2017-11-23

Ray Bradbury : Fahrenheit 451

Il y a des années que j'entends parler de ce livre. Je crois même avoir déjà vu le film que François Truffaut en a fait dans les années 1960, probablement un dimanche après-midi dans un quelconque cinéma de répertoire de Montréal... Peu importe, c'était il y a longtemps, le film de Truffaut ayant été tourné en 1966 – son unique film en langue anglaise, d'ailleurs.

Je lis généralement assez peu les ouvrages dont on parle trop. Sans doute en raison d’un esprit de contradiction propre à la jeunesse. Étant maintenant à l'âge de la vieillesse, je peux maintenant tout me permettre, y compris la lecture d'ouvrages « passés date », comme dit une jeune personne de mon entourage. J'ai donc entrepris de lire (enfin) cet ouvrage célèbre.

Comme vous le savez, Fahrenheit 451 est un roman de science-fiction, même si nous nous situons à des kilomètres de Stars War. En effet, dans ce roman, il n’y a aucune bataille rangée impliquant des personnages interplanétaires, des armes au laser et des robots intelligents. Aucun de ces artifices dans Ray Bradbury, si ce n'est ce gant métallique qui permet d'ouvrir les portes des maisons... et le Limier, cet espèce de chien mécanique destiné à retrouver les rebelles et, le cas échéant, les tuer. On est loin des gadgets, des clichés de cet ordre, dans cet ouvrage. On en est loin, donc, et c'est peut-être pour cela que nous sentons ce monde de Fahrenheit 451 très près de nous, trop près, sans doute… car, franchement, ça fout les jetons de penser que nous deviendrons peut-être comme ça, demain...

Le personnage central du roman est Guy Montag, un pompier qui, après avoir croisé sa jeune voisine à deux ou trois reprises, s'est éveillé à la conscience, pourrait-ton dire un peu pompeusement. Et quand on commence à penser, on commence à se poser des questions, ce qui ne joue jamais un rôle stabilisant dans une société où tout est couru d'avance. Montag se demande pourquoi sa mission consiste à allumer des feux, et non à les éteindre. Il s'agit de brûler des livres, objets par lesquels la conscience s'enrichit, notamment parce que les livres permettent de trouver des réponses aux questions qu’il peut s’avérer légitime de poser, parfois... Tout allait bien, somme doute, pour Montag, jusqu'au jour où il décide de garder un livre par-devers lui. Sa femme, Milfred, est terrifiée. Obnubilée par les divertissements qui occupent toutes ses journées, elle a soudain peur que son monde vacille. Dans le futur de Ray Bradbury, il y a peu d'amour entre les hommes et les femmes, maintenus ensemble par des conventions sociales, et non par l'idée de fonder une famille ou par un quelconque sentiment amoureux. D’ailleurs, les enfants n'ont pas bonne presse non plus… On les place rapidement dans des établissements qui rappellent beaucoup plus le dressage des chiens que l'éducation des jeunes. Et quand ils ne vont pas bêtement se tuer sur les routes, on peut s'estimer heureux. Heureusement, dans ce monde glauque et hyper contrôlé, il y a le vieux Faber, une sorte de résistant qui offre à Montag un échappatoire. Comme quoi, l'espoir est permis, même dans les romans les plus sombres… mais je ne vous vendrai pas la conclusion de l’ouvrage : lisez-le !

Vaut-il encore la peine de lire ce roman aujourd’hui, soit plus de soixante ans après sa parution au milieu du XXe siècle ? Oui, bien entendu. D’abord parce que Fahrenheit 451 ne peut se laisser enfermer dans un « genre », en l’occurrence la S.-F., même si cela en est, bien entendu… Le style quasi poétique de Bradbury, ses phrases bien enchaînées, ses procédés elliptiques pour décrire les phénomènes, bref nous sommes en présence d’un ouvrage bien écrit, un ouvrage qu’on prendra plaisir à lire, qu’on soit un adepte de la littérature d’anticipation ou non.

Voici trois citations qui, comme je l’écrivais plus haut, peuvent s’avérer terrifiantes tellement on commence à se reconnaître dans la société technologique d’aujourd’hui.

La première : « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elles, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

La deuxième : « Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. »

Et voici la troisième : « Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de “faits”, qu’ils se sentent gavés, mais absolument “brillants” côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. »

Voici ce qu’écrivait Brad Bradbury en 1953… Il n’avait pas anticipé le livre numérique, toutefois. Mais, bon… il a pensé l’essentiel !


Ray Bradbury. Fahrenheit 451. Denoël, c1953, 1955.

Mise en ligne le 2017-11-23

2017-10-26

Ian McEwan : Amsterdam

Ian McEwan est l’auteur du roman
Expiation (Atonement) qui est à l’origine du film du même nom, le très beau film du réalisateur britannique Joe Wright. Le film Expiation m’a conquis pour ses images, sa musique, son scénario et, enfin, sa narration de type classique. Rien de tel, toutefois, dans Amsterdam dont chacun des chapitres met en scène, en parfaite alternance, Clive et Vernon, deux amis qui se fréquentent depuis plus de trente ans. Le premier, Clive, est un célèbre compositeur de musique classique qui, au moment des faits, a reçu la commande d’écrire une symphonie dédiée au millénaire – l’an 2000. Le second, Vernon, est à la tête du journal londonien The Judge, un journal respectable qui se doit de l’être un peu moins s’il veut augmenter son lectorat, seul moyen d’assurer sa survie dans un mode médiatique férocement compétitif. Les deux amis appartiennent à la génération des baby boomers, de ces individus « nourris dans la situation d’après-guerre du lait et du jus vitaminé de l’État, puis soutenus par la prospérité timide, innocente de leurs parents, pour atteindre l’âge adulte en une période de plein emploi, d’universités nouvelles, de bons livres de poche, sous le règne néoclassique du rock and roll et des idéaux qu’on pouvait se permettre ». Conscient de leurs privilèges, McEwan ajoute: « Lorsque les barreaux de l’échelle s’étaient rompus derrière eux, lorsque l’État était passé de la providence à la mise au pas, ils se trouvaient déjà en sûreté, ils avaient consolidé et entrepris d’établir tel ou tel élément de leur existence – goût, opinion, fortune. »

Amsterdam débute à l’enterrement de Molly Lane, la maîtresse commune de Clive et Vernon qui en ont gardé un souvenir impérissable. Mais Molly a aussi été l’amante du ministre des Affaires étrangères, Julian Garmony, avant d’unir sa destinée à George Lane, un homme terne, mais riche, qui a su créer le vide autour d’elle, au point de refuser l’entrée à chacun d’entre eux pendant la lente agonie de sa femme. De cela, Clive et Vernon lui en veulent, bien entendu. Et ils en veulent aussi au ministre Garmony qui ne s’est jamais gêné pour les mépriser, surtout Clive dont il décrie la musique. Or, quelques jours après l’enterrement, George contacte Vernon pour lui remettre des photographies de Garmony prises par Molly à l’époque où elle fréquentait ce ministre qui, bien entendu, ne l’était pas encore. Ces photos fort suggestives le montrent en petite tenue féminine, presqu’en travesti. Vernon y voit l’occasion rêvée de rehausser les ventes de son journal en provoquant un scandale politique sans précédent. Contre l’avis de Clive qui, malgré sa haine du ministre, se refuse à adopter une telle conduite, Vernon publie ces photos à la une du Judge, ce qui entraîne sa chute, puis sa démission. Pendant ce temps-là, Clive est en plein processus de création, situation difficile qui le conduit aussi à certaines extrémités. Pourquoi avoir choisi Amsterdam comme titre de ce roman ? Tout simplement parce que c’est dans cette ville que se conclut le récit, lors d’une réception pendant laquelle les deux amis, brouillés puis réconciliés, se rencontrent, la veille même de la première de la Symphonie du millénaire.

Il y a tout de même un élément commun entre Expiation et Amsterdam. En effet, dans les deux cas, une question d’éthique est à la source du déclenchement d’une série d’événements qui conduisent les héros à leur perte. Dans Amsterdam, toutefois, l’accent est davantage mis sur la morale, l'ambition, l'hypocrisie, les jeux malsains, bref la complexité des relations humaines en cette fin de siècle, alors que, dans Expiation, c’est la culpabilité, l’attitude du héros face à sa faute, qui est le moteur du récit. Dans Amsterdam, le comportement moralement douteux des deux héros ne donne pas lieu à l’expression d’une culpabilité, et cela tient sans doute à la conclusion du récit que je vous invite à découvrir par vous-même.

Que penser d'Amsterdam ? À mon avis, il s’agit d’un très beau roman dont on a gâché la fin… Beau roman parce qu’il fourmille de pages sublimes sur le vertige de la création au moment où tout homme est en proie au doute quand la mort approche en raison du processus normal de vieillissement des corps. D’ailleurs, les deux amis ne craignent pas de regarder la mort en face. En témoigne ce passage : « La résidence médicalisée, la télé dans la salle commune, le loto, et les vieillards avec leurs clopes, leur pisse et leur bave. Il ne l’accepterait pas ». C’est de Clive que l’auteur parle, ce même Clive qui, en cas de maladie grave, propose un pacte de suicide assisté à son ami Vernon qui l’accepte sans problème. Alors, que reste-il à faire ? « Créer quelque chose, et mourir », la création étant « une façon de nier le hasard qui nous engendre, et d’écarter de soi la peur de la mort » . Un beau roman, donc. Et qui, en plus d’être beau, s’avère très éclairant sur la société contemporaine, notamment la société anglaise des années d’après Thatcher. Mais Amsterdam est un roman dont la fin est gâchée, toutefois, parce qu’à ces pages sublimes succède une conclusion grotesque, une farce macabre à laquelle je n’ai pas cru un seul instant. Cela dit, plusieurs critiques pensent autrement. Tout jugement est arbitraire, comme on sait. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que Ian McEwan est un écrivain majeur de la littéraire anglaise du tournant du siècle, du vingtième, bien entendu.

Né en 1948 à Aldershot (Royaume-Uni), Ian McEwan écrit depuis les années 1970. Il a publié plusieurs romans, recueils de nouvelles et œuvres dramatiques, notamment des scénarios pour le cinéma. Parmi ses romans les plus marquants, citons Un bonheur de rencontre (Seuil 1983), Les chiens noirs (Gallimard 1994) et Expiation (Gallimard 2001). Amsterdam s’est mérité le prestigieux Booker Prize en 1998. Pour en savoir davantage sur Ian McEwan, je vous invite à consulter son site web.


Ian McEwan. Amsterdam / traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux. Gallimard, 2001.

Mise en ligne en 2008, mise à jour le 2017-10-26

2017-08-30

Georges J. Arnaud : La Compagnie des glaces

Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais été un adepte des romans de science-fiction. Plus jeune, j’ai lu quatre ou cinq titres parmi lesquels figurent
1984 de George Orwell, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et Un bonheur insoutenable d’Ira Levin. Mais voilà que, le 31 octobre dernier [2011], on annonçait que la Terre venait de franchir le cap des sept milliards d’individus et que, le même soir, dans un entretien accordé à Céline Galipeau, au Téléjournal de Radio-Canada, l’astrophysicien Hubert Reeves prédit, de sa petite voix fluette, que l’espèce humaine ne survivra pas au prochain siècle. Vous, je ne sais pas, mais moi cela m’a ébranlé… Le soir même, je suis allé marcher dans mon quartier, réfléchissant à ce qui venait d’être dit : ça ira pour moi, ça sera plus difficile pour mon fils mais, pour mon petit-fils ou ma petite-fille, ça deviendra carrément impossible. Je n’ose moi-même imaginer ce qui se passera… mais d’autres l’ont fait et ce, depuis longtemps. Et c’est ce qui explique ce nouvel intérêt pour la S.-F.

G.-J. Arnaud fait partie de ces auteurs qui se sont amusés à imaginer le monde après un cataclysme majeur. Le résultat en est La Compagnie des glaces, une épopée post-apocalyptique dans laquelle le monde est entré dans une nouvelle ère glaciaire suite à l’explosion de la lune dont la poussière empêche les rayons du soleil de pénétrer. D’où cette glace qui recouvre la surface de la Terre. Après le cataclysme, seules les sociétés de chemin de fer peuvent fonctionner. Elles prennent alors le contrôle des villes qui sont érigées sur des rails et qui, par le fait même, sont mobiles. La Compagnie n’est pas seule, toutefois… et se retrouve perpétuellement en guerre contre d’autres sociétés qui fonctionnent sous le même modèle. Le héros de ce premier tome est Lien Rag, un glaciologue qui s’intéresse de trop près aux Hommes-Roux, des hommes à fourrure rousse qui peuvent supporter le grand froid. Depuis l’ère glaciaire, on connaît peu ces hommes qu’on assimile à des animaux. D’ailleurs, en ces temps de totalitarisme politique, l’ethnologie devient une science suspecte, voire carrément proscrite. Mais Lien déjouera les plans du pouvoir et, à la fin du volume, fera une découverte étonnante…

Georges-Jean Arnaud est un auteur français né en 1928. Il a pratiqué tous les genres en recourant à des dizaines de pseudonymes. Fort de ses 98 épisodes, La Compagnie des glaces serait, selon Wikipédia, la plus longue série de romans de science-fiction jamais écrit par un auteur seul... Je ne sais pas s’il s’agit d’un grand roman ou non, et j’ignore encore si je me taperai les 97 volumes restants, mais j’ai aimé celui-là que j’ai dévoré en quelques jours dans les transports publics. Seule ombre au tableau : le livre, dans le futur de G.-J. Arnaud, est véhiculé sur support papier… mais, au début des années 1980, peut-être n’était-on pas prêt à envisager la lecture numérique comme un acte quotidien.

G.-J. Arnaud, La Compagnie des glaces. Fleuve noir, c1980.

Les deux premiers tomes sont maintenant disponibles en format numérique à la boutique Kindle d’Amazon Canada.

Mise en ligne en 2010, mise à jour le 2017-08-31

2017-07-20

Paul Laurendeau : Nos premières cruautés

J'ai été étonné d'apprendre que Paul Laurendeau avait écrit un roman sur l'enfance. Étonné parce que, même si je le connais depuis les années de collège, je sais assez peu de choses sur lui, car Paul s’exprime rarement sur son passé, pour ne pas dire jamais. Certes, je sais qu'il a grandi à Repentigny, une petite ville de la banlieue est de l'île de Montréal. Une ville que les résidents de Pointe-aux-Trembles connaissent bien parce qu'elle est située juste de l'autre côté du pont Le Gardeur, ce point de confluence de la rivière des Prairies et du fleuve St-Laurent qui constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre Montréal et Lanaudière. Dans l'enfance de Paul Laurendeau, comme dans la mienne, Pointe-aux-Trembles était une petite ville industrielle dont la plupart des habitants travaillaient dans les usines de Montréal-Est alors que Repentigny, première ville à l'est en quittant l'île, correspondait davantage à l'idée qu'on pouvait se faire d'une vraie ville de banlieue, dortoir domiciliaire majoritairement peuplé par des familles exerçant des professions libérales : enseignants, ingénieurs, fonctionnaires, etc.  Autrement dit, dans les années 1960, du point de vue des Pointeliers, Repentigny étaient une ville de « riches »… Aujourd'hui, les choses ont bien changé : je suis revenu vivre à Pointe-aux-Trembles, qui ressemble de moins en moins à la petite ville de mon enfance, alors que Paul, lui, à son grand retour au Québec en 2008, a préféré s’installer dans les Basses-Laurentides, une banlieue géographiquement opposée à Repentigny. Il faut dire que, de nos jours, Repentigny ne ressemble plus vraiment à celle de
Nos premières cruautés… car, si Pointe-aux-Trembles a changé pour le mieux (utilisation à des fins communautaires et publics du vieux collège et du couvent, restauration du moulin du XVIIIe siècle, aménagement du bord de l'eau), ce n'est pas le cas de Repentigny. En effet, ses élus ont construit des centres commerciaux le long de l'autoroute et a massacré le bord du fleuve en multipliant les projets immobiliers domiciliaires. Pas étonnant que l'ami Paul ait préféré installer ses pénates dans une autre banlieue, plus champêtre, plus éloignée, de manière à tourner le dos à son enfance, sans toutefois la renier.

Cela dit – et il est essentiel de le dire –, l’action de Nos premières cruautés se déroule dans la banlieue fictive d’Irénéville, et cette volonté de l’auteur, le lecteur n’a pas d’autre choix que de la respecter parce que, contrairement à mon propre roman sur l’enfance (Le bout de l’île, 2010), Paul Laurendeau ne joue pas la carte du réalisme et, si le cadre temporel du roman est bien circonscrit (les quelques années qui précèdent la séparation des Beatles au printemps 1970), il n’en est pas de même pour le cadre spatial. En effet, la quasi intégralité du roman se déroule dans le quartier du narrateur, un espace ne comprenant que de deux ou trois rues délimitées par un boisé et un parc. On ne sait rien d’autre sur cette ville de banlieue, si ce n’est qu’elle comprend de nombreux espaces verts à l’état encore sauvage, espaces qui feront la fortune des promoteurs immobiliers une décennie plus tard… Bref, personne ne peut associer Irénéville à Repentigny en lisant ce roman. On ne sait pas même qu’elle est située en bordure du grand fleuve…

Dans Nos premières cruautés, Paul Laurendeau s'attaque à la période la plus importante de la vie de tout individu en ce monde : la petite enfance. Dans son style habituel, reconnaissable entre tous, il raconte les hauts et les bas de la vie d'un garçon avant même qu'il ne s'assoit sur les bancs d'école et ce, jusqu’à la veille de l’apparition des premiers poils au menton. Le récit se déroule dans une banlieue de Montréal, mais cela n'a guère d'importance, au fond, car Nos premières cruautés n'est pas un roman ancré dans l'Histoire, bien que les références musicales qui parsèment le récit (non explicitées, toutefois) nous permettent de nous situer dans le temps. D'ailleurs, pour un peu, on se croirait dans sa Trilogie domaniale (que vous devez absolument lire, si ce n'est pas déjà fait) tellement on a l'impression parfois de côtoyer un monde étrange où les filles s'appellent Cégismonde, Ténaïde, et les garçons, Caporal, Primo, Pohl…

Je ne sais pas pour vous, mais moi j’adore les récits de l’enfance. Ils nous permettent de remettre les pendules à l’heure, de nous rappeler qu’il n’y a pas de « tendre » enfance, car il s’agit toujours d’une période de la vie partagée entre des guerres de quartier, de l’intimidation, du harcèlement (même sexuel, parfois), mais aussi – fort heureusement – de grandes amitiés où la solidarité des clans qui se font et se défont au gré des événements joue un rôle crucial dans le développement des individus en devenir. C’est cette enfance-là que décrit Paul Laurendeau dans Nos premières cruautés, un récit haut en couleur dans lequel les adultes brillent par leur absence. En effet, les enfants sont entre eux, et c’est entre eux qu’ils parviennent à trouver des solutions aux conflits parfois très violents qui les animent.

Tout peut bien changer autour de nous, les villes comme les individus, mais l’enfant en nous ne change jamais, lui, car, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise par la suite, on ne sort jamais du pays de l’enfance. Personnellement, je tiens Nos premières cruautés comme une œuvre majeure qui vient prendre place parmi les récits de l’enfance qui ont marqué l’histoire de la littérature, des Allumettes suédoises à Sa majesté les mouches. À lire sans tarder, surtout en été, une saison propice au juste retour sur soi.


Paul Laurendeau, Nos premières cruautés, ÉLP éditeur, 2017, disponible sur toutes les plateformes, y compris sur 7Switch

Mise en ligne le 2017-07-20

2017-07-06

Mustapha Bouhaddar : Lettre à Fernando Pessoa

Parfois, j'aime lire des auteurs inconnus. Des auteurs qui ne seront probablement jamais publiés dans la chaîne éditoriale traditionnelle du livre. C’est entre autres pour cela que je m’adonne à la lecture numérique depuis plusieurs années : les possibilités de découverte sont infinies par rapport au papier. Mustapha Bouhaddar est un de ceux-là, c’est-à-dire un auteur pas très connu qui publie chez des petits éditeurs, voire en auto-édition. En effectuant des recherches sur Amazon.ca sur Fernando Pessoa, je suis tombé par hasard sur son roman intitulé tout simplement
Lettre à Fernando Pessoa. Et je me le suis immédiatement procuré.

Ce roman raconte les tribulations d'un étudiant marocain à Paris qui loge dans un sous-sol sans fenêtre en échange de quelques services domestiques. Un étudiant en mathématiques... mais fortement attiré par la littérature qui guide en partie sa vie. C'est peut-être cet aspect qui m'a séduit parce que moi-même j'ai toujours considéré la littérature comme une activité qui aide à vivre, et non simplement comme un produit culturel destiné à me divertir. Chaque chapitre du roman débute par un passage d'une œuvre de Pessoa, la plupart du temps il s'agit du Livre de l'intranquilité, une œuvre magistrale qu'on n'en finit jamais de lire... et dont je souhaite ardemment la publication en version numérique. Après avoir cité un passage que l’auteur associe à une adresse à l'écrivain (d'où le titre de Lettre du roman), Bouhaddar raconte ses déboires avec des femmes à la fois attirantes et menaçantes. Il y a la jeune fille qui couche avec son logeur deux fois plus âgé qu'elle afin de payer ses études. Il y a Malika, la jolie marocaine qui travaille dans un bureau d’avocats. Il y a Marilène, une étudiante portugaise dont il est amoureux. Et il y a aussi Hortense, cette héritière rencontrée dans l'enterrement de son grand-père avec Raymond, cet arriviste, un juif sépharade du Maroc.

Le narrateur quitte bientôt son sous-sol bancal pour se retrouver dans un appartement chic du 5e arrondissement de Paris avec un loyer payé pour une période de deux ans... Son logeur, atteint d'un cancer, lui offre ce cadeau pour lui permettre de terminer ses études. Un cadeau du sort, comme l'écrit le narrateur qui, en cela, demeure assez proche de la culture arabo-musulmane où tout est écrit…

Ce roman, dont l'auteur est en constant dialogue avec Fernando Pessoa, constitue une agréable découverte. Certes, le récit n'est pas sans naïveté, et on sent la jeunesse (mais la profonde culture littéraire aussi) sous cette plume qui a su me charmer. Franchement, j'ai passé un bon moment et j’en recommande la lecture à tous ceux qui ne voient pas uniquement la littérature comme un mode de divertissement. Et Fernando Pessoa, ce grand auteur portugais, vaut bien ce détour.

Mustapha Bouhaddar. Lettre à Fernando Pessoa. Mon petit éditeur, 2016. Disponible sur la plupart des plateformes, y compris la boutique Kindle d’Amazon Canada.

Mise en ligne le 2017-07-06

2017-06-22

Robert Sabatier : Les Allumettes suédoises

Les Allumettes suédoises relève de la catégorie des récits de l’enfance, récits dont je suis assez friand car, pour avoir vécu dans au moins quatre pays, j’ai souvent eu l’occasion de répondre, à ceux qui me posaient des questions sur mon origine, que mon pays c’est d’abord et avant tout l’enfance, puis, en second lieu, ma langue. Cela revenait à dire que ce qu’on est, ce qu’on devient dans la vie, provient en majeure partie de notre enfance et adolescence, un âge qui s’étend sur une période d’environ dix ans, soit de 7 à 17 ans. Après, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on ne fait que suivre le chemin qui a été tracé. Le récit de Robert Sabatier a cependant quelque chose en plus : il se distingue des autres récits de l’enfance en ce qu’il appartient aussi à la catégorie des récits de quartier, c’est-à-dire ces romans qui, à l’instar de ceux de Naguib Mahfouz au Caire (Passage des Miracles, Récits de notre quartier, etc.) ou, plus près de nous, de Michel Tremblay (Chroniques du Plateau Mont-Royal), considèrent l’espace comme un personnage à part entière.

Les Allumettes suédoises raconte l’histoire d’Olivier qui, à dix ans, vient de perdre sa mère, ce qui fait de lui un petit homme démuni face au monde. Sans jamais tomber dans le mélodrame, l’auteur en prend d’ailleurs conscience :

« Pourquoi, brusquement, alors qu’il ressentait la chaleur des autres, en lui vibra une corde qui rendait un son blessé ? Atteint par la mélancolie, Olivier, sans mère, sans sœur, pensa que durant des soirs et des soirs, il errerait ainsi dans la nuit à la recherche de quelque chose qu’il ne pourrait jamais rejoindre, se réchauffant mal, comme aux braseros d’hiver, à des foyers étrangers, les siens étant éteints à jamais ».

En attendant qu’il soit placé chez un oncle, il vit pendant quelques mois chez son cousin, récemment marié qui occupe un deux-pièces dans le quartier, son quartier, celui de Montmartre à Paris. Pendant ces quelques mois, Olivier ne va pas à l’école et traîne du matin au soir dans les rues du quartier, se liant d’amitié avec toute une série de personnages comme : Bougras, un vieil anarchiste de 74 ans; Lucien le bègue, un sans-filiste dont la femme, atteinte de tuberculose, va bientôt mourir; Daniel, un infirme connu sous le nom de l’araignée; Albertine Fague, la voisine obèse; Mado, la jolie call-girl; et, enfin, Mac, le caïd qui finira pas se faire arrêter par la police. Et bien sûr, il y a Virginie, la mère décédée trop tôt mais qui occupe encore toutes les pensées d’Olivier. C’est dans ce quartier des années 1930, plus précisément sur la rue Labat, près de l’avenue Bachelet, qu’Oliver évoluera pendant quelques mois.

Robert Sabatier est né en 1923 alors que Les Allumettes suédoises a été publié pour la première fois en 1969. Pourquoi l’auteur a-t-il attendu si longtemps avant de nous livrer ce récit lumineux sur une tranche d’enfance, un épisode intense de sa vie, comme le sont sans doute toutes périodes de transition dans la vie des hommes et des femmes ? Je ne sais pas, probablement en raison du besoin que nous avons tous de prendre quelque distance avant de revenir par des mots à des événements que nous avons vécus. Dans tous les cas, il faut lire ce roman de Sabatier; ou du moins ceux qui se souviennent de leur pays originel – l’enfance – doivent le lire sans tarder. À mon avis, Les Allumettes suédoises, dont le héros, Olivier, conserve toujours une boîte d’allumettes dans sa poche pour lutter contre l’angoisse, est un incontournable des récits d’enfance et, par la même occasion, de quartier, peu importe que celui-ci soit situé à Paris, à Montréal ou à Dakar.

Robert Sabatier est né à Paris en 1923. Orphelin comme son héros, il sera placé sous la tutelle de son oncle typographe. Il pratique plusieurs métiers avant de devenir journaliste pour différentes publications comme Arts, Le Figaro littéraire, Les Nouvelles littéraires. Plus tard, il sera directeur littéraire chez Albin Michel et fera son entrée à l’Académie Goncourt en 1971. Robert Sabatier a publié de nombreux romans et recueils de poèmes. Après Les Allumettes suédoises, il a écrit une suite à l’histoire d’Olivier qui compte six volumes, le plus récent étant Olivier 1940 publié en 2003.

Sabatier, Robert. Les Allumettes suédoises. Paris, Albin Michel, c1969, 1986.  Ce roman est disponible en format numérique (ePub), mais il est plombé d'un DRM et, qui plus est, vendu trop cher. Après, on se demande pourquoi il y a du piratage...


c2006, rév. 2017

2017-04-27

Gayle Forman : Pour un jour avec toi

Parfois, on a envie de lire autre chose que du policier ou du fantastique. Autre chose que des intrigues dans lesquelles les hommes et les femmes, inextricablement, font preuve de ruse, de méchanceté et de violence pour arriver à leurs fins, même si ces fins s'apparentent à la victoire des forces du bien contre celles du mal et que, quand on referme le bouquin, on a l'impression d'avoir vécu quelque chose. Toutes ces histoires, au fond, nous extraient de notre morne quotidien. Bien entendu, il est bien qu'il en soit ainsi. Je me souviens, quand j'ai refermé la dernière page (ou plutôt la dernière page-écran de ma liseuse) de L'Assassin royal de Robin Hobb, j'ai eu l'impression d’avoir parcouru un long parcours semé d'embûches et d'avoir réussi quelque chose, même si, dans les faits, je me trouvais dans un bus ou dans un wagon de métro, chaque jour, à lire les incroyables aventures de Fizz pour chasser mes dossiers professionnels de mon esprit fatigué…

Cette fois-ci, j'ai décidé de changer de registre, de « genre », et j'ai entrepris la lecture d'une « romance », une sorte de roman Harlequin de bonne qualité. Ce genre de roman, prisé habituellement par les femmes, nous ramène à notre jeunesse, avant l'âge de trente ans où tout était possible en matière de couples, de mariages, de famille. L'âge où les parents financent la liberté de leurs rejetons... qui ne s'en rendent pas toujours bien compte, bien entendu. L’âge où chacun doit prendre une décision : Dois-je me marier ? Faire un enfant ? Acheter une maison ? Normalement, ces décisions font suite à la stabilité professionnelle. Vous avez remarqué ? Dès que les gens trouvent un bon emploi, le reste suit…

Pour un jour avec toi de l'auteure américaine Gayle Forman est ce genre de roman. Il raconte les années universitaires d'Allyson, une Américaine qui, lors d'un stage culturel en Angleterre, fait une escapade à Paris avec Willem, un jeune homme plus ou moins bohème qui n'est pas rentré chez lui depuis deux ans. Ensemble, ils vivent une magnifique journée qui se termine malheureusement en queue de poisson... L'automne suivant, Allyson débute ses études universitaires à Boston. Fille de médecin, elle poursuit la tradition paternelle, notamment pour plaire à ses parents - mais surtout à sa mère, en fait. Mais le cœur n'y est pas... Cette aventure à Paris l'a transformée, l'a meurtrie, l'a abîmée dans son innocence de jeune fille. Probable qu'elle est tout simplement devenue une femme, une adulte - ce qui peut être assez traumatisant, parfois... Enfin, renonçant à renoncer (comme d'aucuns lui demandent, chacun se faisant un grand adepte du réalisme convenu), elle entreprend de rechercher Wilhem, coûte que coûte, comme si sa vie en dépendait. Le trouvera-t-elle ?

La lecture de Pour un jour avec toi ne suffit pas. Pour clore la boucle, il faut lire le roman suivant : Pour un an avec toi. C'est chouette... parce que l’auteure nous raconte l'histoire de Willem, la même année, en parallèle. Inutile d’éveiller vos âmes romantiques en vous narrant la rencontre ultime. À vous de lire ces romans, si lire de telles histoires vous fait envie… En tout cas, moi, j'ai immédiatement lu le Pour un an avec toi tellement je voulais savoir si ça marcherait, cette histoire d'amour entre Allyson et Willem. Que voulez-vous ? J'ai l'âme romantique, parfois...


Forman, Gayle. Pour un jour avec toi, Kero, 2013
Forman, Gayle. Pour un an avec toi. Kero, 2014

Mise en ligne le : 2017-04-27

2017-03-15

Annie Ernaux : La place

C’est en parcourant le Magazine littéraire de décembre 2006 que j’ai entendu parler de ce roman pour la première fois. Un numéro spécial qui est consacré au quarantième anniversaire de la revue et qui offre, à cette occasion, un panorama de la vie littéraire assortie de dizaines d’extraits d’entretiens parus au cours de cette période. Dans la chronologie des parutions, sous la rubrique «1983», figure La place d’Annie Ernaux avec au-dessous la notice suivante: «Avec une écriture sèche et des mots simples, l’auteur ressuscite son père ouvrier, crie sa haine de la servilité et sa honte de ce qu’ont vécu ses parents». 

À mon avis, cette notice traduit mal le contenu de ce roman succinct qui, à l’instar de Mon père d’Éliette Abécassis (Albin Michel, 2002) et de Changer l’oubli d’Yvette Z’Graggen (éd. de l’Aire, 2001), porte essentiellement sur la figure emblématique du père. Contrairement à ce qu’a écrit l’auteur de la notice, Annie Ernaux ne « crie » ni sa haine ni sa honte de ce qu’ont vécu ses parents. Elle raconte simplement la vie d’un homme modeste, petit ouvrier agricole et de chantier, puis petit commerçant. Le mot clef, ici, est « petit », un peu comme dans le Québec modeste d’avant les années 1960, quand on disait qu’on était nés pour un petit pain. 

 Annie Ernaux raconte la vie de son père de la seule manière qui soit: avec des mots simples, comme la vie de ceux qui lui ont donné la vie. Comme la plupart des romans de ce type, la mort du père constitue l’élément déclencheur, l’événement qui met en marche la machine à souvenirs. Puis le reste vient tout seul, dans un style dépouillé à l’extrême. Dans le cas de La place, toutefois, le roman porte aussi sur les difficultés qu’avaient les enfants de ces années-là de rompre avec leur milieu d’origine pour s’élever à leur façon dans l’échelle sociale. À cet effet, la dernière phrase du roman en témoigne: « Peut-être sa plus grande fierté, ou même, la justification de son existence: que j’appartienne au monde qui l’avait dédaigné » (p. 112). Si vous êtes d'extraction modeste, comme on le disait avant, vous avez déjà compris que cela constitue un témoignage d’amour que seuls ces gens-là peuvent donner.

J’ai aimé ce roman publié en 1983. Un roman qui va à l’essentiel, un peu comme la vie des gens modestes dont la vie se résume parfois en quelques lignes. Un beau roman que j’ai lu d’une traite et que je vous invite à lire aussi. Aussi rapidement que possible.

Annie Ernaux est née en 1940 dans une petite ville de Normandie. Elle a écrit, entre autres, Les armoires vides (1974), Ce qu’ils disent ou rien (1977), Une femme (1987) et La femme gelée (1995), romans publiés chez Gallimard. En 1984, elle a obtenu le prix Renaudot pour La place.

Ernaux, Annie. La place. Paris, Gallimard, 1983


Janvier 2007, rév. mars 2017


2017-02-25

Christine Machureau : La femme d'un Dieu

Après son très beau roman sur Jésus de Nazareth
L'ADN d'un Dieu, Christine Machureau récidive avec le récit de la vie de Mariam de Magdala, connue dans la tradition catholique sous le nom de Marie-Madeleine. Déjà, dans L'ADN d'un Dieu, elle jouait un rôle non négligeable, celui de la compagne et de la mère de la fille de Jésus, nom grec de Yeshoua. Celui-ci l'a d'ailleurs quitté pour poursuivre sa route en Asie, au nord du Pakistan actuel. Mais exit Jésus-Christ dans ce roman ; il n'y joue qu'un rôle secondaire. L'auteure a décidé de faire toute la place à Mariam, femme remarquable que les autorités catholiques ont mis au pilon dès que leur église a été consolidée dans les premiers siècles du christianisme. De Mariam de Magdala, on a fait une prostituée, une pécheresse, elle qui aurait pu être l'égale de Jésus dans la voie du mysticisme religieux. C'est en quelque sorte cette injustice faite par l'Histoire, et plus particulièrement celle du patriarcat des institutions religieuses, que l'auteure souhaite dénoncer par ce roman.

Le roman est structuré en trois parties pour un total de 52 chapitres. Des chapitres généralement assez courts parsemés de notes historiques, toujours pertinentes parce que, compte tenu de l’état des connaissances religieuses de nos contemporains, il vaut mieux ne rien prendre pour acquis. Dans la première partie, l'auteure se penche sur la période égyptienne de Mariam, fille de Hephraïm, commerçant juif bien en vue à Alexandrie, cité grecque en ce temps-là. Mariam réussit l'initiation pour accéder au statut de prêtresse d'Isis. Yeshoua est là aussi, mais toujours en mouvement, de sorte que, pour une raison non révélée par l’auteure, un peu comme des lignes parallèles, ils ne se rejoignent jamais, au grand désespoir de Mariam, d'ailleurs, qui le cherche intensément.

La deuxième partie correspond à la période de la vie en Judée. Les Juifs d'Alexandrie étant la proie des Romains qui montent, en quelque sorte, la population locale contre eux, Hephraïm, après la perte de sa femme (Calypso, la mère de Mariam et de Marthe), vend toutes ses terres pour s'installer à Béthanie, non loin de Jérusalem. Là encore, Jésus-Christ brille par son absence. Avec son frère Lazare et sa sœur Marthe, Mariam vit à l'écart de la ville. Elle joue plus ou moins le rôle de sage-femme dans un dispensaire, se dévouant aux soins de ses semblables. Elle se retrouve néanmoins à vivre une relation alambiquée avec Pilate et son épouse. La paix sociale est fragile et la révolte gronde. Les Romains, avec la complicité du Sanhédrin, répriment durement les révoltes juives qui éclatent ici et là. Avant que ça ne chauffe trop pour eux, la famille s'embarque pour Masillia, nom originel de Marseille.

Dans la troisième et dernière partie, la famille vit à Marseille et, rapidement, Lazare reprend ses affaires qui seront bientôt florissantes. Mariam élève son enfant, Sarah, la fille qu’elle a eue avec Jésus dit Yeshoua. Comme à Jérusalem, Mariam s'implique en soignant des femmes en situation d'accouchement difficile, mais cela lui attire des ennuis dans les milieux interlopes du quartier du port. Elle prend alors la décision de partir avec sa fille à l'intérieur des terres, en Gaule profonde, probablement dans la région de l'actuel Clermont-Ferrand. Là, elle retrouve Deryn et son compagnon Ambiorix, des Gaulois qu'elle a connus à Jérusalem. Puis Mariam poursuit sa mission apostolique plus au nord, à l’emplacement actuel de la ville de Chartres. Malheureusement, les Romains ne sont jamais bien loin et, un jour, l'arrivée au pouvoir de l'empereur Claude, qui met violemment fin à la liberté de culte, rend les choses insoutenables pour Mariam qui, entre temps, a marié sa fille à un prince d'Aquitaine, région du littoral à l'abri de la domination romaine. Alors, elle revient à Marseille retrouver son frère et sa sœur, Lazare et Marthe, qu'elle n'a pas vu depuis vingt ans. Lazare est devenu l'évêque d'une église clandestine. Mariam, vieillie, connaîtra une triste fin, mais je vous laisse lire le roman pour le découvrir.

Il n’est guère facile d’évaluer ce roman, ce dont je me refuse à faire de toute façon. En cela, je me distance radicalement de tous ces blogueurs qui osent mettre des étoiles aux ouvrages qu’ils critiquent. Quand on sait le travail que nécessite l’écriture d’un roman, on ne va pas lui accoler deux ou trois étoiles. Un roman n’est ni une chambre d’hôtel ni un objet de consommation courante. Enfin… J’ai aimé La femme d’un Dieu, bien entendu, car j’aime tout ce qu’écrit Christine Machureau. Pourquoi ? Parce que son écriture nous enrichit en nous donnant accès à un savoir, à une culture. Parce qu’elle écrit des romans historiques sans que l’érudition étouffe l’action. Parce qu’elle nous donne envie d’aller plus loin, de compléter sa lecture par d’autres lectures. Si je n’avais pas lu L’ADN d’un Dieu, je n’aurais pas lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et je n’aurais pas lu non plus la Marie de Marek Halter. Bref, les romans de Christine Machureau nous laissent toujours un peu sur notre faim...

Je vous conseille vivement la lecture de La femme d’un Dieu, mais, pour apprécier ce roman à sa juste valeur, je vous recommande de lire juste avant L’ADN d’un Dieu. Cela vous aidera à comprendre la trame historique qui sous-tend ces deux oeuvres littéraires d'une grande qualité.

Qu’en est-il de Mariam de Magdala ? A-t-elle vécu une grande partie de sa vie en Gaule comme le prétend Christine Machureau ? A-t-elle laissé un enfant de Jésus dans ces contrées ? Peut-on imaginer un descendant de Jésus encore vivant en France ? Je ne sais pas, mais cela importe peu : le roman débute là où l'histoire s'arrête, et c'est ce qui fait tout le charme de cet ouvrage.

Christine Machureau. La femme d'un Dieu : L'histoire oubliée d'un amour impossible. Numériklivres, 2017, disponible sur toutes les plateformes tant en France qu'au Canada.

Mise en ligne le : 2017-02-26

2017-01-05

Azel Bury : La Baie des morts

Azel Bury est une auteure auto éditée. Comme Florian Rochat ou Chris Simon. C'est d'ailleurs en consultant le site de celle-ci que je l'ai découverte. Il s'agit d'un nom de plume, assurément. Sur son site, l'auteure prétend qu'elle ne cherche pas à faire de belles phrases. Comme si le style ne l'intéressait pas. Comme si nous pouvions écrire sans style, marcher sans démarche, étancher sa soif sans boire...
Azel Bury se définit comme une storyteller, une raconteuse d'histoire, et non comme une écrivaine « classique ». Pourtant, je vous l'affirme, elle écrit bien, très bien même et, bien entendu, elle raconte aussi de bonnes histoires. Grace à Chris Simon, qui ne cesse de me faire découvrir des auteurs sur son webzine dédié aux indés, les auteurs auto édités, je me suis procuré La Baie des morts, un roman magnifiquement construit et somme toute assez guilleret compte tenu du nombre de morts qu'on y croise...

Dans cette fiction, que nous pourrions associer au polar fantastique, Azel Bury met en scène deux héros, Irma et Adriel, deux collègues qui travaillent pour une émission de télévision américaine intitulée Au-delà de l'au-delà, une sorte de télé réalité sur les phénomènes paranormaux. On leur a dit que, quelque part en Écosse, un enfant avait pris l'habitude de discuter avec une revenante. Un esprit, si vous préférez. Sur ordre de leur patron, voilà que nos deux héros s'envolent pour Cruden Bay, « un trou où vivent quelques centaines de personnes sans histoire, balayé par le vent ». Et c'est là que débute leur enquête au cours de laquelle ils rencontrent des acteurs clés des événements, car événements il y a eu, surtout depuis le crash d'un avion survenu une trentaine d'années plus tôt. D'ailleurs, ce qu'il y a de bien dans La Baie des morts, c'est que, justement, cet enchevêtrement d'événement nous fait croire qu'il s'agit d'une histoire de fantômes... jusqu'à ce que l'affaire soit résolue ! Mais tout n'est pas si évident, et personne vraiment n'est rassuré…

Inutile d'en raconter davantage ce roman sans porter un sérieux coup aux efforts de l'auteure. Pour en savoir plus, procurez-vous cet ouvrage. Cela vous coûtera moins de quatre dollars... ; il ne vaut vraiment pas la peine de s'en priver.

J'ai aimé La Baie des morts qui constitue une heureuse surprise pour moi. J'aurais peut-être aimé en savoir un peu plus sur le passé trouble d'Irma. C'est parfois le problème avec les storyteller : ils misent trop sur l'intrigue, et pas assez sur les personnages. Mais il s'agit d'une critique mineure qui ne devrait pas vous empêcher d'acheter cet ouvrage très agréable à lire.

Bury, Azel. La Baie des morts. Librinova, 2015, 3,99$ sur Amazon.ca

Mise en ligne le : 2017-01-05