2020-10-15

Philip Roth : Némésis


Après Un homme, Indignation et Le Rabaissement, je me suis attelé à la lecture de Némésis, quatrième et dernier volet du cycle du même nom de Philip Roth. Némésis est aussi le roman ultime de l'auteur publié en 2012, soit quelques années avant sa mort en 2017. Après Némésis, cet homme qui a passé sa vie à écrire, nous laissant une œuvre colossale et d’une richesse peu commune, cessera de le faire à tout jamais.

À l'instar des autres romans du même cycle, Roth s’avère avare de chapitre et se contente de structurer son texte en trois parties : Newark équatorial, Indian Hills et Réunion. Comme à son habitude aussi, la troisième partie peut être considérée comme une épilogue, une envolée lyrique qui nous permet de comprendre toute la démarche de l'écrivain, tant narrative que conceptuelle. Il va de soi que je ne la résumerai pas, par respect pour l'auteur et, dans une moindre mesure, pour son éditeur. Car même s'il ne s'agit pas d'un roman policier, Némésis connaît tout de même son dénouement dans les trente dernières pages, et ce n’est pas sans surprise pour le lecteur.

Némésis plonge le lecteur dans l’épidémie de poliomyélite qui a fait rage aux États-Unis dans les années 1940, plus précisément à Newark, capitale du New-Jersey, où Philip Roth est né. À ce sujet, l’auteur nous explique : « La polio, ou paralysie infantile, comme on l’appela tant qu’on pensa qu’elle affectait principalement les enfants en bas âge, pouvait tomber sur n’importe qui, sans raison apparente. Bien que les jeunes de moins de seize ans fussent les victimes habituelles, les adultes eux aussi pouvaient être gravement atteints, ce qui avait été le cas de l’actuel président des États-Unis. »

Pour ce roman, l’auteur a choisi pour héros Bucky Cantor, responsable du terrain de sport dans le quartier juif de Newark. Bucky est un tout jeune homme de vingt-deux ans qui, après avoir terminé ses études, débute sa vie professionnelle. Il adore les jeunes et le sport au point qu’il en a fait sa mission dans la vie. Il est donc parfaitement dans son élément dans ses fonctions de moniteur sportif. En raison d'une vue basse, il n'a pas pu partir à la guerre comme ses deux meilleurs amis. Il en ressent d'ailleurs une certaine honte, voire une culpabilité, surtout quand il apprend la mort de l'un d'entre eux. Bucky n'a pas connu ses parents, sa mère étant morte en couches, et il n'a jamais entendu parlé de son père, un voleur qui aurait fait de la prison. Il vit avec sa grand-mère qui prend soin de lui depuis le décès de son grand-père trois ans plus tôt. Tout l'action du roman se déroule au cours de l'été 1944. Un été torride avec canicules à répétition. Un terrain fertile à la contagion, pense-t-on, même si l’on ignore à peu près tout du mode de transmission de la polio en ce temps-là.

Bucky prend à cœur tout ce qui arrive à « ses » jeunes. Un jour, quatre garçons sont atteints par la polio et deux en meurent. Il rend visite aux parents, compatit avec eux et se sent investi d'une mission : protéger ces jeunes tout en maintenant les activités sportives, même s'il fait très chaud à Newark en cet été particulier. Un parent lui en fait d’ailleurs le reproche, ce qui lui cause une blessure profonde et ébranle, pendant quelque temps, ses convictions.

Bucky a une copine, une fille de bonne famille (son père est médecin) qui s'appelle Marcia. Celle-ci travaille comme monitrice dans une colonie de vacances à Indian Hills, à quelque 100 km de Newark dans les montagnes du nord de l'État. Au téléphone, elle ne cesse de lui demander d’aller la rejoindre dans cette région exempte de polio du New-Jersey, sans doute en raison de l’air pur de la montagne. Pour le convaincre, elle lui laisse miroiter le fait qu’ils pourront avoir des relations sexuelles, le soir, sur une île déserte au milieu du lac. Après avoir tergiversé pendant un bon moment, il quitte Newark pour Indian Hills. Dans cette colonie de vacances, il se sent heureux au milieu de ces enfants qui s'avèrent en parfaite santé. Il leur apprend des techniques de natation et le plongeon. Le soir, à la brunante, il retrouve Marcia sur cette île où ils font l'amour.

Mais son bonheur est entaché par un phénomène : la conscience... En effet, Bucky ne cesse de penser à ses jeunes de Newark, à ces enfants qu'il a abandonnés à leur triste sort. Car il demeure convaincu que lui, Bucky, pourrait faire une différence. Il pense aussi à sa grand-mère qui se retrouve toute seule dans cette ville caniculaire. Et puis, au bout de quelques jours, tout bascule : un jeune plongeur qu’il entraînait attrape la polio et est évacué d’urgence du camps de vacances. Se pourrait-il que Bucky soit un donneur sain? Ne comptez par sur moi pour vous en révéler davantage...

Némésis est un roman sublime qui complète tout à fait bien ce cycle de quatre romans qui portent, chacun à sa façon, sur la conscience morale de l’homme moderne. Némésis, rappelons-le, est un concept, issu de la mythologie grecque, qui désigne la juste colère des dieux. Némésis illustre le châtiment divin qui s’abat sur les hommes coupables de démesure. Bien entendu, Philip Roth n’adhère pas à cette idée, lui qui a toujours nié sa judaïté et qui s’est toujours présenté comme un athée. Comme le dit le père de Marcia un jour où Bucky lui a rendu visite : « Nous avons tous une conscience, et une conscience est quelque chose de précieux, mais pas si elle commence à vous faire croire que vous êtes coupable de ce qui dépasse de loin le champ de vos responsabilités. » Un sage conseil que Bucky n’a malheureusement pas suivi à la lettre, préférant s’en prendre à Dieu, celui aurait envoyé ce châtiment sur le New-Jersey… Surtout, la culpabilité intérieure a fini par avoir raison de lui.

Philip Roth a décidé de mettre fin à sa carrière littéraire par ce roman mélancolique d’une tristesse infinie. Mais ne vous arrêtez pas à ça : la tristesse, comme la joie, renferme parfois en elle-même un océan de beauté.


Philip Roth. Némésis / traduit de l'anglais par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, 2012

2020-10-01

Philip Roth : Le rabaissement


Après 
Un homme et Indignation, voici Le Rabaissement, troisième volet du cycle Némésis de Philip Roth. À l'instar des romans précédents, Le Rabaissement ne compte pas vraiment de chapitre, mais l'auteur l'a tout de même structuré en trois parties distinctes. Un peu comme au théâtre. Et c'est justement de théâtre qu'il s'agit ici.

Le comédien Simon Axler, très connu dans le milieu du théâtre de répertoire, s'effondre à soixante ans. Il a perdu sa capacité à jouer, à incarner des personnages pourtant devenus familiers pendant sa longue carrière. Comme il le dit lui-même, il ne sait plus écouter, ne sait plus parler. Il a perdu cet instinct qui lui a permis de réinventer des personnages comme Othello, Prospero et d'autres encore. Alors, il se met à déprimer. Il ne dort plus, ne mange plus et ne joue plus au théâtre, bien entendu. Il pense au suicide tellement les jours qui passent ne lui apportent plus rien. Il y pense à un point tel que, dans un moment de lucidité,  il décide de lui même de faire un séjour dans un hôpital psychiatrique. Il retrouve alors plusieurs personnes ayant fait des tentatives de suicide.  Dont Sybil Van Buren avec laquelle il se liera d'amitié pendant un certain temps. Cette Sybil a joué un rôle important dans sa "réhabilitation". Aux prises avec un problème de pédophilie dans sa famille, le fait d'être écouté, d'être cru surtout, par Simon, lui a procuré une certaine détermination à résoudre ses problèmes. Et pour Simon, le fait d'aider quelqu'un d'autre lui a permis de retrouver une relative sérénité. Autrement dit, le fait d'être utile à quelqu'un autre a eu pour effet d'atténuer considérablement son envie de mourir.

Une année après sa sortie de l'hôpital psychiatrique, il s'installe dans une maison à quelques kilomètres de New York. Un jour, il rencontre la fille d'un couple d'amis qu'il ne voit plus depuis longtemps. Elle s'appelle Peegren Mike, s'affiche comme lesbienne et vient de rompre une relation avec la directrice de l'école où elle enseigne. Contre toute attente, il développe une relation avec cette femme de quarante ans, un peu garçonne, qui semble encore adolescente. La relation est durable, mais les parents rodent... de même que la directrice d'école, l'ancienne amante de Peegren. Grâce à cette relation, il regagne confiance en lui, croyant à nouveau à ses possibilités. Il pense même à reprendre le théâtre et - pourquoi pas ? - faire un enfant. À soixante-six ans... Bref, il se sent revivre. Mais voilà que des circonstances imprévues viennent ruiner ses plans. Et tout s'effondre.

Le rabaissement, titre assez peu significatif, porte sur la difficulté, à l'orée de la vieillesse, d'accepter que nous ne sommes plus l'homme que nous avons été, et qu'il faut emprunter une autre voie, prendre un autre chemin, même si on ne sait pas toujours où il nous conduira. À l'évidence, Simon Baxler n'a pas voulu prendre ce chemin, et ça ne lui a pas trop bien réussi. La troisième partie du roman - intitulé "Le dernier acte" - indique clairement au lecteur que ce récit aurait très bien pu faire une bonne pièce de théâtre. Nous ne résumerons pas ce troisième acte, un texte d'une envolée lyrique d'une trentaine de pages, mais sachez qu'il nous va droit au cœur et que vous pourrez dire, tout comme vous l'avez dit pour les deux romans précédents, que Philip Roth est un grand écrivain américain.


Philip Roth, Le rabaissement / traduit par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, 2011

2020-09-15

Philip Roth : Indignation


Dans Un hommele premier volet de Némésis, Philip Roth a abordé la question – j'aurais pu écrire le « problème », mais en est-ce vraiment un ? – de la vieillesse et de la mort, plus précisément de la finitude de l’être humain. Dans ce second volet, il s'attache plutôt à décrire la jeunesse de Marcus Messmer, le fils d'un boucher casher qui débute sa deuxième année à l’Université de Wineburg, une université de grande tradition qui a la particularité d’être localisée en plein milieu de l'Ohio. C'est à dessein que Marcus a choisi de s'éloigner du New Jersey parce que son père, constamment inquiet du devenir de son fils unique, exerçait un tel contrôle sur sa vie que l'inscription à cette institution s'est avérée la fuite parfaite pour échapper à la tyrannie paternelle.

Marcus est Juif, mais ça n'a pas d'importance pour lui. En revanche, ça en a pour les autres. Et ça lui cause des problèmes d'intégration à la vie universitaire, notamment aux fraternités qui réunissent des étudiants de confession commune. Lui, il ne veut pas faire partie d'une fraternité spécifique, qu'elle soit juive, évangéliste, catholique ou autre. Lui, c'est un bon garçon qui veut juste réussir ses études pour faire honneur à ses parents, lesquels doivent trimer dur pour lui permettre d'accéder aux études supérieures. Pour atténuer ce sacrifice parental, il travaille le week-end dans une brasserie fréquentée par les étudiants. En conséquence, il n'a pas beaucoup de temps à consacrer à se faire des amis, à la vie communautaire, compte tenu qu'il doit étudier et travailler en même temps. Pour Marcus, tout ce qui compte, c’est de réussir ses études pour ne pas faire la vie de son père… et aussi pour éviter d’être mobilisé à la guerre de Corée, une guerre qui a tué de milliers de jeunes américains entre 1950 et 1953. Cette menace d’aller à la guerre plane d’ailleurs au-dessus de la tête de Marcus tout au long du roman.

En dépit de son emploi du temps chargé, Marcus rencontre une fille du nom d'Olivia. Une fille à problème, comme on disait avant. Parents divorcés, consommation de stupéfiants, tentative de suicide. Le premier soir où ils sortent ensemble, elle lui fait une fellation dans la voiture en rentrant. Cette initiative l'a tellement surpris que, tout en lui procurant du plaisir, il en est resté pantois, se demandant ce qu'il avait bien pu faire pour mériter une pareille faveur. Par la suite, il entretient une relation compliquée avec Olivia, une relation qui n’aboutit nulle part. Il la voit peu, mais lui écrit beaucoup.

Les choses suivent leur cours jusqu'à ce que le doyen des études le convoque à son bureau. Le doyen a su que Marcus a changé deux fois de chambre depuis son arrivée à l’université. Inquiet de son manque d'intégration à la vie universitaire, il tient à avoir une conversation avec lui. Mais les choses tournent mal… car Marcus s’indigne du fait que le doyen se mêle de ses relations personnelles que, lui, considèrent comme faisant partie de sa sphère privée. Alors, au lieu de s’en tenir là et de faire profil bas, il énonce une série de récriminations, comme l'obligation d'assister à l'office religieux, par exemple, alors qu’il n’est ni baptiste ni chrétien, à peine juif par ses origines. Devant l’attitude condescendante du doyen, il va même plus loin dans sa colère en remettant en question l’existence même de Dieu, citant le philosophe-mathématicien Bertrand Russell pour appuyer ses dires… Mais une crise subite d’appendicite a vite raison de sa colère : il est conduit à l’hôpital pour être opéré d’urgence.

À l’hôpital, il reçoit régulièrement la visite d’Olivia. Il voit aussi sa mère qui a fait le voyage du New Jersey. Ensuite, tout dérape… Il rentre à l’Université, se confronte de nouveau avec le doyen et, après un événement auquel il n’a même pas participé (une sorte d’émeute pendant une tempête de neige), le lecteur comprend qu’il est expulsé de Wineburg.

À l’instar de Un hommeIndignation n’est pas structuré en chapitres. Il compte néanmoins deux parties : la première, que je viens de résumer, occupe près de 95% du roman, et la seconde, qui peut être considérée comme une sorte de conclusion mais que je ne vous résumerai pas par respect posthume pour l’auteur, pour son œuvre. Quand on rédige une note de lecture, il importe de ne pas vendre la mèche…

Indignation est un récit qui se présente comme un discours continu sur quelque 200 pages. Impossible de s’arrêter trop souvent pour ne pas perdre le fil de l’intrigue… Ça explique sans doute pourquoi je l’ai lu en moins de trois jours. Indignation est une illustration magistrale de cette Amérique des traditions d’avant les années 1960 – avant notre Révolution tranquille. Une Amérique dans laquelle l’auteur a vécu sa jeunesse. Indignation est un roman à lire. C'est un grand roman qui nous invite à découvrir ce que le père sans instruction de Marcus a tâché de lui inculquer depuis le début : « à savoir la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées ».


Philip Roth. Indignation / traduit de l'anglais par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, 2010

2020-09-01

Philip Roth : Un homme

Un homme est un roman de Philip Roth. Il constitue le premier volet du cycle Némésis qui comprend, outre celui-ci, Indignation (2011), Le rabaissement (2011) et Némésis (2012). Avant d'entreprendre cette lecture, il faut savoir que cet ensemble de romans sont les derniers écrits par l'auteur avant sa mort survenue à l'âge de 82 ans le 22 mai 2018. Je ne suis pas un spécialiste de la littérature américaine, et encore moins de Philip Roth, mais j'ai lu il y a quelques années le monumental Symphonie américaine (1999) qui, avec son mélange d'histoire et de fiction, m'avait assez impressionné. Un autre roman de lui avait attiré mon attention aussi : La tache (2002). On en a fait un film, d'ailleurs (La couleur du mensonge, réalisé en 2003 par Robert Benton). Le sujet est tellement d'actualité (susceptibilité du discours envers les personnes dites racisées) que je vous en recommande vivement la lecture.

Un homme raconte les aléas d'un homme de 71 ans, ancien rédacteur-concepteur pour une célèbre agence de publicité de New-York, marié trois fois, avec trois enfants dont deux qui ne lui parlent plus depuis belle lurette, et qui se retrouve tout fin seul au début de sa vieillesse, vivant dans une résidence pour aînés près de la mer, un lieu où il conserve des souvenirs heureux de son enfance.

Voilà, pour le synopsis, je crois que tout est dit... Mais la réussite d'un roman, comme vous le savez, ne réside pas nécessairement dans l'histoire qui est racontée, mais le plus souvent dans la manière dont il l’est, dans son style, quoi. À cet égard, l'approche privilégiée par Roth pour l'écriture d'Un homme n'est pas la plus facile : il s'agit d'un long discours, sans partie ni chapitre, qui court sur plus de 200 pages. Parfois, si on n'est pas bien concentré, on peut s'y perdre... car il passe de l'enterrement de son père à sa rupture avec Phoebe, sa seconde épouse, pour revenir au temps présent de l'écriture alors qu'il enseigne la peinture - son activité de retraité - dans la petite ville côtière où il habite.

Le roman se termine là où il a commencé : au cimetière. En effet, avant de subir une septième intervention cardiaque en moins d’une année, l'homme va se recueillir sur la tombe de ses parents et, au moment de quitter les lieux, il fait la rencontre du fossoyeur, un homme noir d'une cinquantaine d'années qui pratique son métier à l'ancienne, creusant lui-même le trou et le recouvrant de terre une fois que la cérémonie funèbre est terminée. Du travail soigné qui impressionne cet homme, soudain ému par ce travail concret, solide, utile. Toute cette scène d'ailleurs s'avère remarquable et, à mon avis, elle vaut à elle-seule la lecture de ce roman. Quand il quitte le cimetière, après cette conversation, il est prêt à tout…

Un homme, donc, est l’histoire de cet homme qui, pendant trop longtemps, a refusé sa finitude mais qui, à la fin, finit par l’accepter : « Il s’était marié trois fois, il avait eu des maîtresses, des enfants, il avait fait une carrière intéressante et réussie, or voilà qu’échapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l’histoire de son déclin physique. »


Philip Roth : Un homme / traduit de l’anglais par Josée Kamoun. Gallimard, 2007

2020-08-01

Laurence Cossé : Le coin du voile


Le coin du voile
 est un roman qui s'inscrit dans la veine des thrillers métaphysiques, genre auquel se rattachent Les intermittences de la mort de José Saramago (Seuil, 2008) ou, plus près de nous, La deuxième vie de Clara Onyx, de Sinclair Dumontais (Septentrion 2007). Entendons-nous bien: il ne s'agit pas de romans métaphysiques comme tels, en ce sens qu'ils ne tentent pas d'apporter une réponse au problème de l'Être tel qu’il est vécu aujourd’hui par les hommes et les femmes de bonne volonté, comme c'est le cas, par exemple, des romans de Raymond Abellio. Non, il s’agit plutôt de thrillers basés essentiellement sur une hypothèse – souvent farfelue, d’ailleurs, comme la mort, chez Saramago, qui incarne un personnage cessant ses activités – à partir de laquelle l'auteur construit son récit. Dans le cas du roman de Laurence Cossé, il s'agit simplement d'un exercice qui a été fait à de nombreuses reprises au cours des siècles (Cicéron, Anselme, Thomas d’Aquin, etc.) et qui consiste à fournir la preuve de l'existence de Dieu. Sauf que, cette fois-ci, c'est la bonne: la preuve s'avère irréfutable... et aucun doute n'est permis sur son authenticité.

Voici la teneur du récit. Un frère de l’ordre des Casuistes (l’allusion aux Jésuites est presque évidente), rédacteur en chef d'une revue de théologie, reçoit un soir un document de six feuillets sur lesquels est consignée la preuve de l'existence de Dieu. Son auteur est un ancien prêtre à la retraite qui n'en est pas à sa première tentative... mais, cette-fois-ci, dès que Bertrand Beaulieu, le frère casuiste en question, prend connaissance de cet écrit, il est touché par la révélation divine. Immédiatement, il communique avec un autre frère, un dénommé Hervé qui, lui aussi, est littéralement transformé par la lecture de ce document. Ensemble, ils décident de demander audience à leur supérieur, le provincial de cet ordre religieux, Hubert Le Dangeolet. Contrairement aux frères, celui-ci comprend d'instinct que la preuve de l'existence de Dieu peut ruiner l'équilibre du monde. En homme de pouvoir, il confisque le document – qu'il ne prend pas la peine de lire, d'ailleurs – et le range dans un coffre-fort. Après avoir ordonné aux frères de garder le silence sur cette affaire, il tente de joindre le frère supérieur. Entretemps, une indiscrétion commise plus tôt dans la journée par le frère Hervé auprès de sa sœur, épouse d'un haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, fait son chemin. Résultat: dans la même soirée, la nouvelle est connue du Premier ministre qui, ayant lu lui-aussi le document chez Le Dangeolet, est illuminé par la grâce... Alors il s'empresse de convoquer le conseil des ministres qui, une fois réuni, mesure toutes les conséquences d'une telle bombe: « Nos économies si complexes et fragiles vont se trouver sens dessus dessous. Les hommes, éblouis par Dieu, n'auront plus de raison de continuer à travailler pour faire tourner comme avant la machine » (p. 207). À l'insu du Premier ministre qu'ils jugent inconscient, les membres du conseil prennent des décisions pour étouffer l'affaire. Tout comme les têtes dirigeantes de la communauté religieuse qui se retrouvent à Rome pour en référer au pape. Bref, les hommes de pouvoir, qu'ils soient d'église ou de gouvernement, règlent la question une fois pour toutes. Et vous saurez comment en vous donnant la peine de lire ce roman qui se lit comme un roman policier, ou mieux, comme un scénario de film car les chapitres qui le composent sont découpés en scènes minutées à la seconde près. Mais qu’importe le genre auquel nous pourrions associer... ce polar théologique de Laurence Cossé est sans conteste une réussite romanesque.

Une fois qu'on a lu ce livre, qu'on en a tourné la dernière page, que retenons-nous de notre lecture? Quelle morale pourrait-on en tirer? La leçon, si leçon il y a, est de deux ordres. Le premier, assez plausible dans le contexte, est que la révélation divine, aujourd'hui comme au temps du Christ, ne peut faire autrement que de perturber les gens de pouvoir qui, comme chacun sait – et contrairement à ce qu'ils affirment haut et fort –, n'aiment pas que les choses changent... Le second repose sur l’idée même à la base de ce roman: la preuve de l’existence de Dieu, si elle était révélée au monde, perturberait son cours… Là, je me permets de douter… car, à mon humble avis, si on me demandait ce qui se passerait de nos jours si la preuve de l'existence de Dieu était, hors de tout doute, établie, une réponse simple et spontanée me traverserait l'esprit et tiendrait en un mot de quatre lettres: RIEN. Rien parce que je suis convaincu que la plupart des gens ne se soucient guère du fait que Dieu existe ou non... et ce n'est pas la preuve de son existence qui changera le cours des choses. Et quant aux deux milliards de chrétiens dans le monde, ont-ils vraiment besoin que soit prouvée l’existence de leur Dieu? Si oui, que devient la foi dans tout ça?

Laurence Cossé est née à Boulogne-Billancourt (France) en 1950. Journaliste et critique littéraire, notamment pour le Quotidien de Paris, elle travaille aussi comme productrice déléguée à France Culture (Radio-France). Elle est l'auteur de nombreux romans et recueils de nouvelles dont Les Chambres du sud (Gallimard 1981), 18h35: Grand bonheur (Seuil 1991), Un frère (Seuil 1994), Vous n'écrivez plus? (Gallimard 2006) et, le plus récent, Au bon roman (Gallimard 2009). Le coin du voile a remporté le Prix des écrivains croyants (1996), le Prix du jury Jean-Giono (1996) et le Prix Roland de Jouvenel (1997). Il a été traduit en de nombreuses langues.

Laurence Cossé. Le coin du voile. Paris, Gallimard, 1996

Mai 2009, rév. 2020

2020-07-14

Jonathan Coe : Une touche d'amour

Je le confesse d’emblée : j’ai un faible pour cet auteur britannique dont j’ai lu tous les romans en traduction française, de Testament à l’anglaise (1995) à Bienvenue au club (2003) en passant par La Maison du sommeil (1998) et Les Nains de la mort (1990). Trois raisons, au moins, expliquent mon intérêt pour Jonathan Coe. D’abord, la plupart de ses romans se déroulent dans un univers temporel différé, passant d’un temps à l’autre, partant du présent en retournant au passé aussi souvent que nécessaire. Par exemple, dans La Maison du sommeil, le récit se déroule en alternance, chapitres impairs au début des années 1980, chapitres pairs à la fin des années 1990. Ensuite, l’auteur a l’habitude d’intégrer un récit dans le récit, recourant ainsi à différents types de narration, tantôt un témoignage, tantôt un extrait de journal, etc. Enfin, Jonathan Coe est un contemporain: l'époque de sa jeunesse est aussi la mienne, la nôtre – la jeunesse d'où tout part et qui détermine en grande partie ce que nous devenons plus tard: c'est assez précisément l'époque du déclin du rock progressif au profit du punk, celle des années Thatcher en Angleterre, des années de crise dans plusieurs pays occidentaux, époque aussi qui annonce la révolution technologique la plus importante que le monde ait connu depuis l'invention de l'imprimerie.

Une touche d’amour se déroule en 1986. Robin Grant, le héros – ou peut-être, devrais-je plutôt parler de l’anti-héros –, est un étudiant en littérature qui traîne la rédaction de sa thèse doctorale depuis plus de quatre ans. Il vit reclus dans un petit appartement de Londres, n’en sortant qu’à de rares occasions pour aller à l’université ou, mieux, pour aller se saouler dans un bar obscur de son quartier. Déprimé, voire dépressif, il occupe une partie de son temps à rédiger des récits qu’il consigne dans des carnets. Outre la politique anglaise qu’il critique durement, il s’intéresse à peu de choses et entretient avec Aparna, une jeune immigrée indienne, une amitié ambiguë. En lisant ses carnets – que l’auteur intercale dans son récit –, on comprend que Robin a connu un jour le véritable amour, une passion secrète et douloureuse qui s’est terminée de manière assez classique: l’objet de son amour a épousé son ami d’alors, Ted, un représentant d’équipement informatique qui lui rend d’ailleurs visite au début du roman. C’est justement après cette visite que la morne existence du héros est perturbée lorsque, pendant qu’il urine dans un bosquet d’un parc public, un petit garçon s’approche de lui pour récupérer un ballon: il est alors accusé d'outrage à la pudeur. Il fait alors appel à Emma, une avocate persuadée de l'innocence de son client. Toutefois, éprouvant des difficultés conjugales, la jeune femme n'est guère concentrée sur ce dossier et cède à la tentation de conclure une entente hors cours, entente qui suppose que Robin plaide coupable à ce dont on l’accuse. Après une période trouble au cours de laquelle Robin a cherché en vain à rendre visite à sa famille à l’extérieur de Londres, celui-ci se retrouve chez Aparna qui, au lieu de l’écouter, critique sans ménagement l’accueil que font les Anglais à leurs immigrants. Pendant qu’elle prépare du thé à la cuisine, Robin se jette par la fenêtre, commettant ainsi l’irréparable. Le roman se termine sur un retour sur la culpabilité d’Emma qui lit les derniers récits de Robin chez Hugh, un autre thésard plus ou moins raté. En épilogue, Aparna revient sur les lieux du drame une année plus tard, soit en 1987.

Honnêtement, Une touche d’amour n’est pas le meilleur roman de Jonathan Coe. C’est peut-être ce qui explique que, contrairement aux autres ouvrages de l’auteur, celui-ci n’a pas été publié chez Gallimard, du moins à l’origine puisqu’il a été réédité dans la collection de poches de cette maison d’éditions (Folio) en 2002. Cela dit, Une touche d’amour réunit tous les ingrédients présents dans les autres romans de Coe: l’humour grinçant qui égratigne nombre de préjugés de la société occidentale contemporaine; l’ironie qui permet d’atténuer la gravité des problèmes de société abordés par l’auteur; la satire du milieu universitaire ou du milieu des affaires prisé par la classe moyenne anglaise; des personnages d’un naturel désarmant qui, malgré leur côté trouble, nous sont éminemment sympathiques, sans doute parce qu’ils nous ressemblent. Si Une touche d’amour n’est pas un roman aussi bien réussi que Bienvenue au club, c’est sans doute parce que Coe introduit trop personnages, trop d’intrigues secondaires, sans prendre le temps de les développer, ce qui a pour effet de masquer le fil conducteur du récit: le drame intérieur de Robin Grant dont on comprend mal le suicide.

J’ai la conviction qu’il faut lire des romans mois réussis de temps à autres, comme il faut voir de mauvais films aussi, ne serait-ce que pour comprendre ce qui fait qu’un roman est « bon », et pas un autre. Les derniers romans de Jonathan Coe s’intitulent Le cercle fermé paru en 2005 en traduction française, ni plus ni moins que la suite de Bienvenue au club, les mêmes personnages vingt ans plus tard, et La pluie avant qu’elle tombe (2009).

Coe, Jonathan. Une touche d’amour (A Touch of Love) / trad. de l’anglais par Jean Pavans. Paris, éd. du Rocher, c2002, 2003 (Folio)

Janvier 2006, rév. 2010, puis 2020

2020-06-30

Julien Green : Les pays lointains

Je ne sais pas ce qui m'impressionne le plus chez cet écrivain. Le fait qu'il ait écrit ce magnifique roman à l'âge de 87 ans ? Le fait qu'il ait conservé pendant toute sa vie et ce, malgré les modes littéraires et les bouleversements politiques du vingtième siècle, le même style narratif de facture classique ? Le fait qu'il ait décliné l'offre que lui a faite l'État français d'embrasser la nationalité du pays dans lequel il est né et, surtout, dans lequel il a toujours vécu ? Je ne sais pas trop... mais je ne peux que ressentir de l'admiration pour cet écrivain discret qui a traversé le siècle sans trop se faire remarquer et que la publication de son journal à titre posthume - monumental tant par sa qualité que par sa quantité (des milliers de pages) - a révélé au grand jour.

Pour Wikipédia, Julien Green est un écrivain américain d'expression française. À l'exception de certains Cajuns, je ne vois pas ce que pourrait bien être un Américain d'expression française... Surtout que Julien Green - né Julian - s'avère le premier "étranger" à occuper un siège à l'Académie française. Et il est aussi un des premiers à avoir été publié de son vivant dans la prestigieuse collection La Pléiade de Gallimard. À mon avis, ça fait de lui un Français, au même titre que d'autres Français qui, contrairement à Julien Green, ont vécu la plupart du temps ailleurs qu'en France. Mais le pays, vous savez, ce n'est jamais aussi simple qu'on le voudrait. Parlez-en à des Québécois nés avant 1960...

Il y a autre chose aussi qui me fascine chez cet écrivain. Toute sa vie, il a pu concilier catholicisme et homosexualité. Il a toujours prétendu qu'il entretenait une relation platonique avec Robert de Saint-Jean, le compagnon avec lequel il a vécu pendant plus de soixante ans. Mais son Journal, récemment publié dans son intégralité, démontre plutôt que Julien Green a vécu une sexualité très active avec son compagnon, certes, mais aussi avec plusieurs autres partenaires, souvent avec la complicité de celui-ci, d'ailleurs. Bref, ce n'était pas tout à fait un saint... malgré sa foi inébranlable !

Les pays lointains a pour cadre l'État de la Géorgie en 1850. Il dépeint cette période particulière de l'histoire des États-Unis qui précède la Guerre de sécession. Le roman raconte l'histoire d'une jeune fille - Élizabeth - qui quitte l'Angleterre avec sa mère après la mort de son père. Pauvre, mais de bonne naissance, elle est accueillie par la famille de son père, qui dirige une plantation, tandis que sa mère, incapable de s'adapter au "Sud", rentre au pays, abandonnant du même coup sa fille.

L'intrigue, toute centrée sur Élizabeth, se déroule en trois lieux distincts. D'abord la plantation de Dimwood dirigée par son oncle Mr Hargrove. Ensuite, la ville de Savannah, capitale historique de la Géorgie, où habite l'Oncle Charlie, un ancien amant de sa mère, et puis dans la maison de villégiature de cet oncle après son second mariage, résidence somptueuse située en Virginie.

En jeune fille de son temps, Élizabeth semble figée dans une pratique religieuse quasi mécanique, une pratique qui se résume à la lecture quotidienne d'un passage de la Bible et, parfois, la prière du soir - généralement des pater. Bien entendu, elle est animée par les préjugés habituels des anglicans envers les catholiques. Là s'arrête sa spiritualité. Pour le reste, elle lit des ouvrages de bon goût et s'avère consciente la nécessité de tenir son rang, notamment vis-à-vis des domestiques noirs. Dans ce monde aux valeurs encore toutes aristocratiques, Élisabeth ne semble vivre que pour l'amour avec un grand A, amour qu'elle tente de découvrir, d'abord auprès de Jonathan, ensuite avec le fils d'Oncle Charlie, Ned, qu'elle finira d'ailleurs pas épouser. Après un événement tragique, que je vous laisse le soin de découvrir par vous-même, la conclusion de cet immense roman (par le nombre de pages, entre autres choses) se clôt à Savannah, capitale historique de la Géorgie. La jolie anglaise à la chevelure blonde et bouclée devient alors une femme. Un passage du roman suivant - Les étoiles du sud - résume bien les préoccupations de cette héroïne qu'une jeune fille du XXIe siècle aurait du mal à prendre comme modèle   :

"Installée à présent devant son miroir, elle examina son visage avec l’attention scrupuleuse d’un portraitiste qui étudie son modèle. Restait-il des traces de sa crise ? La drogue l’avait-elle marquée, flétri son teint, tiré ses traits, dessiné peut-être une ride, ce cauchemar de la femme ? Enfin était-elle toujours la belle Anglaise que les années n’atteignaient pas ? Seule la jeunesse rendait la vie tolérable."

Ne me demandez pas si j'ai aimé ce roman, car je ne saurai vous répondre. Mais je n'ai pu m'empêcher de le lire jusqu'au bout malgré tout. Et je viens de commencer Les étoiles du sud, le tome 2 d'une trilogie connue sous le titre de Dixie. Est-ce un signe que je m'intéresse aux jeunes filles superficielles animées par des valeurs sclérosées et obsédées par leur beauté ? Il vaut mieux juger par vous-même ce roman écrit par un homme du XXe siècle, mais qui semble  appartenir à un autre temps. Vous n'avez qu'à en débuter la lecture, et vous me direz si vous irez aussi loin que moi... Tout ce que je peux dire avec une certitude absolue est que Julien Green écrit bien, très bien même.


Julien Green, Les pays lointains, Seuil, 1987

 

 

2020-04-14

Paul Laurendeau : Le luth de carton

J'ai lu toute l’œuvre de Paul Laurendeau. Ses poèmes, ses essais, ses romans, ses nouvelles. Rien ne m'échappe chez cet auteur qui est aussi un ami de longue date, un ami que j'ai connu à la lointaine époque du Collège de l'Assomption. Il m'a d'ailleurs été présenté par nul autre que Sinclair Dumontais, un autre ami, doublé d'un auteur talentueux, tristement disparu en septembre 2019. J'ai tout lu, donc, de Paul Laurendeau, et je pourrais reconnaître son style unique au milieu de milliers de textes. Mais cet ouvrage, qui regroupe un ensemble de récits ayant pour thème les instruments de musique, s'avère unique en son genre dans la vaste œuvre de Paul Laurendeau. Car on y découvre un auteur profondément humain, sensible, ancré dans l'histoire. Un auteur qui remonte le fil de son enfance jusqu’aujourd'hui à travers le prisme de la musique. Et c'est magnifique.

Paul Laurendeau donne rarement dans le récit intimiste, même s'il a déjà pondu un récit de l'enfance remarquable - Nos premières cruautés - dont j'ai fait le compte rendu sur ce blogue. Mais, comment dire, dans Le luth de carton, il montre enfin son vrai visage... Celui d’un auteur, d’un professeur, d’un enfant ayant grandi dans une banlieue de Montréal, d’un frère proche de sa sœur, le fils d’un père dont il est fier, parfois. Non, Le luth de carton est sans contredit l’ouvrage de l’ami Paul qui m’a le plus touché. Un ouvrage intimiste d’un auteur pudique quand il s’agit de parler de lui. Au fond, on n’est pas obligé de tout dire, de tout montrer. En ce sens, Le luth de carton réussit l’équilibre parfait entre l’essentiel de l’humain dans son rapport au temps et les détails intimes qui n’intéressent personne. Par ailleurs, il faut avouer que remonter le fil de sa vie à travers les instruments de musique constitue une approche d’une grande originalité. Personnellement, je n’ai jamais rien lu de tel... et, sans prétention, j'ai lu pas mal de bouquins dans ma vie. Et c'est ce qui me permet de répéter : Le luth de carton est un ouvrage unique en son genre.

J’aime la musique. Elle m’accompagne depuis toujours et, franchement, je ne pourrai pas vivre sans elle. Tout comme la littérature, d’ailleurs. Pour moi, la musique et la littérature forment un couple indissociable qui m’aide à vivre. Les arts visuels ? Je pourrais m’en passer. La peinture, je regarde. La sculpture, je l’admire... mais l’idée de passer un après-midi à regarder des toiles accrochées aux murs d’un musée m’ennuie prodigieusement... Enfin, peu importe, j’aime la musique, sans doute pas de la même manière que Paul Laurendeau, mais je l’aime autant que lui, à ma manière. Mais jamais je n’ai développé cette curiosité pour les instruments de musique. Paul Laurendeau, oui. Et c’est passionnant...

Le luth de carton est un ensemble composé de cinquante récits intimistes autour de l’instrument de musique. De la naissance à l’âge mûr, l’auteur exprime sa découverte de la musique et de ses instruments avec passion et humanité. Et il le fait tant au Québec qu’en France, tant en Irlande qu’en Louisiane, et jusqu’au Brésil où son métier de linguiste l’a conduit au cours de sa carrière. Cinquante textes pour cinquante instruments. Tout y passe: de la guitare au banjo, de la flûte au gazou, du célesta au tuba.

Une question se pose encore. Pourrait-on considérer Le luth de carton comme un recueil de nouvelles ? Non, je dirais plutôt un essai littéraire dont les textes puisent dans l'intimité d'un homme pour nous parler de la musique et de ses instruments. Si mes propos piquent votre curiosité, alors vous n'avez plus qu'une chose à faire : vous procurer cet ouvrage pour en débuter sans tarder la lecture. Vous tomberez sous le charme, je vous le garantis.


Paul Laurendeau, Le luth de carton. ÉLP éditeur, 2020. Disponible sur toutes les plateformes.

2020-03-14

Jacques Chessex : L'économie du ciel

Voici un étrange roman dans lequel l’écrivain suisse, auteur de L’ogre (1973), prix Goncourt, raconte un événement survenu alors qu’il avait huit ans, un événement qu’il a tu depuis, toute sa vie durant. Son père, professeur et directeur d’école, aurait tué – accidentellement, sans doute – une vieille dame qui s’apprêtait à dénoncer une agression sexuelle qu’il aurait commise sur une jeune réfugiée tchèque. Cet événement expliquerait le suicide de ce père indigne, quelque trente ans plus tard. De cela, toutefois, le narrateur ne peut en être sûr de sorte que le doute subsiste toujours, tous les gens impliqués étant morts depuis. Et c’est sur cette lancée, véritable exercice de style, qu’au tiers de son récit – fort succinct, convient-il d’ajouter – l’auteur bifurque, effectue un virage à 180 degrés : de son père il passe aux oiseaux, peut-être pour se désintéresser des choses basses, écrit-il. Et il ajoute : « Dans l’air, les ailes, l’affairement des volatiles, il y a l’indifférence à nos états toujours souffrants et coupables. Dans le vol il y a l’oubli possible de nos poids, de nos ressassements » (p. 34). Puis, au cours de ses activités auprès de ses amis ailés, le narrateur fait la rencontre de Claire, journaliste scientifique pour un magazine d’ornithologie, qui, peu de temps après ce premier contact, lui demande de l’aider à mourir, se sachant condamnée par la maladie.

Quelle est l’unité de L’économie du ciel? Quel est le lien entre les deux parties de ce roman qui, d’ailleurs, tient davantage de la nouvelle? La mort, sans doute, car elle est partout… En effet, l’auteur l’évoque dans ce qui lui revient en mémoire : la mort de la vieille dame du quartier, explication possible du suicide de son propre père, suivie de celle d’autres personnages ayant vécu à cette époque. Puis les oiseaux, allusion poétique à cette autre mort, celle d’une femme condamnée par la leucémie. En toute honnêteté, je n’ai pas bien saisi l’unité de ce récit qui m’a pourtant ravi, tellement Jacques Chessex manie la langue française avec aisance, avec raffinement. Peut-être ne faut-il pas toujours chercher à voir plus loin que les mots, à trouver une intrigue là où il n’y en a pas. Peut-être faut-il simplement se laisser bercer par les mots, comme à la lecture d’un long poème auquel m’a fait penser, en fin de compte, L’économie du ciel.

Jacques Chessex est un poète et romancier suisse né en 1934. Avant de mourir en septembre 2009, il nous avait laissé Un juif pour l’exemple (Grasset 2009), un roman salué par la critique.


Jacques Chessex, L’économie du ciel. Paris, Grasset, 2003

c2007, révisé en 2020

2020-01-31

Irwin Yalom : La méthode Schopenhauer (Apprendre à mourir)

The Schopenhauer Cure, pour reprendre le titre original, est un roman sur la psychanalyse écrit par un psychanalyste qui décrit l’univers des thérapies de groupe. Dans mes années d’apprentissage, je ne me suis jamais senti interpellé par la culture psychanalytique. Je reconnaissais – et je reconnais toujours – l’importance de Freud dans la construction de la pensée occidentale, mais, à l’exception du Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient que Sinclair Dumontais m’a offert pour mon vingtième anniversaire, je ne l’ai jamais vraiment lu… Enfin, peu importe… Dans le cas de Yalom, je confesse que j'ai été littéralement fasciné par son roman qui met en scène nul autre qu’Arthur Schopenhauer, un philosophe dont les travaux ont préfiguré ceux de Nietzsche. L’histoire est toute simple. Julius, un thérapeute, vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer mortel. Cela a entre autres pour effet de l’inciter à faire du ménage dans ses dossiers de patients. Ce faisant, il tombe sur celui d’un certain Philip, un homme qui a été en thérapie pendant trois ans en raison d’un dysfonctionnement sexuel. À l’époque, Julius n’avait pas été en mesure d’apporter un soutien à cet homme qui a cessé sa psychanalyse par la suite. Alors, il décide de communiquer avec Philip et apprend que celui-ci a quitté son emploi d’ingénieur pour faire un doctorat en philosophie appliquée. Lors d’une rencontre, les deux hommes conviennent d’une étrange entente de partage de leurs savoirs : psychanalyse freudienne contre méthode Shopenhauer. Je ne vous en dis pas plus… pour ne pas gâcher le plaisir de cette lecture de ce roman.

Un roman singulier dans le paysage plutôt terne de la littérature contemporaine.

Né à Washington de parents russes en 1931, Irvin D. Yalom est professeur à la célèbre Standord University (Californie). Docteur en médecine depuis 1956, il est un psychiatre et un thérapeute reconnus aux États-Unis, ce qui ne l’empêche pas de s’adonner à la littérature en publiant, outre Apprendre à mourir, Le bourreau de l’amour (2005),  Et Nietzsche a pleuré (2003), plusieurs autres romans.

Irvin D. Yalom, Apprendre à mourir : la méthode Schopenhauer / traduit de l’anglais par C. Bode. Paris, Galaade, 2005


2007, rév. 2020