2019-06-14

Jacques A. Bertrand : Le pas de loup

Encore un auteur que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. Il y a un peu moins d’un an, dans Le Magazine littéraire, j’ai lu une bonne critique de J’aime pas les autres (Jullliard 2007), un roman que je n’ai toutefois pas trouvé sur les rayons de la Grande bibliothèque du Québec, de sorte que, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me suis rabattu sur Le pas de loup, un récit paru en 1995.

Le pas de loup est un roman intimiste qui raconte, en alternance, un événement, la mort de la mère, et ce qui en découle : l’apprentissage du deuil fait par le narrateur, un journaliste et écrivain français qui vit à Londres. Ce deuil, ce dernier le vit pendant une croisière qu’il fait pour le compte d’une revue britannique spécialisée dans le tourisme maritime. Récit en alternance, car pendant qu’un premier chapitre raconte le décès de sa mère avec tout ce qui s’ensuit (appel dans la nuit, voyage de Londres jusqu’à la petite ville d’Ardèche où le narrateur a grandi, réunion de famille, condoléances, funérailles, etc.), un deuxième, décalé dans le temps – sans doute quelques mois après l’événement – relate la croisière de luxe de New-York à Londres pendant laquelle le narrateur se remémore certains passages de son existence en lien avec sa mère, cette femme qu’il ne savait pas aimer autant, et expose, par la même occasion, ses états d’âme sur le monde. À mon avis, c’est en cela que réside l’originalité de ce roman, le fait qu’il raconte la même histoire avec ce léger décalage temporel. Autre particularité, les chapitres sur l’événement « mort de la mère » sont écrits à la deuxième personne comme, par exemple : « Une sonnerie de téléphone, dans la nuit. C’est votre frère. Il dit que c’est grave. Un accident de voiture… », alors que la croisière de luxe est relatée à la première personne, comme si l’auteur avait voulu marquer une distance émotionnelle face à l’événement, distance qu’il abolit par la suite alors qu’un certain laps de temps s’est écoulé depuis. Il s’agit d’un procédé habile, intelligent car, au lieu du récit complaisant, larmoyant et pleurnichard que personne n’a envie de lire, Jacques A. Bertrand nous offre une histoire authentique qui, non exempte d’émotion, sait toucher le cœur des êtres vieillissants que nous sommes en train de devenir et qui devront tôt ou tard faire face à la grande musique de la mort, autant celle de ceux qui nous entourent que la nôtre.

La mort, il en est beaucoup question dans Le pas de loup. Si vous la craignez, si vous n’aimez pas en entendre parler – bien qu’en parler l’éloigne, paraît-il –, ne lisez pas ce livre. Vous raterez alors une bonne occasion d’élargir votre horizon car, avec la mort, « mille détails de la vie quotidienne redeviennent ce qu’ils ne devraient jamais cesser d’être, des détails » (p. 57). Quant au deuil, il met l’esprit en mouvement. « À une vitesse qui vous donne la nausée. La souffrance, comme la joie, inonde d’informations. Vous ne pouvez pas suivre. (Le cerveau humain, dit-on, ne fonctionne ordinairement qu’à dix pour cent de ses possibilités: ça paraît raisonnable. En temps normal, sagement, nous nous interdisons de penser.) » (p. 56)

Personnellement, j’ai aimé m’adonner à la lecture tranquille du pas de loup, un récit poignant, mais jamais pathétique. Un livre de vacances, oserais-je avancer… qui se déguste à petite dose, comme tout ce qui a du goût, mais que vous lirez très vite, vous verrez.

Jacques A. Bertrand est né à Annonay, une petite ville d’Ardèche (France), en 1946. Outre Le pas de loup, qui a obtenu le Prix du Flore en 1995, il a publié plusieurs romans dont Le sage a dit (1997), L’Infini et des poussières (2001), Dernier camps de base avant les sommets (2002), L'Angleterre ferme à cinq heures (2003), Rappelez moi votre nom (2004), La Course du chevau-léger (2006), J'aime pas les autres (2007), Les sales bêtes (2008) et Mariages (2010).


Jacques A. Bertrand. Le pas de loup. Paris, Julliard, 1995.

Juillet 2008, mis à jour en juin 2019

2019-04-15

Michèle Gazier : Les garçons d'en face


Je ne connaissais pas Michèle Gazier jusqu’à ce jour. Son nom figurait dans ma liste des auteurs à lire sans que je me souvienne ce qui a motivé le fait qu’elle s’y trouve. Sans doute ai-je retranscrit son nom suite à la lecture d’un article du Magazine littéraire, le seul périodique « culturel » que je lis avec assiduité. Toujours est-il que j’ai pris ce bouquin dans les « G » de la section des romans en français de la Grande Bibliothèque du Québec pour en débuter aussitôt la lecture.

Le roman de Michèle Gazier emprunte la forme reposante du récit linéaire, un beau récit rédigé dans une langue parfaitement maîtrisée. La narratrice – un je – raconte un événement qui s’est déroulé au début des années 1970 dans une station thermale des Pyrénées (France). Alors âgée de vingt ans, celle-ci va rejoindre ses parents qui ont l’habitude de louer une maison dans ce village, sa mère ayant besoin de suivre une cure thermale en raison d’un psoriasis dont elle souffre depuis la naissance de sa fille. Ce séjour, Élise (c’est le nom de la jeune fille, c’est-à-dire de la narratrice) le fait davantage pour faire plaisir à ses parents (qui lui reprochent de se faire de moins en moins présente) que pour elle-même. Mais voilà que, une fois sur les lieux, elle est intriguée par une famille fortunée qui habite la maison juste en face de celle de ses parents. Selon la rumeur qui court au village, cette maison abriterait une fillette de huit ans du nom de Lola et deux garçons, sans doute ses frères. Pour la petite fille, pas de problème, car son existence est connue, bien que ses apparitions s’avèrent aussi discrètes que possible. Mais les garçons, que personne n’a jamais vus - au point qu’on s’interroge sur leur existence même - seraient, à proprement parler, des monstres, c’est-à-dire des êtres difformes. Leur père,  qui ne dédaignait pas la fréquentation des prostituées dans sa jeunesse et qui aurait été atteint de la syphilis lors de leur conception, en serait le principal responsable.

Élise, la narratrice, passe ses journées à lire et à rêvasser, souvent accoudée à la fenêtre de sa chambre qui donne directement sur la maison d’en face. C’est ainsi qu’elle se lie rapidement avec la petite fille dont elle devient pratiquement la baby-sitter. À cette relation se joint bientôt Paul, un homosexuel rejeté par les jeunes du village. Et voilà qu’à eux deux ils vont chercher à percer le mystère de ces garçons d’en face, ne serait-ce que pour confirmer leur existence et, surtout, pour mettre fin à la légende. Pour ce faire, ils vont jusqu’à suivre nuitamment la voiture familiale des voisins qui emmène les enfants à la mer, à l’abri des regards indiscrets. Le roman se clôt sur la description de ce qu’Élise voit, tapie derrière une dune de sable, au clair de lune. Une vision cauchemardesque tout autant que réelle…

Les garçons d’en face n’est sans doute pas un grand roman au sens journalistique du terme, mais il s’agit assurément d’un bon roman, d’un récit habité par la nécessité, pour l’auteur, de dire, d’écrire, de révéler ce qu’elle avait enfoui en elle depuis plus de trente ans. Cette curiosité morbide, qui l’a animée pendant tout ce temps et dont elle a eu honte par la suite, il fallait qu’elle sorte au grand jour. Cet exercice d’extirpation de la part d’ombre que chacun possède en soi mérite le respect. À ce titre, je vous invite à lire ce roman de Michèle Gazier, si vous ne l’avez pas déjà fait, car cela en vaut grandement la peine.

Née en 1946 à Béziers (France) d’une mère espagnole et d’un père catalan, Michèle Gazier a passé son enfance à Andorre. Elle se fixe ensuite en France où elle est professeur d’espagnol, puis critique littéraire pour des journaux et magazines parisiens avant de se mettre elle-même à écrire. Outre Les garçons d’en face (2003), Michèle Gazier a publié plusieurs romans depuis le début des années 1990.

Michèle Gazier. Les garçons d’en face. Seuil, 2003

Mai 2008, rév. 2011


2019-03-06

Christine Machureau : Un jour de trop (Aime-moi)

De Christine Machureau, j'ai lu les romans historiques comme La mémoire froisséeD'or, de sang et de soie, L'Hérétique, L'ADN d'un dieu, et, le dernier en date, Le femme d'un dieu. Et voici que je tombe sur Aime-moi, un roman tout court... c'est-à-dire un roman qui ne s'insère pas dans un genre particulier, si ce n'est celui de roman. Bref, il ne s'agit pas d'un roman historique comme les précédents… mais il m'a plu quand même !

Un jour de trop (initialement publié sous le titre de : Aime-moi) raconte l'histoire de Lisa, une fille qui a grandi dans un milieu aisé de la capitale française. Une petite fille de bonne famille, quoi. Pour celle-ci, la vie va bon train avec des hauts et des bas, caractéristiques des années adolescentes, jusqu'au jour où la question des origines se posent avec acuité : Lisa n'est pas la fille biologique de ses parents. Cette découverte la poursuivra toute sa vie... Il est difficile pour un être humain de dépasser le sentiment d'abandon qui l'habite quand il apprend son adoption, même par des personnes aimantes. Certains y arrivent, d'autres pas. Lisa croyait bien y être parvenue quand elle a rencontré Marc, un aventurier qui a décidé de vivre dans les mers du sud, plus particulièrement en Polynésie française. Lisa va le rejoindre, prête à renoncer à sa carrière de journaliste pour retrouver l'essentiel. Mais les choses ne se passent pas exactement comme elle l'avait prévu...

Un jour de trop est un roman de facture classique. Comme à l'accoutumée, Christine Machureau écrit magnifique bien, faisant preuve d'une parfaite maîtrise la langue française. Et cela peut en rendre jaloux, voire envieux, plus d’un… Je vous mets en garde, toutefois : Un jour de trop n'est pas un ouvrage comme ses autres romans. On se croirait parfois dans du Mauriac, dans du Duhamel, bref dans un roman français de la fin des années cinquante. Sauf que les pages sur la Polynésie s’avèrent d’une actualité percutante. En effet, Christine Machureau comprend bien le problème de civilisation de cet archipel qui nous ramène à notre propre modernité : plus rien d'idyllique en ce monde, y compris dans les îles du sud…

Je vous invite à lire ce très beau roman, l’illustration concrète de l’humanité de son auteure. Pour le commander ou en savoir davantage, voici le lien vers la fiche de cet ouvrage sur Amazon.fr

Christine Machureau. Un jour de trop. Les éditions du 38, c2016, 2019

Mise en ligne le : 2016-08-18, mise à jour le : 2019-03-07

2019-02-13

K.-J. Huysmans : Là-bas (1891)

Huysmans est un contemporain d'Émile Zola, mais d'une autre trempe. Rejetant le naturalisme de l'auteur de Germinal, il préfère s'adonner à une écriture plus libre, plus ouverte, plus critique en un certain sens, mais plus mystique aussi. Du coup, sa lecture n'est pas aussi aisée que celle de Zola. Récit éclaté, narrativité qui part dans tous les sens, profusion de mots, il faut bien s'armer pour entreprendre la lecture de cette œuvre fascinante. Par ailleurs, il vaut peut-être mieux lire Huysmans sur une liseuse en raison du dictionnaire intégré. Sinon, vous risquez d'interrompre souvent la lecture du bouquin pour consulter votre Petit Robert... Pour une fois, les sceptiques seront confondus : cela confère un avantage indéniable à la lecture numérique...

Qu'est-ce qui m'a décidé à lire Huysmans aujourd'hui alors que j'aurais pu le faire depuis longtemps ? Plus jeune, j'ai souvent remarqué la présence d'À rebours sur les rayons des librairies, mais il ne m'était jamais venu à l'esprit de me le procurer. Récemment, après une discussion sur les premières phrases de certains romans, un collègue m'a plutôt envoyé une "dernière phrase", et il s'avère que c'est celle de de Là-bas. Je la retranscris à votre intention :

Des Hermies se leva et fit quelques pas dans la pièce.
— Tout cela est fort bien, grogna-t-il ; mais ce siècle se fiche absolument du Christ en gloire ; il contamine le surnaturel et vomit l’au-delà. Alors, comment espérer en l’avenir, comment s’imaginer qu’ils seront propres, les gosses issus des fétides bourgeois de ce sale temps ? Élevés de la sorte, je me demande ce qu’ils feront dans la vie, ceux-là ?
— Ils feront, comme leurs pères, comme leurs mères, répondit Durtal ; ils s’empliront les tripes et ils se vidangeront l’âme par le bas-ventre !

Wow ! me suis-je dit. Un roman qui se termine bien est une promesse d'espoir. J'ai décidé alors d'en entreprendre la lecture, même si normalement les premières phrases influent davantage mes décisions de lecture que les dernières...

Là-bas raconte l'histoire d'un homme qui raconte l'histoire d'un autre homme... Cet homme est un écrivain et, comme beaucoup d'écrivains de la fin du XIXe siècle, il vit à Paris dans un logis sis sous les combles d'un vieil immeuble. Cet homme rédige un essai une Gilles de Rais (1405-1440), l'autre homme. Gille de Rais (orthographié Retz, parfois) est ce maréchal qui a combattu aux côtés de Jeanne d'Arc. Sauf que ce Gilles n'a pas été sanctifié comme la pucelle d'Orléans. Après s'être converti au satanisme, il a enlevé, violé et assassiné une centaine d'enfants, ce qui lui a valu d'être condamné à mort, bien entendu. Il n'avait pas quarante ans. Malgré son jeune âge, ça fait de lui un des plus grands tueurs en série de l'histoire du monde occidental...

Pendant qu'il travaille sur cet essai, Durtal (tel est son nom) a l'habitude de dîner chez un sonneur de cloches de l'Église Saint-Sulpice avec son ami Des Hermies, médecin de son état. Cela nous vaut d'ailleurs de jolies pages consacrées aux cloches d'église et l'art de les sonner. Pendant ces dîners, on parle de cloches, bien entendu, mais aussi de l'Église et de son contraire : les prêtres sataniques et leurs pratiques démoniaques. Non pas le satanisme à l'époque de Gilles de Rais, mais les pratiques actuelles de cette fin de siècle, le XIXe en l'occurrence.

Entre deux dîners, Durtal poursuit la rédaction de son essai. Un jour, il reçoit un message d'une inconnue qui souhaite entrer en contact avec lui. Suivent alors de nombreux billets échangés entre cette dame et lui. Durtal finit par apprendre son identité et décide de la rencontrer. Le récit aurait pu basculer alors dans une histoire romantique, une romance avec madame de Chantelouve... mais Huysmans ne tombe pas là-dedans et se concentre sur son sujet de prédilection : les dérives religieuses. Or, justement, il se trouve que madame de Chantelouve est une adepte des messes noires, car elle est sous l'emprise du chanoine Docre, un prêtre qui a choisi la voie du mal...

Le roman se termine comme il a commencé : autour d'un bon repas dans l'étrange logement de fonction qu'occupent le sonneur de cloches et sa femme.

Si vous avez envie de lire un roman qui a un début et une fin, une intrigue principale et des intrigues secondaires, des personnages auxquels vous pourriez vous identifier, un récit ayant une portée sociale (comme Zola, par exemple), alors Là-bas n'est pas pour vous. En revanche, si l'envie vous prend de sortir des sentiers battus de la littérature de convenance (y compris celle du polar contemporain dit nordique), d'aborder des sujets inhabituels (certes sombres, mais pas toujours), d'entrer dans une histoire sordide (heureusement racontée par des personnages qui ne manquent pas de gaieté), mais dont l'historicité ne fait aucun doute, bref de lire un roman qui tient parfois de l'essai et qui risque de vous entraîner là-bas, là où vous ne vouliez pas nécessairement vous rendre, alors tentez le coup avec Huysmans. En ce qui me concerne, je n'ai qu'un regret : celui de pas l'avoir lu avant...

Joris-Karl Huysmans. Là-bas, c1891, ouvrage libre de droit dont vous trouvez une bonne édition chez l'éditeur numérique Arvensa qui se spécialise dans la publication d’œuvres complètes des classiques de la littérature française.

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Quelques citations :

Religion : "Forcément dans ces heures où las de se battre contre des phrases, il jetait sa plume, il regardait devant lui et ne voyait dans l'avenir que des sujets d'amertumes et d'alarmes ; alors il cherchait des consolations, des apaisements, et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies ; mais elle exige en retour une telle désertion du sens commun, une telle volonté de ne plus s'étonner de rien, qu'il s'en écartait, tout en l'épiant."

Argent : "Ses règles sont continues et toujours nettes. L'argent s'attire lui-même, cherche à s'agglomérer aux mêmes endroits, va de préférence aux scélérats et aux médiocres ; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s'entasse chez un riche dont l'âme n'est ni meurtrière, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de se résoudre en un bien intelligent, inapte même entre des mains charitables à atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu'il se venge ainsi de sa fausse destination, qu'il se paralyse volontairement, quand il n'appartient ni aux derniers des aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles."

2019-01-30

Nancy Huston : Naissance d'une jungle

Je crois n'avoir jamais lu un roman de cette auteure. Je l'ai entendue à la radio française et vue une fois à l'émission Second Regard (Radio-Canada) après la publication de son essai Anima Laïque (2018). Je ne sais pas pour vous, mais moi j'adore cette femme. Intelligente, sensible, talentueuse. Anima Laïque, son essai sur la spiritualité non religieuse, lui a valu des critiques de toutes parts, des athées comme des religieux, des féministes comme des machos. Et comme elle se défend ! Je vous le dis : j'adore cette femme ! Me reste à apprécier l'auteure de romans, maintenant.

Cela ne sera pas pour aujourd'hui... car, pour le moment, je vais rendre compte d'une série de réflexions regroupées dans un petit ouvrage intitulé Naissance d'une jungle. Cet ouvrage compte cinq textes pour autant de réflexions sur la société contemporaine : la langue française (La morgue de la reine), la situation géopolitique mondiale et l'environnement (Barbarie de la République et La dépaysée), la politique américaine de Donald Trump (Naissance d'une jungle) et la littérature (Religion du roman). Chacune de ces réflexions portent la marque de la société actuelle : réseaux sociaux, jeux vidéo, pornographie, violence urbaine, tourisme de masse, terrorisme, racisme, consumérisme.

Je ne connais pas encore la romancière, mais l'essayiste s'inscrit dans son siècle, non comme une philosophe, mais comme une citoyenne lettrée qui déplore l'absence de la réflexion dans la classe politique, voire journalistique. Aussi, chacun des textes de Nancy Huston interpelle, suscite le malaise, parfois, invite à la réflexion, questionne les préjugés.

Sur la langue française, par exemple (mais ce n'est qu'un exemple), elle dénonce l'arrogance de ceux qui la pratiquent :

Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe. Aujourd’hui, leur prolixité m’épuise. Tant d’arrogance, tant d’agressivité ! Comment font-ils pour ne pas entendre leur propre morgue ? Regardez ceux qui, derrière les guichets des mairies, postes et administrations, accueillent les citoyens : c’était bien la peine de faire la Révolution pour se voir encore traité ainsi de haut ! Véritablement elle est guindée cette langue française, et induit des attitudes guindées.

Nancy Huston s'adresse aux Français de France, bien entendu, car c'est là qu'elle vit, mais est-ce que les Québécois font mieux ? On n'a qu'à se pencher sur le fameux "épreuve uniforme de français" au collégial, qui compte de nombreuses victimes, pour se rendre compte qu'on n'en est pas si loin.  Et quand un syndicat d'envergure nationale nous demande de le "supporter", on se demande si nous ne ferions pas mieux de passer sans tarder à l'anglais...

Nancy Huston est une humaniste qui jette un regard lucide sur la société occidentale. Il vaut la peine de la lire car, au milieu des insultes et des phrases à deux sous qui pullulent sur les réseaux sociaux. son discours porte loin et fait du bien. Elle nous invite à réfléchir un peu plus avant de nous exprimer... Certes, elle ne bannit pas l'expression... mais un peu de réflexion n'a jamais fait de tort à personne !


Nancy Huston. Naissance d'une jungle. Éditions de l'Aube, 2017