2019-04-15

Michèle Gazier : Les garçons d'en face


Je ne connaissais pas Michèle Gazier jusqu’à ce jour. Son nom figurait dans ma liste des auteurs à lire sans que je me souvienne ce qui a motivé le fait qu’elle s’y trouve. Sans doute ai-je retranscrit son nom suite à la lecture d’un article du Magazine littéraire, le seul périodique « culturel » que je lis avec assiduité. Toujours est-il que j’ai pris ce bouquin dans les « G » de la section des romans en français de la Grande Bibliothèque du Québec pour en débuter aussitôt la lecture.

Le roman de Michèle Gazier emprunte la forme reposante du récit linéaire, un beau récit rédigé dans une langue parfaitement maîtrisée. La narratrice – un je – raconte un événement qui s’est déroulé au début des années 1970 dans une station thermale des Pyrénées (France). Alors âgée de vingt ans, celle-ci va rejoindre ses parents qui ont l’habitude de louer une maison dans ce village, sa mère ayant besoin de suivre une cure thermale en raison d’un psoriasis dont elle souffre depuis la naissance de sa fille. Ce séjour, Élise (c’est le nom de la jeune fille, c’est-à-dire de la narratrice) le fait davantage pour faire plaisir à ses parents (qui lui reprochent de se faire de moins en moins présente) que pour elle-même. Mais voilà que, une fois sur les lieux, elle est intriguée par une famille fortunée qui habite la maison juste en face de celle de ses parents. Selon la rumeur qui court au village, cette maison abriterait une fillette de huit ans du nom de Lola et deux garçons, sans doute ses frères. Pour la petite fille, pas de problème, car son existence est connue, bien que ses apparitions s’avèrent aussi discrètes que possible. Mais les garçons, que personne n’a jamais vus - au point qu’on s’interroge sur leur existence même - seraient, à proprement parler, des monstres, c’est-à-dire des êtres difformes. Leur père,  qui ne dédaignait pas la fréquentation des prostituées dans sa jeunesse et qui aurait été atteint de la syphilis lors de leur conception, en serait le principal responsable.

Élise, la narratrice, passe ses journées à lire et à rêvasser, souvent accoudée à la fenêtre de sa chambre qui donne directement sur la maison d’en face. C’est ainsi qu’elle se lie rapidement avec la petite fille dont elle devient pratiquement la baby-sitter. À cette relation se joint bientôt Paul, un homosexuel rejeté par les jeunes du village. Et voilà qu’à eux deux ils vont chercher à percer le mystère de ces garçons d’en face, ne serait-ce que pour confirmer leur existence et, surtout, pour mettre fin à la légende. Pour ce faire, ils vont jusqu’à suivre nuitamment la voiture familiale des voisins qui emmène les enfants à la mer, à l’abri des regards indiscrets. Le roman se clôt sur la description de ce qu’Élise voit, tapie derrière une dune de sable, au clair de lune. Une vision cauchemardesque tout autant que réelle…

Les garçons d’en face n’est sans doute pas un grand roman au sens journalistique du terme, mais il s’agit assurément d’un bon roman, d’un récit habité par la nécessité, pour l’auteur, de dire, d’écrire, de révéler ce qu’elle avait enfoui en elle depuis plus de trente ans. Cette curiosité morbide, qui l’a animée pendant tout ce temps et dont elle a eu honte par la suite, il fallait qu’elle sorte au grand jour. Cet exercice d’extirpation de la part d’ombre que chacun possède en soi mérite le respect. À ce titre, je vous invite à lire ce roman de Michèle Gazier, si vous ne l’avez pas déjà fait, car cela en vaut grandement la peine.

Née en 1946 à Béziers (France) d’une mère espagnole et d’un père catalan, Michèle Gazier a passé son enfance à Andorre. Elle se fixe ensuite en France où elle est professeur d’espagnol, puis critique littéraire pour des journaux et magazines parisiens avant de se mettre elle-même à écrire. Outre Les garçons d’en face (2003), Michèle Gazier a publié plusieurs romans depuis le début des années 1990.

Michèle Gazier. Les garçons d’en face. Seuil, 2003

Mai 2008, rév. 2011