2018-11-20

Sophie Dujardin : Entre chien et loups

Les réactions d’un individu à la mort de son père peuvent être fort variées. Certains ressentent cette mort comme une libération, même si elle les affecte au plus profond de leur être. D’autres se sentent plutôt soulagés à son annonce, allant même jusqu’à regretter parfois de ne pas avoir eu le courage d’en être eux-mêmes l’auteur. Moi, à la mort de mon père, j’ai ressenti un sentiment de culpabilité qui ne cesse de me miner depuis. En fait, mon père est mort sans que j’aie eu l’occasion de lui dire « merci ». Lui dire « merci » pour tout ce qu’il a fait pour moi. Lui dire « merci » pour avoir sacrifié une bonne partie de sa propre vie pour que moi, son enfant, vive dans des conditions décentes. Et en cela je suis coupable car j’ai fermé les yeux sur la misère qui fut la sienne au cours des dernières années de sa vie. Résultat ? Moi qui n’ai pratiquement pas pleuré depuis la fin de l’enfance, j’ai recommencé à le faire, versant des larmes à la moindre occasion depuis cet événement.

Sophie Dujardin, elle, a eu le temps de dire « merci » à ce père qu'elle a visiblement beaucoup aimé. Elle en a eu le temps parce que ce père a connu une mort lente, une agonie qui s'est échelonnée sur  une période de deux années. En effet, miné par un cancer, il a mis du temps à partir, de sorte que ses proches ont bénéficié de tout le temps nécessaire pour lui faire ses adieux. En contrepartie, cela engendre beaucoup de souffrance, beaucoup de désillusions aussi car, ce père, qu'on a toujours connu solide comme le roc, dépérit lentement devant nous pour finir par s'effondrer comme un château de cartes.

Comment raconter la mort du père dans un roman sans que cela ne soit trop lourd, trop complaisant, car un roman, vous savez, ça n'intéresse personne quand il se compose d'une suite sans fin de litanies qui ne riment à rien. La mort est un sujet grave, un sujet qu'on ne peut banaliser, même s'il finit toujours par nous toucher, à un moment ou à un autre de notre vie, car chacun de nous a perdu ou perdra un proche. Donc, comment faire pour aborder la mort du père dans le cadre d'une œuvre littéraire ? Comment faire pour raconter la mort en captant l'intérêt des lecteurs ?

Sophie Dujardin a décidé de raconter les derniers mois de son père aux prises avec un cancer par le truchement d'un animal. En effet, au début du roman, elle se procure un chien auquel elle s'attachera rapidement. Et c'est ce chien qui sera témoin de la tristesse, du désarroi et, enfin, de la peine immense que ressent sa maîtresse à la perte annoncée de son père. Résultat : au lieu de plonger dans une histoire somme toute banale, tristement banale, même si la maladie, et la mort qui s'ensuit, ne sont jamais des phénomènes à banaliser, voilà qu'on accompagne un homme en fin de vie dans un style léger, quasi joyeux parfois, car tout nous est raconté dans le prisme du regard d'un chien fidèle. Pour relater le récit de la mort du père, l'auteure recourt donc à son chien qui, compte tenu de son statut de narrateur, choisit de recourir à l'indicatif présent de manière à nous offrir une plongée à direct sur les événements qui composent cette histoire.

Certains blogueurs ont écrit qu'ils ne croyaient pas à cette histoire de chien... Un propos ridicule car cela n'a aucune importance d'y croire ou non. Ce qu'il faut retenir de ce procédé narratif, c'est qu'il a permis d'établir une certaine distance entre la peine immense de la jeune femme, en l'occurrence l'auteure elle-même, et la perte de ce père qui, quoi qu'on dise, constitue un repère intemporel pour de nombreux individus.

Le mort du père n'est pas libérateur. En tout cas, la mort du mien ne m’a libéré ni soulagé de rien ; elle m’a plutôt anéanti en tant qu’individu humanisant et mis à jour l’égoïsme fondamental de tout être vivant.

Moralité: remerciez votre père avant qu’il ne meure. Et lisez Entre chien et loups de Sophie Dujardin.

Sophie Dujardin, Entre chien et loups. 2015, ouvrage publié grâce au service d’auto-publication d'Amazon.

Mise en ligne le : 2018-11-22

2018-09-28

Loana Hoarau : Exuo

Un jeune homme de 19 ans qui avait l'avenir devant lui. Et puis, un soir de fête bien arrosé, voilà qu'il décime une famille sur la route. Homicide involontaire, certes, mais homicide quand même. Et le voici en prison, un lieu où il expie plus qu'il ne se rétablit. La mère, seule survivante, vient le voir au début. Puis elle cesse ses visites. Au bout de six longues années, il sort de prison pour se retrouver dans la rue. Il se nourrit des restes trouvés dans les poubelles. Il n'est plus grand chose, car il perdu toute estime de lui. Et comme si le fait de se retrouver dans la rue n'était pas assez, il s'applique des punitions corporelles pour expier davantage ses fautes commises...

Il supporte tout, sauf le froid. Et c'est un jour particulièrement froid que Norah C. le découvre, l'emmène chez elle et en fait son... Amant n'est pas le bon terme, sa chose aimante serait plus approprié au contexte. D'aucuns pourraient parler d'esclavage.

Et puis un jour, plus de Norah C. À sa place se présente un homme encore assez jeune qui l'emmène avec lui. Il fait tout ce qu'on lui demande de faire. Pour expier, sans doute. Toujours pour expier. Puis viennent Silbi et Abeb. Le premier est le maître d'œuvre, le second son valet. Les deux vont entreprendre la lente transformation du corps de Jérémi qui a signé un contrat avec le diable : leur appartenir corps et âme pendant quarante jours. Exuo... la sortie du corps, le dépouillement total, la rupture de l'enveloppe charnelle...

Un roman sur l'expiation. Un roman sur les victimes qui le deviennent surtout parce qu'ils n'ont personne pour les soutenir car l'individu, quand il est seul, quand il rompt avec sa communauté, est à la merci de tous les prédateurs. Et, dans ce roman, Loana Hoarau l'illustre d'une main de maître.

Exuo est le cinquième roman de Loana Hoarau. Un roman terrible qu'on ne peut lâcher avant la dernière page, tellement on est irrésistiblement attiré par l'indicible horreur que vivent certains êtres humains. Exuo... Après l'avoir lu, vous aimerez votre mère, votre père, vos frères, vos amis... et vous apprécierez vortre corps, si imparfait soit-il.

Loana Hoarau, Exuo. ÉLP éditeur, 2018. Lien vers la fiche de l'auteure sur le site d'ÉLP éditeur.

Mise en ligne en 2018-09-28

2018-08-30

Alexandre Dumas : Le capitaine Pamphile

Le capitaine Pamphile est sans doute le roman le plus baroque, le plus farfelu, sinon le plus original, des romans d'Alexandre Dumas, et Dieu sait combien il en a écrit, des romans ! Il ne sera pas facile d'en rendre compte... mais on ne perd rien à essayer.

D'abord, une précision : Le capitaine Pamphile est une histoire racontée dans une histoire. Cette technique de la double intrigue n'est pas nouvelle, je sais, mais chez Dumas elle prend une couleur particulière, notamment en raison du mélange des genres. D'aucuns ont prétendu que ce roman était destiné à la jeunesse... mais, en raison de la gravité des sujets abordés (colonisation, traite des esclaves, fraude financière à grande échelle, etc.), je ne souscris pas à cette idée... aussi farfelue que le roman lui-même. Toutefois, je peux comprendre qu'on puisse le penser, notamment parce que, dans ce roman, les animaux, personnages au même titre que les humains, jouent un rôle essentiel dans ce double récit. L'auteur se sert d'eux, en fait, pour établir le lien entre la vie de bohème des amis du peintre Alexandre Descamps et celle du capitaine Pamphile. Chez Decamps on est à Paris ; avec à le capitaine, on est en Afrique, en Asie, en Amérique, notamment chez les Hurons des Grands-Lacs, frontière naturelle entre les États-Unis et le Canada.

Bon, l'histoire... Tout commence quand le narrateur, pour sauver une tortue (Gazelle) de l'assiette d'un Anglais (au bord du suicide, il souhaitait la déguster en soupe en guise de dernier repas), s'en porte acquéreur pour aussitôt la confier à son ami Descamps qui tient une véritable ménagerie dans son atelier de peintre. En effet, il y a là un ours (Tom), des singes (Jacques I et Jacques II), une grenouille (mademoiselle Camargo), un chien, un chat et quelques oiseaux. Chaque soir, le groupe d'amis se réunissent chez Descamps, et, chaque soir, l'un d'entre eux raconte comment tel animal s'est retrouvé dans l'atelier du peintre... Bref, vous l'aurez compris, la provenance de ces animaux a quelque chose à voir avec le capitaine Pamphile qui, la plupart du temps, en était le premier acquéreur.

On suit donc les aventures du capitaine Pamphile de soir en soir à partir de l'atelier de peintre d'Alexandre Decamps. Ces aventures représentent visiblement ce qu'il y a de pire en Occident : la colonisation sauvage, la traite négrière, le commerce de défenses d'éléphant et d'espèces menacées, le pillage des ressources des pays du sud, l'asservissement des peuples autochtones, etc. D'où les questions que plusieurs lecteurs peuvent poser : Quelle était l'intention d'Alexandre Dumas quand il a écrit les aventures burlesques du capitaine Pamphile ? Cherchait-il à dénoncer l'injustice qui avait cours dans le monde colonial du début du 19e siècle ? Comment un auteur, lui-même issu d'un métissage racial, peut-il laisser penser, ne serait-ce qu'une seconde, qu'il admirait ce capitaine ? Sur le site Critiques libres, vous pourrez lire un compte rendu de cet ouvrage qui va un peu dans le même sens de ma propre critique. Par contre, les commentaires sont divergents et certains lecteurs prétendent qu'il n'y a pas de "second degré" chez Dumas... Bien entendu, je ne prête pas foi à ces sornettes parce que, à mon avis, le capitaine Pamphile est une espèce de parodie du héros colonial. Certes, il y a une certaine subtilité, mais l'ironie demeure... et cette caricature bouffonne de colonial s'avère une forme de dénonciation du colonialisme européen avant la lettre. N'oubliez pas le contexte historique de l'écriture du roman. En 1839, date de sortie du roman, le colonialisme avait encore de belles années devant lui (au moins cent ans, en fait...), et je ne suis pas certain qu'un jeune auteur, métis de surcroît, pouvait se permettre une critique ouverte de ce phénomène.

Pour finir, quelques citations très éloquentes :

Sagesse du Huron par rapport à Pamphile et, par extension, aux Occidentaux : "Le Serpent-Noir a-t-il déjà fini sa chasse ? dit le capitaine Pamphile. – Le Serpent-Noir a tué d’un seul coup tout ce qu’il lui fallait de pigeons pour son souper et celui de sa suite ; un Huron n’est point un homme blanc pour détruire inutilement les créatures du Grand Esprit."

Effets de la colonisation, une dénonciation toujours valable aujourd'hui : "Le capitaine Pamphile, qui était observateur, remarqua avec étonnement le changement qui s’était opéré dans le pays depuis qu’il l’avait quitté. Au lieu de ces belles plaines de riz et de maïs qui trempaient leurs racines jusque dans la rivière au lieu des troupeaux nombreux qui venaient, en bêlant et en mugissant, se désaltérer sur ses bords, il n’y avait plus que des terres en friche et une solitude profonde."

Une vision sarcastique de la traite négrière : "Heureusement que c’était des hommes ; si c’eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible ; mais c’est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d’articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu’il faudrait être bien maladroit pour n’en pas tirer parti". Et puis : "Après deux mois et demi d’une heureuse traversée pendant laquelle, grâce aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la Martinique."

Devrait-on lire Le capitaine Pamphile ? Oui, sans aucun doute, même si certains passages sur les animaux aurait pu être retranchés. Cela dit, je manque de recul parce que, à mon avis, on devrait lire tout Dumas ! Alors, allez-y comme vous le sentez...


Alexandre Dumas, Le capitaine Pamphile. Bibliothèque électronique du Québec, c1839.

Mise en ligne en 2018-08-30

2018-08-16

Alexandre Dumas : Le capitaine Paul

Avec Souvenirs d'Anthony (1835), Le capitaine Paul figure parmi les premiers romans d'Alexandre Dumas. Une oeuvre de jeunesse, donc, même si l'écrivain a trente-six ans au moment de sa parution. Il faut se rappeler qu'avant d'adopter le roman comme genre littéraire privilégié, Dumas écrivait surtout pour le théâtre. C'est d'ailleurs parce que sa pièce a été refusée par ce milieu que le Le capitaine Paul est devenu un roman...

Quelle est la motivation de cet auteur qui ne cesse d'écrire des romans depuis lors, même s'il est aidé en cela par des rédacteurs comme Félicien Malville et Auguste Maquet ? L'argent, sans doute... car l'écriture lui a permis de vivre et même, parfois, de bien vivre. Mais il n'y a pas que ça... car l'écriture représente aussi pour lui une sorte d'exaltation que la créativité seule peut susciter chez ceux qui s'y adonnent. En littérature, la créativité consiste d'abord à partir de sa propre vie pour en créer d'autres, et ces autres, ces centaines de personnages que l'on meut à son gré, finissent forcément par nous habiter. En ce sens, Alexandre Dumas est vraisemblablement l'écrivain le plus créatif, le plus imaginatif et le plus productif de la littéraire française. Son oeuvre est immense et elle n'est pas prête de tomber dans l'oubli car elle est sans cesse revisitée, notamment au cinéma, tant en France qu'à étranger.

Alexandre Dumas ne se fait pas d'illusion sur la littérature et sa mise en marché. Il est conscient qu'une histoire doit être "du goût du public", même si "ce n’est pas toujours une raison pour qu’elle soit bonne." Et quand il se prononce sur les romans publiés dans les journaux que d'aucuns méprisent, il anticipe sans contredit notre temps : "Porcher, écoutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura une époque où les libraires ne voudront éditer que des livres déjà publiés dans les journaux. Et où les directeurs ne voudront jouer que des drames tirés de romans." Vous n'avez qu'à remplacer "journaux" par "cinéma" et vous comprendrez l'allusion, les éditeurs de notre époque ne publiant que des valeurs sûres, à moins qu'on les subventionne pour remplir des quotas. Mais il s'agit d'une autre histoire que nous n'aborderons pas ici...

Bon, revenons au Capitaine Paul. Que raconte ce roman, en fait ? Contrairement à ce que peut laisser supposer le titre, il ne s'agit pas d'une histoire de marins, bien que le personnage de Paul réfère à John Paul Jones, un corsaire du roi qui s'est illustré sur les mers pendant la Révolution américaine, faisant grand tort à la marine anglaise. Non, malgré cette référence historique, il ne s'agit pas d'un roman d'aventures, mais plutôt d'un roman d'amour, de ces amours que l'on cache pour obéir aux convenances d'une époque et qui laissent, quand elles sortent au grand jour, des gens heureux et quelques victimes. Ainsi la marquise d'Auray, mère de trois enfants, dont deux sont légitimes, est une des victimes... tout en étant le bourreau de sa propre fille car, chez Dumas, rien n'est tout à fait blanc, rien n'est tout à fait noir. (Il est lui même métis au demeurant... même si ça n'a rien à voir !). En effet, la marquise, prostrée dans son château de Bretagne pour expier une faute de jeunesse, tente de marier sa fille contre son gré. Pour arriver à ses fins, elle obtient l'aide de son fils Emmanuel, dont ce mariage accélérera sa carrière dans le monde, qui se débrouille pour faire arrêter le malheureux fiancé. Muni d'une ordonnance royale, il fait envoyé ce pauvre homme à Cayenne, la prison guyanaise rendue célèbre par Les misérables de Victor Hugo. Mais le fiancé enchaîné se retrouve par hasard sur le navire du capitaine Paul qui écoute son histoire... et qui, bien entendu, décide d'arranger les choses et, ce faisant, découvre qu'il a lui-même un lien avec cette famille dysfonctionnelle...

Que dire de ce roman ? Certes, c'est du jeune Dumas, mais déjà on reconnaît son sens de l'intrigue et du rebondissement. Je ne peux d'ailleurs aller plus loin dans ce résumé sans gâcher le plaisir de ceux qui souhaitent en entreprendre la lecture. Avant de m'arrêter, toutefois, je me permets de partager cette superbe citation sur le caractère quasi divin de l'océan :

"La terre, ce n’est que l’espace ; l’Océan, c’est l’immensité. L’Océan, c’est ce qu’il y a de plus grand, de plus fort et de plus puissant après Dieu ! L’Océan, je l’ai entendu rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se coucher comme un chien soumis ; je l’ai senti se dresser comme un Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l’orage, je l’ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l’ai vu lancer des vagues au-devant de l’éclair, et essayer d’éteindre la foudre avec son écume, puis s’aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu’à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j’avais reconnu l’existence de Dieu ; sur l’Océan, je reconnus son pouvoir."

On dira bien ce qu'on voudra mais Dumas, parfois, ça peut être beau...


Alexandre Dumas, Le capitaine Paul. Bibliothèque électronique du Québec, c1838.

Mise en ligne en 2018-08-16

2018-06-29

Antoine Bello : Les Falsificateurs

Le héros des
Falsificateurs s'appelle Sliv Dartunghuver et est islandais. À peine sorti de l'école, il est embauché par Baldur, Furvset et Thoberg, une firme de conseil en environnement basé à Reykjavik. Mais il s'agit d'une couverture car, dans les faits, il travaille pour le CFR, c'est-à-dire le Consortium de falsification du réel, une organisation aux allures de confrérie ayant des tentacules partout dans le monde.

Pendant les trois cents premières pages du roman, l'auteur décrit les opérations du CFR. Cela apparaît comme une sorte de jeu... mais, suite à une erreur de Sliv, tout bascule dans l'horreur. En poste à Cordoba (Argentine) sous les ordres de la jolie et ambitieuse Lena Thorsen, une Danoise qui parle couramment l'islandais, les Opérations spéciales du CFR dépêchent deux émissaires. Et voilà que le côté maffieux de l'organisation ressort au grand jour.... Soudain, le héros se trouve malgré lui complice d'un assassinat, ce qui l'amène à donner sa démission... qu'on lui refuse, bien entendu.

Mais tout se retourne en faveur du CFR qui, par la voix de Gunnar Eriksson, son père spirituel en quelque sorte, annonce à Sliv qu'il ne s'agissait que d'une manipulation destinée à l'aguerrir, qu'il n'y avait jamais eu mort d'homme. Autrement, les Opérations spéciales ont bien fait leur boulot... mais sans tuer personne. Il écope tout de même d'une suspension de six mois au terme de la-quelle il est promu agent classe 3 et se retrouve en Sibérie pour suivre un cours de perfectionnement de trois ans. Ensuite, en raison de ses résultats exceptionnels, il est intégré aux Opérations spéciales. Quant à la finalité du CFR, on n'en sait rien...

Les Falsificateurs est un roman ludique d'une construction narrative sans faille. On prend plaisir à le lire, bien entendu, même si le récit est parsemé de passages didactiques – les dossiers sur lesquels travaille Sliv. On apprend ainsi plusieurs choses sur les Bochimans du Botswana, sur les aléas de l'industrie du pétrole, sur la police secrète est-allemande – la Stasi –, etc. Par contre, quitte à inventer une organisation comme le CFR, pourquoi l'avoir imaginée à l'image d'une bureaucratie lourde, fortement hiérarchisée, qui rappelle les organisations internationales comme l'Unesco ou le PNUD ? Une organisation presque anachronique à l'heure actuelle... L'auteur aurait eu tout intérêt à lire Henry Minzberg, le spécialiste en théorie de l'organisation, pour visiter d'autres modèles... Dernier reproche qui ne doit pas, cependant, vous décourager de lire ce roman brillant : on ne sait toujours pas, au bout de 500 pages, quelle est la finalité du CPR... et, au lieu du mot « fin », l'auteur inscrit « à suivre » à la fin de son récit. Bref, il faudra lire la suite pour apprendre davantage… Et cette suite s’intitule Les Éclaireurs et est parue en 2009 chez Gallimard.


Antoine Bello, Les falsificateurs. Paris, Gallimard, 2007, disponible avec DRM à la librairie numérique 7Swtich.

Mise en ligne en 2010, mise à jour le 2018-06-09

2018-05-10

Sinclair Dumontais : Appel à témoins


Bertrand Vimont est le personnage central de ce récit qui n’en est pas vraiment un. Un jour, pour des raisons jamais vraiment explicitées – mais sur lesquelles il s’épanche pourtant dans un grand nombre de lettres envoyées à ses proches – il décide de rompre avec ses habitudes pour partir on ne sait où. Un départ sans retour. Un aller simple pour nulle part, en quelque sorte. C’est ce qu’on appelle changer de vie...

N'avez-vous jamais eu envie de changer de vie ? L'envie de partir, de tout sacrer là, de vendre tous vos biens, de quitter votre travail, de laisser femme et enfants, d'abandonner vos amis, votre milieu... pour vivre un rêve, ou pour tout simplement faire quelque chose d'autre, quelque chose qui vous permet de rompre avec la routine, cette routine que vous accomplissez depuis des années. Je suis convaincu que chacun de nous a eu une telle envie un fois ou deux dans sa vie. Moi-même, à l'âge de trente ans, alors que je m'installais peu à peu dans le quotidien (un appartement enfin à moi, un début de carrière, de bons amis), j'ai rompu radicalement avec tout mon monde pour partir vivre dans une île des mers du sud... Et cela m'a changé à jamais. Plus tôt même, à l'âge de vingt-six ans, j'en avais déjà fait l’expérience en vendant tout ce que je possédais (pas grand chose, somme toute...) pour m'installer en France, la terre de mes ancêtres. Bref, chacun de nous ressent parfois cet impérieux besoin de vivre pleinement sa vie, de participer à une aventure, de faire quelque chose d'inhabituel, de devenir autre chose qu'un « synonyme », terme un peu radical que Sinclair Dumontais emploie pour qualifier ses semblables, c'est-à-dire ceux qui se lèvent chaque matin pour aller gagner leur vie sans toujours savoir pourquoi...

Changer de vie, voici à quoi le personnage principal de ce roman passionnant s'évertue de faire, sans qu'on sache exactement à quoi consiste ce changement. Parce que l'auteur a décidé de nous faire comprendre la démarche de son héros en publiant des lettres que celui-ci a envoyées à ses proches avant son départ. C'est entre autres là que se situe la profonde originalité de cet ouvrage, de ce beau récit en douze textes, tous des pièces de correspondance, que vous lirez d'une seule traite, sans doute, tellement Appels à témoins nous parle, touche une part sensible en nous et nous ramène immanquablement au pourquoi vivre.

Quelles sont les motivations profondes de Bertrand Vimont ? Où est-il donc parti ? On ne le sait pas trop… et cela peut être la cause d’une frustration chez le lecteur dont la curiosité, l’envie d’en savoir plus sur le destin de Bertrand Vimont, s’avère tout à fait légitime. Toutefois, je vous le garantis, le plaisir de la lecture est là, ravivée comme jamais. Et puis, que celui qui n’a jamais voulu changer de vie jette la première pierre !

Né à Montréal en 1958, Sinclair Dumontais travaille dans le secteur du marketing et des communications. En marge de son cheminement professionnel, il a signé quatre romans et cosigné cinq ouvrages inspirés du site Internet voué à la littérature et à l’histoire qu’il a cofondé en 1999 et dirigé pendant dix ans: Dialogus. En 2009, la Fondation lavalloise des lettres lui remettait son Prix de la prose pour la nouvelle intitulée La filature.

Sinclair Dumontais, Appel à témoins, ÉLP éditeur, 2018, disponible en version numérique sur toutes les plateformes, notamment sur 7Switch, et en version papier sur Amazon Canada ou Amazon France

Mise en ligne le : 2018-05-10

2018-01-18

Emmanuel Carrère : Le Royaume

Emmanuel Carrère écrit au je. C’est même la seule façon qu’il conçoive l’écriture. La présence du locuteur ne doit faire aucun doute dans l’esprit du lecteur. Ses récits d’ailleurs se situent à mi-chemin entre l’autofiction et le docufiction, des catégories à la mode qui peuvent simplement être associées à l’essai littéraire. Emmanuel Carrère s’avère notamment connu pour
L’Adversaire, un ouvrage qui a donné lieu au film du même titre. Vous savez, ce médecin qui partait chaque jour au bureau sans aller nulle part ? En fait, il avait perdu son emploi depuis longtemps et n’osait l’avouer à personne, surtout pas à sa propre famille qu’il a fini par assassiner. Hommes, femmes, enfants.

Le Royaume est un essai, mais pas du même ordre que L’Adversaire. Dans la première partie, l’auteur raconte sa conversion au catholicisme survenu au début des années 1990. Il est en revenu depuis… mais il a conservé comme témoignage de cette période de sa vie une série de carnets dans lesquels il consignais ses commentaires de lecture de la Bible. Cela lui a d’ailleurs été utile pour écrire Le Royaume. D’où sans doute l’intérêt de cette première partie, un peu longue, peut-être, qui peut en décourager quelques uns… mais, si c’est votre cas, je vous en prie : persistez, car le meilleur est à venir.

Dans la deuxième partie, il raconte l’histoire de Paul de Tarse, dit Saint-Paul, et de Luc, l’évangéliste. Il ne s’agit pas d’un livre d’histoire religieuse, bien entendu, mais le roman d’un homme qui raconte l’histoire du début du christianisme. Toujours cette mise en scène avec le je omniprésent du narrateur… Bref, Le Royaume raconte l’histoire d’un homme qui rédige un essai sur les début du christianisme. Je crois que cela résume bien les choses…

Le Royaume est un ouvrage imposant, un texte consistant, aurais-je envie de dire, pour nous qui sommes désormais habitués à « consommer » du contenu textuel de moins de cinq cent mots sur le Web (agrémenté d’images, il va sans dire). Le Royaume est un ouvrage imposant, certes, mais avant tout – et surtout, ai-je envie d’ajouter – fascinant, car l’auteur plonge au cœur de lui-même pour livrer une fresque biblique digne des grandes œuvres de la littérature française. Franchement, vous devez lire cet ouvrage sans hésitation dont les défauts – trop long préambule et, pendant le récit, incursions discutables dans la vie quotidienne du narrateur qui s’apparentent à de trop longues digressions – finissent par devenir des qualités.


Emmanuel Carrère, Le Royaume. P.O.L., 2014.

Mise en ligne 2018-01-18