas mon cas, bien entendu). Nous sommes en 1833. Vladimir est un jeune garçon de seize ans qui accompagne sa famille à la campagne pour la saison estivale. La famille est propriétaire d’un domaine, à quelques kilomètres de Moscou, composé d’une résidence principale et de quelques dépendances, le tout sis au milieu d’un grand parc. Dans une villa défraîchie, non loin de la résidence du narrateur, la famille de la princesse Zassekine s’est installée aussi pour l’été. La princesse n’a qu’un titre pour se faire valoir… car elle est complètement ruinée et vit avec ses enfants et une domesticité réduite dans un état voisin de la misère. Mais ça n’empêche pas sa fille aînée, Zinaïda, d’avoir une suite de quatre ou cinq soupirants qui se sont entichés d’elle et qu’elle semble mener par le bout du nez. Vladimir, qui fait la rencontre de la jeune fille, succombe aussi à son charme et, bien entendu, en tombe immédiatement amoureux. Un amour douloureux, lancinant, obsédant. Un amour qui changera sa vie à tout jamais.

La jeune fille a vingt-et-un ans, Vladimir seize, ce qui constitue une différence d’âge non négligeable pour les mœurs de l’époque. Les trois ou quatre hommes qui tournent autour de Zinaïda sont aussi plus âgés pour la plupart. On peut donc comprendre que Vladimir soit fortement impressionné, d’autant plus que la jeune fille lui envoie parfois des signes encourageants, tout en affichant une attitude glaciale le lendemain. Ce jeu du désir typique d’une agace-pissette (expression québécoise qui signifie plus ou moins allumeuse en France) aurait bien fini par me fatiguer si ce n’était le style de l’auteur qui maintient un certain mystère sur le véritable objet de l’amour de Zinaïda et qui, par le fait même, nous entraîne dans une certaine spirale d’émotions qui explique bien pourquoi, quand on a commencé  ce récit, on ne peut pas le laisser en plan pour faire autre chose…

Je sais que vous trouverez le résumé du roman de Tourgueniev sur Wikipédia mais, fidèle à mes principes, je ne vous révélerai pas le dénouement de l’intrigue. Si vous n’avez pas la patience d’aller jusqu’au bout, vous n’avez qu’à vous adresser à monsieur Google. En revanche, je reste pantois devant le peu d’empathie que le narrateur témoigne pour sa mère, une femme trompée, voire maltraitée, par son mari, le père de Vladimir. Malgré tout ce qu’il inflige à la mère, mais aussi à lui-même, son fils, d’une certaine façon, Vladimir continue de lui vouer de l’admiration. Mais j’imagine que ça témoigne bien d’une époque qu’on espère révolue…

L’amour déraisonnable que d’aucuns désignent sous le vocable de passion ne vaut rien à l’individu. Ceux qui ont lu le philosophe René Girard savent bien que l’amour-passion est mimétique et qu’il se renforce aux contacts des autres, de ceux qui nous montrent du doigt ce qui est désirable. Aussi le désir est-il toujours médiatisé par un tiers, et le roman de Tourgueniev en est une illustration éloquente. D’ailleurs, Tourgueniev en vient lui-même à cette conclusion. Les deux personnages clés du roman connaissent des fins tragiques, mourant avant même d’atteindre la sérénité. Mais un premier amour est ce qu’il est, et ceux qui n’en ont jamais vécu de tels sont plus à plaindre que ceux qui s’y sont brûlés les ailes...

Tourgueniev, Ivan :  Premier amour, c1860

 

2021-07-07

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 1 - Le 6 octobre

Vous savez, j’ai bien failli entreprendre cette lecture au début des années 1980. Déjà, à cet âge, j’étais impressionné par cette suite romanesque de vingt-sept volumes dont l’auteur fait remonter l’histoire au 6 octobre 1908 (premier tome) pour la terminer le 7 octobre 1933 (vingt-septième tome). Pourquoi ai-je renoncé ? Sans doute étais-je intimidé par l’ampleur de la tâche. Ou tout simplement parce que je suis passé à autre chose, me disant sans doute que j’allais y revenir plus tard. Et ce « plus tard », c’est maintenant. Aujourd’hui, comme hier, Jules Romains n’est pas un écrivain très en vogue. Un de plus qu’on a oublié. Je ne prétend pas le faire connaître de nouveau, mais j’ai bien l’intention de passer à travers cette œuvre immense qui dépeint la vie de dizaines de personnages à Paris sur une période de vingt-ans. Si je n’y arrivais pas, les lecteurs de ce billet en seront les premiers informés.

Dans la présentation à cette œuvre, Jules Romains explique sa « doctrine » littéraire appelée unanimisme, soit une doctrine « selon laquelle l'écrivain doit exprimer la vie unanime et collective de l'âme des groupes humains et ne peindre l'individu que pris dans ses rapports sociaux » (Wikipédia). Par cette œuvre, il cherche donc à dépeindre la vie collective d’un certain nombre de personnes pendant une période de temps donné. C’est un peu ce que Balzac a cherché à faire aussi avec sa Comédie humaine, tout comme Émile Zola avec ses Rougon-Macquart, mais l’un comme l’autre n’a pas créé la même unité romanesque que Jules Romains avec ses Les hommes de bonne volonté. À tout le moins, c’est ce que l’écrivain affirme dans sa préface et, au terme de cette première lecture, j’ai plutôt tendance à lui donner raison.

Le premier tome s’intitule justement Le 6 octobre. Il s’agit en quelque sorte d’une mise en place du décor (essentiellement Paris) et des personnages. En effet, chaque chapitre est prétexte à nous en présenter un. Il y a Germaine Baader, la comédienne de théâtre qui joue le personnage de la femme entretenue, maîtresse du député Ducau. Viennent ensuite deux familles plus ou moins bien nées : les Saint-Papoul et les Champcenais. On ne sait peu de choses sur elles dans le cadre de ce premier volume, si ce n’est que monsieur Champcenais éprouve une certaine gêne en face des conflits sociaux, comme une distance, une incompréhension, alors qu’il est lui-même partie prenante en tant que patron. Puis on fait la connaissance de Jerphanion, le fils d’un paysan qui monte à Paris, le cœur rempli d’espoir. Et c’est le tour de Wazemmes, l’apprenti et garçon de course, un orphelin qui habite chez son oncle ouvrier. L’auteur nous présente aussi Sampeyre, professeur à la retraite, et son disciple, Clanricard, instituteur. Et Juliette, enfin, la jeune dactylographe, sans parler de Quinette, le relieur qui risque de nous entraîner dans une sale histoire.

Ainsi, chapitre après chapitre, Jules Romains décrit ses personnages en action dans ce Paris du 6 octobre 1908. Une belle journée à peine ternie par les nouvelles des journaux qui relatent des événements inquiétants:  l’indépendance de la Bulgarie, les ambitions de l’Autriche-Hongrie qui piétinent les plates-bandes de la Turquie dont l’empire rétrécit à vue d'œil, sans compter la Triple Entente (France, Angleterre et Russie) de plus en plus en froid avec la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie). Bref, on commence sérieusement à craindre une guerre. À tout le moins, on en parle beaucoup, surtout chez les intellectuels comme Sampeyre et chez le député Ducau. Pour le moment, certains y croient, d’autres non.

Parmi ces personnages, deux sortent du lot : Quinette, le relieur, et Wazemmes, le jeune apprenti. Le plus étrange des deux est sans conteste Quinette, le relieur. Il s’est procuré par correspondance une ceinture supposée redonner de l’énergie à ceux qui souffrent de dysfonction érectile ou qui ont tout simplement perdu l’appétence sexuelle. Ce Quinette tient une boutique dans le quartier du quai de Javel. Sa femme l’ayant quitté depuis longtemps, il vit seul et sa vie se résume à des chimères, des rêves d’inventions qui ne mènent nulle part. Mais son goût de vivre se ranime soudain quand un jeune homme fait irruption dans sa boutique, les mains et les vêtements tachés de sang. Il lui vient en aide tout en exigeant de le rencontrer le soir près de l’église Saint-Paul.

Si Quinette est étrange, Wazemmes s’avère plutôt sympathique. Le jeune homme, en faisant une course pour des collègues de l’atelier de peinture, rencontre monsieur Paul, un homme sérieux qui décide d’en faire son second. On ne comprend pas trop à quelle fin encore… En rentrant chez lui, le jeune homme de seize ans se fait séduire par une dame bien mise dans le bus. Elle l’invite chez elle le soir même et le jeune homme, qui se dérobe à l’attention de son oncle, s’y rend sans comprendre pourquoi une élégante femme d’âge mûr lui manifeste autant d’intérêt. Cette expérience, que le jeune homme vit dans cet appartement coquet - et qui serait immanquablement considéré comme un acte de pédophilie aujourd’hui - le laisse pantois, car il ne saurait dire s’il est satisfait ou non, heureux ou malheureux. Un sentiment que résume bien la dernière phrase de ce roman : « Pour profiter de tout ce qu'il aurait besoin de sentir ce soir en même temps – c'est la première fois qu'il lui vient une pareille idée, la dernière fois aussi, peut-être – Wazemmes entrevoit avec étonnement qu'il lui faudrait une âme plus spacieuse que la sienne. »

Que penser de ce premier tome de cette série romanesque ? C’est bien, très bien même, car ce roman nous permet de plonger dans une période révolue d’un pays que la Première Guerre mondiale transformera à tout jamais. Tous les historiens vous le diront : le XXe siècle débute en 1918, après cette Guerre qui a fait vingt millions de morts et autant de blessés. Mais n’allons pas trop vite ! Ce premier tome ne raconte qu’une seule et unique journée de l’année 1908 : le 6 octobre. À cet égard, le  chapitre 18 vaut à lui-seul le détour. Il s’intitule Présentation de Paris à cinq heures du soir. Comme son titre l’indique, il présente un instantané d’un moment précis de la vie des habitants d’une capitale européenne. Dans ce seul chapitre, Jules Romains passe en revue quasi tous ses personnages pendant que le soir tombe. C’est absolument magnifique.

On se revoit au tome 2 - Crime de Quinette - dont les événements se déroulent aussi en 1908. On en apprendra sans doute davantage sur le destin de l’étrange Quinette et des aventures sentimentales du jeune Wazemmes.

Romains, Jules.  Le 6 octobre (Les hommes de bonne volonté 1). Flammarion, c1932



2021-07-01

Vincent Delecroix : À la porte

Vincent Delecroix est un philosophe spécialiste de Soren Kierkegaard. À l’instar des philosophes français des années 1960 (Sartre, Camus, Beauvoir, etc.), il a la bonne idée d’écrire des romans. À la porte est un de ceux-là.

L’histoire débute par un incident somme toute banal. En reconduisant un jeune universitaire venu lui demander conseil, un vieux professeur se retrouve sur le palier alors que la porte de son appartement se referme derrière lui. Bien entendu, ses clés sont à l’intérieur, de sorte que le septuagénaire se retrouve littéralement à la porte. Cette insignifiante mésaventure va se transformer au fil des pages en une odyssée décisive pour le professeur à la retraite.

En effet, que peut faire un vieux professeur de philosophie irascible quand il se retrouve à la porte de chez lui un dimanche matin ? Alors que l’attend un article sur le Phédon de Platon qu’il a laissé en plan, et dont il espère reprendre la rédaction dès qu’il aura réintégré son appartement, il erre dans les rues ensoleillées de son quartier, après avoir eu maille à partir avec son concierge qui a refusé de lui ouvrir sa porte, prétextant qu’il était en congé. Dehors, il s’arrête bientôt à la terrasse d’un café pour manger à son aise des crustacés, profitant finalement de cet accroc au quotidien. Mais, au moment de payer l’addition, l’agressivité du garçon, qui le connaît bien pourtant en tant qu’habitué de cet établissement, laisse éclater la dureté du monde. C’est là qu’émerge le souvenir de ses deux enfants morts dans un accident de la route pendant que les voitures filaient à toute allure. Aucune d’entre elles n’avait daigné s’arrêter pour s’enquérir de leur état. Dureté du monde, donc, mais aussi cruelle ambivalence des choses. De ces choses aussi banales que les portes, par exemple, « car ce qui s’ouvre est aussi ce qui se ferme ». Ainsi cette limite, d’habitude si protectrice, qui annonce normalement le chez-soi et prépare le plaisir de se retrouver en soi-même, devient ce qui empêche d’y accéder, une trahison, un retournement de valeur, une inexplicable mutation qui dévoile soudain la nature réelle et ambivalente des choses.

Visiblement perturbé, le vieil homme poursuit son chemin, ne rencontrant qu’obstacles sur sa route, lesquels deviennent vite le prétexte à un vaste règlement de compte avec un monde exténué par le vide. Ainsi les journalistes, « très exactement le degré le plus bas de la réflexion et du savoir », en prennent pour leur grade. Même chose pour la société contemporaine dominée par les technologies de l’information et de la communication qui prétendent faire de ce monde un village global où « maintenant tout le monde communique et se rapproche, tout le monde s’invite et se loge les uns chez les autres » alors qu’il se produit exactement le contraire: absence de communication, fragmentation irrémédiable de la communauté. 

Hanté par ses souvenirs, le vieux professeur prend conscience de sa solitude qu’il n’a jamais ressentie avec autant d’acuité jusqu’alors. En déambulant dans les rues, il éprouve du dégoût pour un monde qui court à sa perte aussi sûrement que lui. Car pourquoi « continuer à écrire des livres, et qui plus est, des livres de philosophie, de vrais livres, pas ces ragoûts insipides actuels concoctés avec des produits courants et bon marché ? Qui est-ce que cela pourrait encore instruire ? Et qui peut encore s'intéresser à la pensée, cette chose difficile et fragile, cette chose inutile et nocive pour le monde tel qu'il est ? »

À la porte est un roman  « philosophique », un livre, donc, qui n’est pas nécessairement facile à lire mais qui demeure néanmoins d’une grande sensibilité car le héros, ce vieux philosophe discordant, dans son errance de quartier, rencontre son père, puis ses enfants décédés, revoyant ainsi des morts plus vivants que les vivants. Ces détails ajoutent une dimension éminemment humaine à un récit qui évite le piège du roman à thèse. Vincent Delecroix est un philosophe, certes, mais c’est aussi un très bon romancier.

Né en 1969, Vincent Delecroix enseigne la philosophie dans un établissement d’enseignement à Paris et, à ce titre, a publié quelques essais sur son philosophe de prédilection, Soren Kierkegaard. Côté romans, outre À la porte, il est l’auteur de Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003), La preuve de l’existence de Dieu (Actes Sud, 2004), Ce qui est perdu (2006) et La Chaussure sur le toit (Gallimard, 2007). Son roman Le tombeau d’Achille a remporté le Grand prix de littérature de l’Académie française en 2009.

Vincent Delecroix. À la porte. Paris, Gallimard, 2004.

Octobre 2007, rév. décembre 2021


2021-06-21

Henri Vernes : Bob Morane 11 - Les Requins d'acier

Ce onzième Bob Morane débute alors que notre héros se trouve à bord du South-Dakota, un paquebot qui fait route vers San Francisco en provenance de la Polynésie. 
Tranquillement installé dans un transat face à la mer, Bob Morane lit un article de journal relatant des évènements autour d'une série d'attaques de pirates dans le sud du Pacifique. Comme il fallait s'y attendre, quelques heures plus tard, il en est lui-même victime et, en tentant de résister, il reçoit une balle en pleine poitrine. Il est hospitalisé à San Francisco une quinzaine de jours. Pendant sa convalescence, il reçoit la visite d'Al Lewison, un haut responsable du Trésor américain. Avant qu'on lui tire dessus, Bob Morane a pu voir le visage du chef des pirates, ce qui le mettrait en danger. Lewison lui demande de collaborer, mais Morane refuse, n'ayant pas l'habitude de se mettre au service des assureurs et des banques… Lewison repart, déçu.

Mais les choses n'en restent pas là, on s'en doute bien. Le soir même, Bob Morane est victime d'un attentat qui aurait pu lui coûter la vie. Il rappelle donc Lewison pour lui annoncer qu'il participera à l'opération. Il s'embarque à bord d'un paquebot en direction de l'Australie, prêt à servir d'appât aux pirates, mais rien ne se passe, se sorte qu'il renonce à poursuivre et prend un vol pour Singapour, ayant reçu une demande de reportage de la revue Reflets pour laquelle il travaille à l'occasion. Mais il s'agit d'un piège : il est kidnappé par les pirates et conduit à bord d'un sous-marin qui chemine jusqu’au repaire des forbans, quelque part sur un atoll du sud du Pacifique. Pour survivre, il accepte de travailler pour le chef, l’homme aux yeux glauques, jusqu’à ce qu’il puisse trouver le moyen de s’évader. Il le fera, bien entendu, avec la complicité d’un dénommé Lawson, un pirate repenti. Ensemble, ils font sauter la voûte souterraine contenant l'arsenal des bandits, mais Bob réussit seul à s’enfuir, non sans difficulté, par ailleurs. Il finit sa course tout seul sur l'îlot voisin, étant persuadé de la mort du chef lors d’une rixe sous-marine. Au bout d’une dizaine de jours d’une vie à la Robinson, il est ramené sur une île habitée de Polynésie et rentre à San Francisco retrouver Lewison. Celui-ci le prévient qu’il court certains risques, car on ne sait pas si toute la bande a été éliminée. Bob n’y croit pas, mais est tout de même victime d’un chauffard qui lui vaut un deuxième séjour à l’hôpital. De nouveau libéré, il tombe de nouveau dans un piège et se retrouve sur le bateau de luxe d’un magnat de la presse mais, cette fois-ci, Lewinson intervient et tout le monde est sauvé, à l’exception du chef véritable des pirates qui est arrêté. Bob Morane ne peut quitter les États-Unis avant le procès. Il va se reposer chez son ami Frank Reeves, cet Américain qu’il a côtoyé au cours des deux premiers épisodes de cette série : La Vallée infernale et La galère engloutie.

Que penser de ce onzième Bob Morane ? Très honnêtement, il est d’une piètre qualité par rapport aux précédents. L’intrigue est tellement mince qu'elle nous devient vite indifférente. Quant au personnage du chef des pirates, il a si peu de consistance qu’on se demande bien quelles sont ses motivations. Et puis trop de chapitres sont consacrés à la fuite de notre héros aux prises avec des bandits. Même l'entêtement de Bob Morane à ne pas tenir compte des appels à la prudence de Lewison sont difficilement compréhensibles pour le lecteur, adolescent ou pas.  Ça devient lassant… Même l’aspect documentaire - géographique, notamment - s’avère décevant : le jeune ado des années 1950 n’a pas appris grand-chose en lisant ce roman… Ni sur la Polynésie ni sur les prouesses techniques de l’aéronautique sous-marine. 

J'espère un peu mieux de la prochaine aventure… Parlant d’aventure, je termine cette note de lecture par une citation d’Henri Vernes : « Mais ce n’était guère dans l’espoir de nouvelles aventures que Bob demeurait car, mieux que quiconque, il savait que l’aventure ne se cherche pas, qu’elle fond au contraire sur l’homme de façon imprévisible en empruntant les imprévisibles voies du hasard… »

Voilà qui rachète ce roman légèrement bâclé...


Vernes, Henri. Les requins d’acier (Bob Morane 1). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1955


2021-06-07

Perry Rhodan 3 : La milice des mutants

Nous sommes toujours en 1971. Au dernier épisode, souvenez-vous, Perry Rhodan et son équipe se sont retrouvés piégés au plein milieu du désert de Gobi, siège de la Troisième force. La coalition mondiale a fait tout ce qui est en son pouvoir pour détruire cet empêcheur de tourner en rond. Protégé par un champ de force, une autre invention géniale des Arkonides, le nouvel État a tenu le coup. Qu’arrive-t-il maintenant ? Afin de permettre à Krest et à Thora de regagner leur planète, Rhodan et ses amis doivent aider ceux-ci à construire un navire spatial assez autonome en énergie pour traverser plusieurs galaxies jusqu’à Arkonis. Les premiers chapitres de ce troisième volume (qui correspond aux fascicules cinq et six de l’édition allemande) montrent d’ailleurs Taco, ce mutant téléporteur gagné à la cause de la Troisième force, en train de négocier l’achat de matériel aux États-Unis. Honnêtement, les auteurs auraient pu faire l’économie d’un chapitre ou deux… pour se concentrer sur la trame principale !

Nos deux héros, Perry Rhodan et Bully, ont droit à une seconde séance à l’indoctrinateur, ce qui leur permet d’acquérir des connaissances prodigieuses. Puis ils partent sur la lune en chaloupe, ce petit navire spatial des Arkonides, pour essayer de récupérer du matériel du navire spatial détruit par les forces coalisées à l’épisode précédent. Mais voilà que Krest leur demande de revenir à la navette de toute urgence. La navire détruit par la coalition aurait envoyé des signaux de détresse jusqu’à Arkonis avec pour conséquence que des navires robots arkonides vont vraisemblablement détruire la Terre en signe de représailles… Sans tarder, Perry Rhodan revient sur la Terre pour prévenir les humains de ce danger imminent. Il y parvient sans peine, puis réussit à s’infiltrer au poste de commandant de la coalition basé au Groenland. Résultat des courses : la Terre se tient prête à faire face à la musique. Mais les choses se compliquent : un navire d’une autre planète, probablement une planète rebelle, se pose sur la Lune. Il s’agit des Fanthas, une espèce non humaine dont on ignore tout…  sauf que Perry Rhodan et Bully réussissent à pulvériser leur navette spatiale lors d’une seconde virée sur la lune. Une victoire, même si on s’accorde à penser qu’elle sera de courte durée. De retour sur Terre, la coalition mondiale reconnaît la Troisième force comme un État souverain. La Terre n’est plus une planète divisée… mais une seule et même entité prête à lutter pour sa survie dans l’univers galactique. Là-dessus, nos héros ont réussi un exploit indirect : ils sont à l’origine de la création de la Confédération des États de la Terre, appelée aussi, quelques dizaines de pages plus loin, les États-Unis de la Terre.

Entretemps, Perry Rhodan avoue son amour à Thora, ce qui ne change pas grand-chose à leurs relations qui demeurent plutôt distantes, pour ne pas dire glaciales. Mais le héros - faut-il le dire ? - n’a pas vraiment d’état d’âme en général, et assez peu d’humour aussi. Il a une mission à accomplir - sauvegarder l’existence de la Terre et sa civilisation - et il s’efforce de l’accomplir du mieux qu’il le peut. Pour le moment, il faut solidifier la Troisième force en dotant le nouvel État d’un ministre des Finances et d’une milice. Pour les finances, on va chercher Homer G. Adams, un génie de la Bourse qui vient de tirer quatorze ans de prison pour diverses opérations financières plus ou moins frauduleuses. Pour la milice, on souhaite les meilleurs des citoyens terriens : des mutants. Taka et Klein réussissent à en obtenir treize, ce qui s’ajoute aux quatre autres ayant rejoint la Troisième force au volume précédent. 

Pendant que la Troisième force se constitue en tant qu’État à la gouvernance particulière (un régime collégial basé sur des élites (on est loin de la démocratie parlementaire)), la Terre subit une autre attaque, celle des Vams, un groupe aussi rebelle que les Fanthas qui a le pouvoir s'emparer du cerveau des ses ennemis pour les téléguider. Rien de très réjouissant… La suite palpitante de cette série rocambolesque au tome 4.

Que dire de La milice des mutants ? Certes, l’histoire se complexifie et se densifie par rapport aux deux volumes précédents, mais ce n’est pas sans conséquence sur la trame du récit qui se déploie autour de trois récits parallèles : l’achat de matériel nécessaire à la construction de la navette spatiale (qui n’est toujours pas terminée, d’ailleurs), la mise en place d’un ministère des Finances destiné à permettre à la Troisième force d’acheter l’espace en plein désert de Gobi et le recrutement des mutants. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est un peu particulier comme scénario et on a parfois l'impression que ça part dans tous les sens ! Quant à la vraisemblance, elle n’est pas toujours de mise, mais n'oublions pas que nous sommes dans un Space Opera interminable ! Ne soyons pas trop sévère, et attendons de voir ce que nous réserve le quatrième volume : Bases sur Vénus.


K.H. Scheer et Clark Carlton. La Milice des mutants (Perry Rhodan 3), c1961, 1966 pour la traduction française.


2021-05-21

Henri Verne : Bob Morane 10 - La Vallée des brontosaures


Si La Griffe de feu se déroulait en Centrafrique, il fallait néanmoins le déduire alors que, dans ce dixième roman de la série Bob Morane, ce pays d'Afrique centrale est clairement identifié, même s’il  ne s’agit toujours pas du même pays. En fait, nous sommes en territoire britannique, probablement en Ouganda, dans une ville fictive à la lisière de la jungle appelée Walambo. Mais tout ça importait peu pour le lecteur adolescent des années 1950 qui, lui, avait juste besoin de se sentir dépaysé dans cette Afrique mythique à la nature sauvage, une Afrique peuplée de tribus aussi primitives que sanguinaires… Bref, on est sans nul doute dans le pays de Tarzan ou de Jim la Jungle. 

Mais ce dixième Bob Morane apporte surtout une nouveauté par rapport aux romans précédents. En effet, pour la première fois, l'auteur fait d'une femme un personnage important dans son histoire : Leni Hetzel, la fille d'un paléontologue autrichien qui souhaite laver la réputation de son père. Celui-ci aurait découvert des squelettes d’animaux préhistoriques dans une vallée peu accessible, une découverte qui aurait été mise en cause par des archéologues américains. Aussi, la jeune femme souhaite se rendre dans cette vallée afin de démontrer au milieu scientifique qu’elle existe vraiment et qu’on y trouve les ossements en question. Mais pour se rendre dans cette vallée, il faut traverser le territoire des hommes-léopards, une tribu qui n’apprécie pas la présence des blancs, et avec raison, sans doute, quand on voit la piètre qualité morale des Européens qui trafiquent ivoire et diamants dans le secteur. Parmi ceux-ci, l’auteur nous en offre un bel échantillon avec Peter Bald, un alcoolique du nom de Crest qui lui sert d’homme de main, et Brownsky, un trafiquant peu recommandable. Et compte tenu qu’Allan Wood, l’ami que Bob Morane est venu retrouver pour un safari photo, refuse d’accompagner Miss Hetzel, craignant pour sa vie et pour celle des porteurs, celle-ci n’a d’autre choix que de se tourner vers ces forbans.

Bob Morane est inquiet pour Lena Hetzel. Alors, tout en partant en safari avec Wood et M’Booli, il suit les traces de la jeune femme, car ils se doutent bien que ce ne sont pas les ossements qui intéressent ces hommes, mais plutôt des diamants dissimulés dans une grotte de cette fameuse vallée. Sur la route, ils tombent sur le cadavre de Crest, vraisemblablement tué par les Bakubis, les hommes-léopards. Conscient de son retard sur l’équipe de miss Hetzel, et de plus en plus inquiet, Bob Morane prend la liberté d’aller à la rencontre de Bankutûh, chef des Balébélés. Avant d’accéder au territoire interdit, il sauve la vie au fils du sorcier aux prises avec des babouins géants, ce qui constitue son passeport d’entrée… Notons que ce n’est pas la première fois qu’Henri Verne recourt à ce moyen pour s’attirer la sympathie des autochtones au profit de son héros. Il l’a fait dans La Vallée infernale, Sur la route de Fawcett et Les Faiseurs de désert.) Bien entendu, Bankutûh autorise Bob Morane et son équipe à traverser ses terres afin de lui permettre d’arriver avant Lena Hetzel à la rivière Sangrah, porte d’entrée de la vallée des brontosaures. 

À partir de là, tout déboule… Leni Hetzel et ses vilains compagnons sont capturés par les hommes-léopards, puis délivrés par Bob Morane à l’exception de  Brownsky qui n’a pas survécu aux rites sacrificiels des Bakulis. Poursuivis par ceux-ci, nos héros réussissent à s’enfuir dans la forêt, mettant le feu derrière eux pour retarder les hommes-léopards. Aux prises avec la faim, Bob Morane part à la chasse tandis que Lena, Allan et M’Booli (Peter Bald s’est enfui de son côté) l’attendent sur un plateau. Seul, Bob Morane poursuit sa route, tue une antilope pour se nourrir et affronte à lui seul le terrible chipekwe, nom donné par les Africains à un type de saurien géant. Et sans trop s’en rendre compte, il aboutit dans la vallée des brontosaures, une cavité remplie de fossiles d'animaux préhistoriques. Au fond de cette vallée, il découvre une grotte dans laquelle les diamants sont posés à côté d’un squelette humain. Malheureusement pour lui, Peter Bald le rejoint et menace de le tuer… avant qu’il soit lui-même empalé par une sagaie bakulie… À la fin, Bankutûh et ses sujets mettent les hommes-léopards en déroute et accompagnent les rescapés sur la route de Walambo, là où leurs chemins se séparent. Et tout est bien qui finit bien : les méchants sont morts, les Balébélés préservent leurs traditions, Allan Wood épouse Leni et Bob Morane va enfin faire son safari-photo avec M’Booli, le fidèle Africain au service de son ami.

Que doit-on penser de cette nouvelle aventure de Bob Morane ? Personnellement, je la trouve meilleure que les précédentes. L’intrigue se complexifie, les personnes aussi. Bien entendu, nous sommes toujours en pleine période coloniale, et il vaut mieux ne pas s’arrêter à l’image de l’Afrique véhiculée par Henri Verne. Certes, tout n’est pas noir, mais on sent clairement que ce continent vit sous le joug des nations européennes. Par ailleurs, la présence d’une femme (Leni Hetzel) dans le récit ajoute un plus… Une femme courageuse, somme toute, qui finira par épouser Allan Wood, l’ami de Bob Morane. Pourquoi pas notre héros ? L’aventure est un sacerdoce, ne l’oublions pas…

Henri Verne. La Vallée des brontosaures (Bob Morane 10). Éditions Gérard et Cie, c1955

Mars 2011


2021-05-07

Alphonse Piché : poèmes (1946-1968)


 C’est en parcourant une anthologie (Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise, Typo 1996) que j’ai découvert le poète Alphonse Piché. Dès les premières strophes, j’ai été séduit par les poèmes de cet auteur qui ont pour objet des questions de portée universelle comme les inégalités sociales, le sens de l’existence humaine, la vieillesse et la mort, etc.

Le présent ouvrage réunit les quatre premiers recueils de poèmes publiés par Alphonse Piché: Ballades de la petite extrace (1946), Remous (1947), Voies d’eau (1950) et Gangue (1968). C’est sans doute dans le premier recueil – Ballades de la petite extrace – qu’Alphonse Piché donne à ses poèmes une portée résolument sociale, prenant pour objet la vie difficile du petit peuple de Trois-Rivières à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Parmi les quelque quarante poèmes que compte ce recueil, citons La vieOffrandePrièreLes ruesEn guerre, Les «Toppeux» et, bien sûr, Petite extrace, texte inaugural qui se termine par:

Pâles commis, menu fretin
Aux gros poissons les grandes eaux
Sachons rester dans le bassin
Aux petits chiens les petits os

Remous, le deuxième recueil, témoigne de la maturité du poète qui maîtrise de mieux en mieux son art. Il s’ouvre avec Bornes, un superbe poème qui débute par  « Nous ignorons la paix étale de la plaine » et se termine par la strophe suivante :

Incline ton caprice, ô passant éphémère!
Sur l’arbuste tiré de la ronce et la nuit:
L’ombre qui dort en toi est la rosée amère
Qu’il lui faut assécher pour te livrer ses fruits

Quant au recueil intitulé Voies d’eau, la trentaine de poèmes qui le composent ont pour thème la méditation poétique d’un homme au fil de l’eau. Il s’agit en quelque sorte des poèmes maritimes d’Alphonse Piché qui ne dédaignait pas naviguer sur les eaux du Saint-Laurent. Enfin, dix-huit ans plus tard, l’auteur fait paraître Gangue, un petit recueil dont les poèmes sont plus obscurs, plus pessimistes aussi, des poèmes où les thèmes de la vieillesse et de la mort sont abordés en toute lucidité, l’auteur sachant pertinemment que la lutte contre la finitude s’avère un vain combat.

Bien que né à Chicoutimi en 1917, Alphonse Piché vit toute sa vie à Trois-Rivières où ses parents s’installent alors qu’il n’a pas encore deux ans. Après des études jamais complétées au séminaire Saint-Joseph de cette ville, il gagne sa vie en pratiquant divers métiers: commis de chantier, vendeur, comptable, agent d’assurances, etc. Mêlé très tôt au milieu littéraire local, il côtoie notamment les poètes Clément Marchand, Albert Tessier, Raymond Douville, Hervé Biron, Adrienne Choquette et Auguste Panneton. Il meurt en 1998 à l’âge de quatre-vingt et un ans. Son œuvre lui vaut de nombreux prix littéraires dont le Prix du Gouverneur général du Canada dès la parution de Poèmes (1946-1968) en 1976.

Outre les quatre recueils réunis dans Poèmes (1946-1968), Alphonse Piché a publié d’autres ouvrages dont Dernier profil (1982), Sursis (1987) et Néant fraternel (1991). Aucun site Web n’est entièrement consacré à ce poète, mais on trouvera des informations complémentaires en consultant Espace poétique, le site personnel de l’écrivaine Huguette Bertrand. Pour les mordus, on peut toujours se rendre au centre d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières où est conservé le fonds Alphonse Piché (P19).

Piché, Alphonse. Poèmes (1946-1968). Montréal, L’Hexagone, 1976

Juillet 2006, rév. 2010, 2021

Perry Rhodan 2 : La Terre a peur

Au premier volume, souvenez-vous, Perry Rhodan, son compagnon Bully, le médecin de bord, et un collègue australien qui est venu l’épauler, tiennent un siège en plein milieu du désert de Gobi situé au nord de la Chine (ou au sud de la Mongolie, c’est selon). Pendant que les médecins tentent de sauver l’arkonide Krest, aux prises avec la leucémie, les puissances mondiales, qui s’entendent comme larrons en foire depuis que Perry Rhodan a neutralisé, grâce à la technologie arkonide, leur puissance nucléaire, bombardent sans arrêt l’Astrée, la fusée spatiale transformée en demeure de la Troisième force, ce minuscule État fondé par notre héros dans le but d’éviter la destruction de la Terre par une guerre nucléaire aussi fratricide et que stupide. La zone étant protégée par un champ de force, l’équipe de Perry Rhodan ne craint rien, même si des inquiétudes pointent ici et là, sans compter le vacarme permanent causé par ces obus qui s’écrasent en vain sur l’enveloppe protectrice.

Pendant ce temps, dans un travail de coordination inédit, les trois puissances mondiales envoient une fusée dans l’espace dans le but avoué de détruire le navire spatial des Arkonides, immobilisé sur la lune. Heureusement, Krest sort du coma, visiblement guéri de la leucémie, et Thora le rejoint au siège de la Troisième force. Mais un problème colossal se pose, toutefois : le navire spatial de la lune ayant été détruit, l’aéronef qui l’a ramené sur Terre - appelé « chaloupe » par les auteurs - n’est pas en mesure de les conduire jusqu’à la planète Arkonis située à 34 mille années lumières de la Terre. Que vont-ils faire ? D’autant plus que la coalition terrienne prépare un plan pour détruire leur base du désert de Gobi en construisant un souterrain.

Pendant que le tout se prépare, Krest estime que l’avenir des Arkonides passe par Perry Rhodan. Contre l’avis de Thora, il prend la décision de former Perry et son acolyte Bully en lui injectant, par une méthode d’apprentissage (l'indoctrinateur) dont je vous fais grâce des détails, l’ensemble des connaissances acquises par sa civilisation, de sorte que nos deux héros deviennent des super héros… En fait, des masses d’informations, renforcées par des amplificateurs électroniques, sont transmises aux neurones, puis emmagasinées dans les centres mémoriels, sans le moindre risque d’oubli. Voilà, vous avez tout compris !

En deuxième partie, l’intrigue se corse. En effet, les services secrets américains recrutent quatre personnes sur quatre continents, chacun d’eux ayant des dons spécifiques, télépathie pour le premier, télékinésie pour le deuxième, téléportation pour le troisième et, enfin, le quatrième peut voyager dans le temps et, par le fait même, connaître l'avenir. Deux de ses quatre personnes se mettent au service de Perry Rhodan, épousant sa cause au détriment des services secrets américains. Il s’agit de John Marshall, le télépathe, et Tako, le téléporteur. Celui-ci, en prévenant Perry Rhodan du danger qui menace la Troisième force, contribue à sauver la situation. En effet, après un conseil de guerre, Thora annihile tout le travail de creusage du passage souterrain qui aurait permis à la coalition des puissances mondiales de faire exploser la base.

Ce deuxième tome des Perry Rhodan se termine par une question ouverte. Pendant que la lumière pointe au loin, apportant un nouveau jour sur la planète, notre héros se demande simplement ce qu’il adviendra de lui, de son équipe, de la Terre et, bien entendu, de la galaxie en général.

Que faut-il penser de ce Perry Rhodan ? Un roman de gare qui se lit à la vitesse de la lumière. Un roman pas très bien écrit sur le plan littéraire, mais très efficace au niveau du déroulement de l’action. Certes, il y a beaucoup de naïveté, car il est tout de même étrange que des personnes, en poste de haut commandement, se rallient si facilement aux rebelles de la Troisième force, comme s’il y avait une morale agissante dans les relations internationales. On sait bien que ça ne se passe pas comme ça. Sinon on n’aurait pas déstabiliser l’Irak et la Libye… 

En terminant, soulignons que, avec ce deuxième volume, les auteurs ajoutent des éléments nouveaux à la trame romanesque : d’une part, Perry Rhodan bénéficie maintenant de pouvoirs acquis grâce à l’indoctrinateur des Akonides et, d’autre part, le lecteur assiste à l’arrivée des mutants, une nouvelle entité humaine qui jouera un rôle de plus en plus importants dans les fascicules à venir.

K.H. Scheer et Clark Carlton. La Terre a peur (Perry Rhodan 2), c1961, 1966 pour la traduction française.


2021-04-21

Henri Verne : Bob Morane 9 - Oasis K ne réponds plus


Confortablement installé dans un appartement parisien, un homme lit un journal qui relate l’enlèvement d’un immigré polonais de la banlieue. Un événement étrange car il s’agirait d’un homme sans histoire. De plus, un individu aux yeux fixes, sans vie, aurait été aperçu dans les parages. La police ferait même un rapprochement avec d’autres enlèvements survenus en Algérie, notamment. Tiens, c’est justement là où se trouve Bob Morane au début de cette histoire. En tourisme, il va s’en dire, mais, comme d’habitude, il n’aura pas le temps de visiter la corniche d’Alger… En effet, en rentrant à son hôtel, il trouve un mot de son ami de Polytechnique, Claude Bory, qui se prétend en danger et lui demande de le retrouver dans un hôtel d’un quartier mal famé du secteur arabe de la ville. Sauf qu’on ne revoit plus Claude Bory, probablement enlevé comme les autres. Et quand Bob Morane rentre à son hôtel, des têtes dirigeantes des armées françaises et américaines l’attendent de pied ferme pour lui confier une mission délicate, une mission qui, devant les réticences du principal intéressé, se transforme subtilement en ordre. De quoi s’agit-il ? Une base militaire secrète située dans le désert du Sahara, conçue en partenariat par les deux puissances, ne répond plus aux appels répétés du colonel Jouvert, le responsable en titre pour la France. Or, cette base dispose d’un arsenal impressionnant, des avions, des fusées, des bombes… Un armement susceptible de détruire en un temps record plusieurs grandes villes du monde occidental. Par ailleurs, la base a été conçue de manière à ce que ses habitants puissent vivre en totale autarcie, sans aucun apport extérieur en denrée et en énergie. Alors, on comprendra aisément que, quand on a perdu la communication avec une telle base et que chaque émissaire qui s’y rend ne revient jamais, il y a de quoi s’inquiéter.

Donc, Bob Morane a reçu la mission d’aller jusqu’à cette base, appelée Oasis K, pour comprendre ce qui s'y passe. À bord d’un jet mis à sa disposition, il se rend jusqu’au désert du Sahara sans trop s’approcher de la base, atterrit au milieu d’une zone montagneuse et s’y dirige à pied au milieu des dunes de sable. Mais il est vite repéré… Alors il affronte tout seul une armée de militaires aux yeux vides, un peu comme des hommes-robots, réussit à se réfugier dans une tribu Touareg et, après une nuit de répit, est fait prisonnier le lendemain matin. En guise de représailles, les mercenaires brûlent le village des Touaregs…

Une fois à la base, Bob Morane est conduit dans le bureau de Charles Wiener, un biologiste, qui s’avère le maître de l’Oasis K. À l’instar des Faiseurs de désert (Bob Morane 7), notre héros a affaire à un savant fou qui veut dominer le monde… Devant le refus de coopérer de Bob Morane, ce mégalomane entreprend de le transformer en zombi, une pratique inspirée par le vaudou haïtien qu’il semble connaître fort bien. Mais un subterfuge, initié par son ami. l’invite à mimer le comportement des hommes aux yeux vides jusqu’à ce que les deux amis puissent s’enfuir afin de prévenir le consortium militaire franco-américain de ce qui se passe à Oasis K. Nos héros réussissent à dérober un jet au moment même où Wiener lance un avion porteur d’une bombe atomique destinée à détruire Alger. Comme on s’en doute, Bob Morane réussit à détruire l’avion qui s’écrase, avec sa bombe, en plein sur la base, détruisant plutôt Oasis K. Mais au lieu des félicitations qu’il serait en droit de s’attendre, le commandant Morane se fait rabrouer par le colonel Jouvert, celui-ci acceptant mal la destruction d’Oasis K, une base qui a coûté des millions et qui représente plusieurs années de recherche militaire. Aussi, il  souhaite ramener notre héros en France afin qu’il s’explique devant un tribunal militaire. Bob Morane ne regrette rien, considérant que la perte de cette avancée scientifique s’avère un bienfait pour le monde qui n’a nul besoin d’un complexe militaire pour s’épanouir… Il tourne alors le dos au colonel, fermement décidé à passer quatre ou cinq mois chez ses amis les Touaregs…

J’ai bien aimé ce neuvième roman de Bob Morane. Certes, son intrigue est simple, mais il véhicule une vision moins simpliste des relations internationales que L’Héritage du flibustier, par exemple. Certes, même si le roman se déroule en Algérie, Henri Vernes n’aborde à aucun moment la délicate question de colonisation française dans ce pays. Cela n’empêche pas qu’il s’y sent clairement en territoire conquis. Quant à sa sympathie pour les Touaregs, elle relève d’une sentimentalité toute occidentale pour l’idéal de liberté qu’inspirent ces tribus nomades qui vivent davantage de razzias que d’autres choses… Bien entendu, comme dans tous les romans jusqu’à présent (sauf dans La Griffe de feu où Bob Morane croise la nièce du gouverneur), les femmes brillent par leur absence.

Henri Vernes. Bob Morane 8 : Oasis ne répond plus, c1955


2021-04-07

Perry Rhodan 1 : Opération Astrée

Perry Rhodan est un héros d’une série de romans de science-fiction dont l’écriture - toujours en cours - a débuté en 1961 en Allemagne. Il s’agirait de la plus imposante œuvre de fiction de tous les temps. Elle ne compte pas moins de 2900 fascicules et se déploie sur plus de 40 cycles. Pour dire la vérité, et c’est sans doute un effet de la pandémie, je me sens attiré par les séries, comme celle des Bob Morane (230 titres), par exemple, dont j’ai entrepris la lecture par ordre de parution. Toutefois, la différence entre cette série et les autres c’est que Perry Rhodan constitue un seul et même roman, et non un regroupement d’épisodes n’ayant en commun qu’un héros. Bref, nous sommes en présence d’une histoire qui n’en finit pas… car elle n’est toujours pas terminée après soixante ans !

Je dois avouer que je n’ai jamais été un fan de science-fiction. Plus jeune (et encore  aujourd’hui, parfois), je lisais beaucoup de romans policiers et, depuis une vingtaine d’années, je me suis mis au fantastique, genre souvent associé à la S.-F. J’ai déjà rédigé une note de lecture sur la magnifique série L'Assassin royal de Robin Hobb). Récemment, j’ai lu Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, mais déjà nous nous éloignons un peu du genre… alors qu’avec la série des robots de Isaac Asimov, nous en sommes en plein cœur.  J’ai d’ailleurs particulièrement apprécié Face aux feux du ciel dont je viens de terminer la lecture. 

Mais revenons à Perry Rhodan, si vous le voulez bien. Opération Astrée est le premier roman de la série. En version traduite en français, il englobe les deux premiers fascicules de l’édition allemande de 1961. Je ne vous en ferai pas un résumé stricto sensu parce que vous en trouverez un excellent sur Wkipédia. Non, à chaque lecture, je vais plutôt vous communiquer des impressions. L’édition française compte 419 ouvrages, je crois. Vais-je passer au travers ? J’en doute… mais commençons déjà par le premier, si vous le voulez bien. Ce premier roman initie aussi le premier cycle -  La troisième force, qui compte 21 volumes et dont l’intrigue se déroule entre 1971 et 1984.

Il y a plusieurs choses qui me viennent à l’esprit à la lecture de ce premier Perry Rhodan. Premièrement, dans les premiers chapitres, on ne se sent pas vraiment dans une œuvre de science-fiction. En effet, on assiste au lancement d’un aéronef pour la lune, ce qui n’a plus rien de si extraordinaire compte tenu que l’exploit a déjà été réalisé par les Américains dans les années 1960. Au bord de la fusée, quatre hommes : le major Perry Rhodan, bien entendu, son acolyte Reginald Bull (Bully), Clark G. Flipper (Flip) et Éric Manoli, le médecin. Ce lancement dans l’espace s’accompagne d’une  profusion d’informations techniques dont nous gratifient les auteurs… Ça m’a laissé un peu froid, je dois avouer, et pendant un moment, j’ai bien failli abandonner la lecture de cet ouvrage plus destiné aux ingénieurs qu’aux littéraires…

Deuxièmement, si on sait peu de choses sur l’histoire personnelle des personnages, les auteurs ont su ajouter un brin d’humanité à ce quatuor d’astronautes. Par exemple, Flip a laissé sa femme enceinte sur la Terre et, visiblement, il s’en inquiète. Perry Rhodan aurait préféré qu’il ne participe pas à cette mission parce que cette inquiétude - qu’il comprend très bien - peut nuire à la réalisation de ses objectifs. Mais la décision a été prise à un échelon supérieur, et il doit s’en accommoder.

Troisièmement, ce premier roman ne prend sa dimension véritablement S.-F. qu’au huitième chapitre, lors de la rencontre, sur la lune où un brouillage des ondes empêche l’équipe de Perry Rhodan de communiquer avec la Terre, avec les représentants d’une civilisation avancée: les Arkonides. Les personnages de Krest, le directeur scientifique de l’astronef, et de Thora, la cheffe en titre du navire spatial, sont quasi caricaturaux. De même que les relations qu'ils tissent avec Perry Rhodan et son équipage. Mais ça n’empêche pas le lecteur d’adhérer à l’intrigue qui bascule dans une sorte d’imbroglio quand les trois puissances mondiales - la Russie, les États-Unis et la Fédération asiate (la Chine, plus ou moins) - essaient de récupérer les armes ultra sophistiquées que Perry Rhodan a ramenées de la Lune. Installé en plein désert de Gobi, il résiste aux pressions internationales parce qu’il ne souhaite pas que ces armes ne servent aux fins d’une seule nation. Et ce faisant, il accomplit ce que les Arkonides estiment une étape essentielle dans l’évolution de la Terre : l’abandon des conflits nationaux en faveur de l’instauration du gouvernement mondial. Ainsi, les Américains, les Russes et les Chinois deviendront tout simplement des Terriens. C’est du moins le souhait que formule Perry Rhodan en créant la Troisième force, l’État le plus petit du monde puisqu’il tient à un rayon de moins de dix kilomètres carrés protégé par un champ de force conçu par les Arkoniens.

Ce résumé souffre de nombreux raccourcis, je l'admets, mais je vous invite à lire ce premier volume pour vous faire votre propre idée. Fait cocasse à relever : les Arkonides sont une nation en dégénérescence parce que ses habitants passent leurs journées plantées devant l’écran d’un appareil portatif : le phantasmatographe. Cet appareil permet de jouer à des jeux qui s'apparentent à la réalité virtuelle… Ça vous rappelle quelque chose ? Inutile de vous rappeler que ce premier Perry Rhodan a été écrit en 1961… Dans le roman, le phantasmatographe rend les gens amorphes et, chose assez grave, mine leur volonté de vivre.

Bien entendu, ce premier roman ne connaît pas une fin proprement dite... Perry et son équipe tentent de sauver Krest qui se meurt de la leucémie. En échange, les Arkonides les aident à empêcher une guerre atomique susceptible de détruire la Terre. Malgré la simplicité de l’intrigue, je n’ai pu m’empêcher de dévorer les derniers chapitres, lisant même la nuit entre deux périodes de sommeil. Alors, je ne sais pas pour vous, mais moi je vais lire sans trop attendre le deuxième volume : La Terre a peur.

K.H. Scheer et Clark Carlton. Opération Astrée (Perry Rhodan 1), c1961, 1966 pour la traduction française.


2021-03-21

Henri Vernes : Bob Morane 8 – Le Sultant de Jarawak


Le huitième Bob Morane débute dans une soirée mondaine qui se déroule dans un genre de club pour gentilshommes comme on en retrouve tant en Angleterre, bien que nous soyons à Paris. À cette soirée, un médecin raconte l’histoire d’une patiente aux prises avec une maladie tropicale que nul ne peut guérir. Cette femme possède une perle rose que son mari, un entomologiste mort depuis peu de la même maladie qu’elle, a rapportée de la petite île de Jarawak sise en Indonésie, un vaste archipel comme chacun sait. Or, le Sultan de Jarawak orne son turban d’une perle rose, identique à celle que possède madame de Neuville. Le médecin ajoute que seule la réunion des deux perles pourrait lui redonner goût à la vie et, par le fait même, la volonté de guérir. Cette histoire, aussi touchante qu’invraisemblable, flatte le côté redresseur de tort de Bob Morane qui, après s’être entretenu avec la dame, décide de partir à Jarawak pour convaincre Timour Bulloc, le sultan cruel et sanguinaire, comme il se doit, de lui redonner la perle jumelle pour sauver la vie de madame Neuville.

Dès le deuxième chapitre, Bob Morane se trouve sur l’île de Timour, voisine de Jarawak,  parce que le sultan, jaloux de son autonomie, refuse toute liaison aérienne ou navale avec son pays de rattachement. Il vit donc en autarcie, exploitant son peuple dont l’activité principale consiste à l’approvisionner en perles. En plus, le quart de ce bon peuple meurt chaque année d’une fièvre endémique sur cette île. La nuit même de son arrivée à Timour, Morane affronte un mercenaire malais qui, en cherchant à le molester, lui déconseille vivement de se rendre à Jarawak. Dans le même hôtel, il rencontre un Anglais du nom de George Leslie qui, lui aussi, veut se rendre sur l’île pour y effectuer des recherches sur cette fièvre afin de trouver un vaccin ou un médicament. Les deux hommes deviennent amis et, bien entendu, ne renoncent pas à leur voyage. D’ailleurs, grâce à un Hongrois, trafiquant d’ailerons de requin, ils réussissent à s’embarquer sur un rafiot et débarquent à Jarawak, accueilli par Sir Harvey Jameson, un vieux scientifique anglais et ami de Leslie.

Le jour même de son arrivée sur l’île, Bob Morane obtient une audience auprès du sultan. Comme on s’y attendait, celui-ci refuse de céder la seconde perle rose, même si la vie d’une femme est en danger. Morane remarque la fascination morbide qu’éprouve le sultan pour ses perles. Devant ce refus, il se retire… mais revient la nuit pour tenter de voler cette perle. Il se fait rapidement arrêter par la garde du sultan qui met notre héros aux travaux forcés, en l’occurrence à la récolte des perles, un travail éreintant qui n’est pas sans risque compte tenu qu’il faut plonger en apnée pendant de longues minutes pour récolter des perles. Lors d’une de ces plongées, Bob Morane sauve la vie de Khalang, un Malais qui deviendra un allié. Tous deux réussissent d’ailleurs à s’échapper grâce à un passage souterrain. S’ensuivra une fuite éperdue en mer et dans la jungle de l’île, fuite au cours de laquelle on découvre que ce ne sont pas les perles qui enrichissent la sultan, mais plutôt la culture du pavot qui fait la joie des trafiquants d’opium de cette région du monde. 

Par la suite, tout se bouscule. Le chef du village dans lequel Morane s’est réfugié se joint à lui et triomphe du Sultan qui abdique. Vaincu, miné par la fièvre, il se fait soigner par son sorcier, ce qui permet à George Leslie de comprendre que la mixture curative n’est en fait qu’une sorte d’antibiotique. L’île étant sauvée de la tyrannie de son sultan, Bob part rapidement pour la France, dans l’espoir de sauver madame Neuville. Dans ses bagages, il ramène la mixture qui permettra sans aucun doute à la sauver. Sur l’île de Timour, il déjoue un traquenard mis en œuvre par le Hongrois et son acolyte malais et finit par s’envoler pour Djakarta, puis Paris. Le roman se termine par là où il a commencé : chez madame Neuville en compagnie du médecin. Grâce à cet antibiotique, la dame est guérie et notre héros, heureux d’avoir accompli sa mission.

Le Sultan de Jarawak est le deuxième roman d’Henri Vernes à être publié en 1955. Tout comme le roman précédent (Les Faiseurs de désert), son intrigue est plutôt simpliste et, à vrai dire, assez prévisible, mais l’aventure en pays tropical suffisait encore, j’imagine, à susciter l’attention des lecteurs adolescents d’Europe et d’Amérique au milieu des années 1950. À l’instar de L’Héritage du flibustier, Bob Morane est directement impliqué dans un quasi coup d’État, signe évident d’une culture occidentale qui ne souffrait d’aucun complexe de supériorité à cette époque colonialiste. Et, bien entendu, aucune présence féminine dans ce roman. On est toujours dans un monde de gars, même si bien des femmes m’ont avoué depuis avoir lu pas mal de Bob Morane… tout comme je lisais moi-même des Sylvie !

Henri Vernes. Le Sultan de Jarawak (Bob Morane 8)c1955