2017-03-15

Annie Ernaux : La place

C’est en parcourant le Magazine littéraire de décembre 2006 que j’ai entendu parler de ce roman pour la première fois. Un numéro spécial qui est consacré au quarantième anniversaire de la revue et qui offre, à cette occasion, un panorama de la vie littéraire assortie de dizaines d’extraits d’entretiens parus au cours de cette période. Dans la chronologie des parutions, sous la rubrique «1983», figure La place d’Annie Ernaux avec au-dessous la notice suivante: «Avec une écriture sèche et des mots simples, l’auteur ressuscite son père ouvrier, crie sa haine de la servilité et sa honte de ce qu’ont vécu ses parents». 

À mon avis, cette notice traduit mal le contenu de ce roman succinct qui, à l’instar de Mon père d’Éliette Abécassis (Albin Michel, 2002) et de Changer l’oubli d’Yvette Z’Graggen (éd. de l’Aire, 2001), porte essentiellement sur la figure emblématique du père. Contrairement à ce qu’a écrit l’auteur de la notice, Annie Ernaux ne « crie » ni sa haine ni sa honte de ce qu’ont vécu ses parents. Elle raconte simplement la vie d’un homme modeste, petit ouvrier agricole et de chantier, puis petit commerçant. Le mot clef, ici, est « petit », un peu comme dans le Québec modeste d’avant les années 1960, quand on disait qu’on était nés pour un petit pain. 

 Annie Ernaux raconte la vie de son père de la seule manière qui soit: avec des mots simples, comme la vie de ceux qui lui ont donné la vie. Comme la plupart des romans de ce type, la mort du père constitue l’élément déclencheur, l’événement qui met en marche la machine à souvenirs. Puis le reste vient tout seul, dans un style dépouillé à l’extrême. Dans le cas de La place, toutefois, le roman porte aussi sur les difficultés qu’avaient les enfants de ces années-là de rompre avec leur milieu d’origine pour s’élever à leur façon dans l’échelle sociale. À cet effet, la dernière phrase du roman en témoigne: « Peut-être sa plus grande fierté, ou même, la justification de son existence: que j’appartienne au monde qui l’avait dédaigné » (p. 112). Si vous êtes d'extraction modeste, comme on le disait avant, vous avez déjà compris que cela constitue un témoignage d’amour que seuls ces gens-là peuvent donner.

J’ai aimé ce roman publié en 1983. Un roman qui va à l’essentiel, un peu comme la vie des gens modestes dont la vie se résume parfois en quelques lignes. Un beau roman que j’ai lu d’une traite et que je vous invite à lire aussi. Aussi rapidement que possible.

Annie Ernaux est née en 1940 dans une petite ville de Normandie. Elle a écrit, entre autres, Les armoires vides (1974), Ce qu’ils disent ou rien (1977), Une femme (1987) et La femme gelée (1995), romans publiés chez Gallimard. En 1984, elle a obtenu le prix Renaudot pour La place.

Ernaux, Annie. La place. Paris, Gallimard, 1983


Janvier 2007, rév. mars 2017