2018-08-30

Alexandre Dumas : Le capitaine Pamphile

Le capitaine Pamphile est sans doute le roman le plus baroque, le plus farfelu, sinon le plus original, des romans d'Alexandre Dumas, et Dieu sait combien il en a écrit, des romans ! Il ne sera pas facile d'en rendre compte... mais on ne perd rien à essayer.

D'abord, une précision : Le capitaine Pamphile est une histoire racontée dans une histoire. Cette technique de la double intrigue n'est pas nouvelle, je sais, mais chez Dumas elle prend une couleur particulière, notamment en raison du mélange des genres. D'aucuns ont prétendu que ce roman était destiné à la jeunesse... mais, en raison de la gravité des sujets abordés (colonisation, traite des esclaves, fraude financière à grande échelle, etc.), je ne souscris pas à cette idée... aussi farfelue que le roman lui-même. Toutefois, je peux comprendre qu'on puisse le penser, notamment parce que, dans ce roman, les animaux, personnages au même titre que les humains, jouent un rôle essentiel dans ce double récit. L'auteur se sert d'eux, en fait, pour établir le lien entre la vie de bohème des amis du peintre Alexandre Descamps et celle du capitaine Pamphile. Chez Decamps on est à Paris ; avec à le capitaine, on est en Afrique, en Asie, en Amérique, notamment chez les Hurons des Grands-Lacs, frontière naturelle entre les États-Unis et le Canada.

Bon, l'histoire... Tout commence quand le narrateur, pour sauver une tortue (Gazelle) de l'assiette d'un Anglais (au bord du suicide, il souhaitait la déguster en soupe en guise de dernier repas), s'en porte acquéreur pour aussitôt la confier à son ami Descamps qui tient une véritable ménagerie dans son atelier de peintre. En effet, il y a là un ours (Tom), des singes (Jacques I et Jacques II), une grenouille (mademoiselle Camargo), un chien, un chat et quelques oiseaux. Chaque soir, le groupe d'amis se réunissent chez Descamps, et, chaque soir, l'un d'entre eux raconte comment tel animal s'est retrouvé dans l'atelier du peintre... Bref, vous l'aurez compris, la provenance de ces animaux a quelque chose à voir avec le capitaine Pamphile qui, la plupart du temps, en était le premier acquéreur.

On suit donc les aventures du capitaine Pamphile de soir en soir à partir de l'atelier de peintre d'Alexandre Decamps. Ces aventures représentent visiblement ce qu'il y a de pire en Occident : la colonisation sauvage, la traite négrière, le commerce de défenses d'éléphant et d'espèces menacées, le pillage des ressources des pays du sud, l'asservissement des peuples autochtones, etc. D'où les questions que plusieurs lecteurs peuvent poser : Quelle était l'intention d'Alexandre Dumas quand il a écrit les aventures burlesques du capitaine Pamphile ? Cherchait-il à dénoncer l'injustice qui avait cours dans le monde colonial du début du 19e siècle ? Comment un auteur, lui-même issu d'un métissage racial, peut-il laisser penser, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il admirait ce capitaine ? Sur le site Critiques libres, vous pourrez lire un compte rendu de cet ouvrage qui va un peu dans le même sens de ma propre critique. Par contre, les commentaires sont divergents et certains lecteurs prétendent qu'il n'y a pas de "second degré" chez Dumas... Bien entendu, je ne prête pas foi à ces sornettes parce que, à mon avis, le capitaine Pamphile est une espèce de parodie du héros colonial. Certes, il y a une certaine subtilité, mais l'ironie demeure... et cette caricature bouffonne de colonial s'avère une forme de dénonciation du colonialisme européen avant la lettre. N'oubliez pas le contexte historique de l'écriture du roman. En 1839, date de sortie du roman, le colonialisme avait encore de belles années devant lui (au moins cent ans, en fait...), et je ne suis pas certain qu'un jeune auteur, métis de surcroît, pouvait se permettre une critique ouverte de ce phénomène.

Pour finir, quelques citations très éloquentes :

Sagesse du Huron par rapport à Pamphile et, par extension, aux Occidentaux : "Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse ? dit le capitaine Pamphile. – Le Serpent-Noir a tué d’un seul coup tout ce qu’il lui fallait de pigeons pour son souper et celui de sa suite ; un Huron n’est point un homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit."

Effets de la colonisation, une dénonciation toujours valable aujourd'hui : "Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement le changement qui s’était opéré dans le pays depuis qu’il l’avait quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n’y avait plus que des terres en friche et une solitude profonde."

Une vision sarcastique de la traite négrière : "Heureusement que c’était des hommes ; si c’eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible ; mais c’est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d’articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu’il faudrait être bien maladroit pour n’en pas tirer parti". Et puis : "Après deux mois et demi d’une heureuse traversée pendant laquelle, grâce aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la Martinique."

Devrait-on lire Le capitaine Pamphile ? Oui, sans aucun doute, même si certains passages sur les animaux aurait pu être retranchés. Cela dit, je manque de recul parce que, à mon avis, on devrait lire tout Dumas ! Alors, allez-y comme vous le sentez...


Alexandre Dumas, Le capitaine Pamphile. Bibliothèque électronique du Québec, c1839.

Mise en ligne en 2018-08-30

2018-08-16

Alexandre Dumas : Le capitaine Paul

Avec Souvenirs d'Anthony (1835), Le capitaine Paul figure parmi les premiers romans d'Alexandre Dumas. Une oeuvre de jeunesse, donc, même si l'écrivain a trente-six ans au moment de sa parution. Il faut se rappeler qu'avant d'adopter le roman comme genre littéraire privilégié, Dumas écrivait surtout pour le théâtre. C'est d'ailleurs parce que sa pièce a été refusée par ce milieu que le Le capitaine Paul est devenu un roman...

Quelle est la motivation de cet auteur qui ne cesse d'écrire des romans depuis lors, même s'il est aidé en cela par des rédacteurs comme Félicien Malville et Auguste Maquet ? L'argent, sans doute... car l'écriture lui a permis de vivre et même, parfois, de bien vivre. Mais il n'y a pas que ça... car l'écriture représente aussi pour lui une sorte d'exaltation que la créativité seule peut susciter chez ceux qui s'y adonnent. En littérature, la créativité consiste d'abord à partir de sa propre vie pour en créer d'autres, et ces autres, ces centaines de personnages que l'on meut à son gré, finissent forcément par nous habiter. En ce sens, Alexandre Dumas est vraisemblablement l'écrivain le plus créatif, le plus imaginatif et le plus productif de la littéraire française. Son oeuvre est immense et elle n'est pas prête de tomber dans l'oubli car elle est sans cesse revisitée, notamment au cinéma, tant en France qu'à étranger.

Alexandre Dumas ne se fait pas d'illusion sur la littérature et sa mise en marché. Il est conscient qu'une histoire doit être "du goût du public", même si "ce n’est pas toujours une raison pour qu’elle soit bonne." Et quand il se prononce sur les romans publiés dans les journaux que d'aucuns méprisent, il anticipe sans contredit notre temps : "Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer que des drames tirés de romans." Vous n'avez qu'à remplacer "journaux" par "cinéma" et vous comprendrez l'allusion, les éditeurs de notre époque ne publiant que des valeurs sûres, à moins qu'on les subventionne pour remplir des quotas. Mais il s'agit d'une autre histoire que nous n'aborderons pas ici...

Bon, revenons au Capitaine Paul. Que raconte ce roman, en fait ? Contrairement à ce que peut laisser supposer le titre, il ne s'agit pas d'une histoire de marins, bien que le personnage de Paul réfère à John Paul Jones, un corsaire du roi qui s'est illustré sur les mers pendant la Révolution américaine, faisant grand tort à la marine anglaise. Non, malgré cette référence historique, il ne s'agit pas d'un roman d'aventures, mais plutôt d'un roman d'amour, de ces amours que l'on cache pour obéir aux convenances d'une époque et qui laissent, quand elles sortent au grand jour, des gens heureux et quelques victimes. Ainsi la marquise d'Auray, mère de trois enfants, dont deux sont légitimes, est une des victimes... tout en étant le bourreau de sa propre fille car, chez Dumas, rien n'est tout à fait blanc, rien n'est tout à fait noir. (Il est lui même métis au demeurant... même si ça n'a rien à voir !). En effet, la marquise, prostrée dans son château de Bretagne pour expier une faute de jeunesse, tente de marier sa fille contre son gré. Pour arriver à ses fins, elle obtient l'aide de son fils Emmanuel, dont ce mariage accélérera sa carrière dans le monde, qui se débrouille pour faire arrêter le malheureux fiancé. Muni d'une ordonnance royale, il fait envoyé ce pauvre homme à Cayenne, la prison guyanaise rendue célèbre par Les misérables de Victor Hugo. Mais le fiancé enchaîné se retrouve par hasard sur le navire du capitaine Paul qui écoute son histoire... et qui, bien entendu, décide d'arranger les choses et, ce faisant, découvre qu'il a lui-même un lien avec cette famille dysfonctionnelle...

Que dire de ce roman ? Certes, c'est du jeune Dumas, mais déjà on reconnaît son sens de l'intrigue et du rebondissement. Je ne peux d'ailleurs aller plus loin dans ce résumé sans gâcher le plaisir de ceux qui souhaitent en entreprendre la lecture. Avant de m'arrêter, toutefois, je me permets de partager cette superbe citation sur le caractère quasi divin de l'océan :

"La terre, ce n’est que l’espace ; l’Océan, c’est l’immensité. L’Océan, c’est ce qu’il y a de plus grand, de plus fort et de plus puissant après Dieu ! L’Océan, je l’ai entendu rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se coucher comme un chien soumis ; je l’ai senti se dresser comme un Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l’orage, je l’ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l’ai vu lancer des vagues au-devant de l’éclair, et essayer d’éteindre la foudre avec son écume, puis s’aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu’à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j’avais reconnu l’existence de Dieu ; sur l’Océan, je reconnus son pouvoir."

On dira bien ce qu'on voudra mais Dumas, parfois, ça peut être beau...


Alexandre Dumas, Le capitaine Paul. Bibliothèque électronique du Québec, c1838.

Mise en ligne en 2018-08-16