2016-09-29

Greg Thorez : Les terroristes

La lecture de ce roman m'a été recommandée par Marie-Andrée Mongeau, auteure du
Conte d'ascenseur publié chez ÉLP éditeur en 2015. Greg Thorez vit dans sa région du Bas-Saint-Laurent et, tout naturellement, il a fait évoluer les personnages de son roman dans cette même région, même s'il ne l'a pas explicitement mentionné. Des terroristes islamistes à Rimouski ? Pourquoi pas ?... C'est en tout cas ce que raconte ce roman que nous résumerons en quelques mots.

Un chef et ses deux acolytes prennent le contrôle d'un bus scolaire avec à son bord une vingtaine d'enfants et son chauffeur, le sympathique Louis dont la femme se meurt d’un cancer à l’hôpital de la ville. Le chef, un islamiste quasi humanisant, revendique un changement de cap dans la politique étrangère du Canada à l’endroit d’Israël et des Palestiniens. Ses deux acolytes, par contre, ont moins de conviction… et ils sont ralliés à la cause du chef par la dépendance à une drogue que ce dernier leur file sur une base régulière. Un peu tordus, ils n’ont pas la sympathie des enfants. Parmi ceux-ci, certains se détachent du lot : Momo, Alicia, Julien (ses parents, plutôt…), Stéphanie, etc. Après l’enlèvement, les choses dérapent rapidement… Il y a des menaces, des morts, de la tension, et tout ce que vous pouvez imaginer dans ce genre de situation. Je ne vous en dis pas plus : achetez le livre, et vous le saurez.

Plus que l’intrigue en soi, c’est le mode narratif qui m’a plu dans cet ouvrage. Les terroristes est un roman polyphonique, un roman où chaque personnage clé a une voix bien à lui qui s’exprime dans des chapitres courts qui s’enchaînent parfaitement les uns aux autres. Plus la lecture avance, moins on a envie que ça finisse… et l’attachement à certains personnages, notamment Louis, le conducteur du bus, et Momo (surnom de Mohamed, fils d’un immigré algérien), l’adolescent qui vivra une belle histoire d’amour avec Alicia, est réel. Certes, d’aucuns diront qu’à la fin l’histoire devient moins crédible, que l’auteur va trop loin, qu’un tel événement ne pourrait se produire dans une ville de région, etc. Mais on s’en fout, au fond : on accroche, je vous le garantis, et la légèreté de l’auteur, qui confine parfois à la drôlerie, n’empêche pas la belle leçon d’humanisme qu’il nous livre en prime. Ne serait-ce que pour cette raison, je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage que vous pouvez obtenir, par ailleurs, pour un prix dérisoire sur Amazon. Une leçon d'humanisme n'est jamais de trop dans ce monde déraisonnable...

Greg Thorez. Les terroristes. Éditions du Perchoir, 2016. Lu l'édition numérique disponible sur Amazon.ca : https://www.amazon.ca/terroristes-French-Greg-Thorez-ebook/dp/B01F4HBEF8

Mise en ligne en 2016-09-29

2016-09-15

Bruno Cessole : L'heure de la fermeture dans les jardins d'Occident


Rares sont les romans qui mettent en scène des intellectuels, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui se préoccupent, non pas de changer le monde, mais de le penser dans le but, conscient ou non, de lui donner un sens. Frédéric Stauff, l'antihéros de ce roman, en est un, justement, et il a connu en son temps son heure de gloire aux côtés de Sartre, de Merleau-Ponty, de Beauvoir et de quelques autres. Dans la faune de Saint-Germain-des-Prés, il a joué ce jeu de rôles… jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il n'y avait pas de sens au monde, et que de le crier sur tous les toits s'avérait aussi vain que la vie elle-même. Rapidement, il est parvenu à la conclusion que seul le suicide pouvait représenter une solution acceptable pour ceux qui souhaitent mourir dans la dignité au moment où ils auront choisi de le faire et ce, en toute liberté. Frédéric Stauff a pris pleinement conscience que, en ce qui le concerne, ce moment est venu car cette vie, qu'il considère comme un long suicide différé, est arrivée à son terme. Alors, un jour qu'il se balade dans les jardins du Luxembourg, son espace privilégié depuis près de trente années, il fait la rencontre de Philippe Montclar, un jeune étudiant en lettres en quête d’absolu avec lequel il se lie d’amitié. Celui-ci l’accompagne dans les derniers mois de sa vie, mois au cours desquels Stauff l’entretient d’écrivains et philosophes tels que Nietzsche, Strindberg, Bloy, Leopardi, Walser et quelques autres qui ont tous en commun le fait qu’ils aient remarquablement raté leurs existences exemplaires.

D’abord fasciné par Stauff avec lequel il développe une relation de maître à disciple, Philippe en vient peu à peu à douter de lui et, au retour d’un voyage à Rome au cours duquel il discute avec un spécialiste du suicide, il décide de le mettre à l’épreuve, de le pousser en quelque sorte dans ses propres retranchements, car il a besoin de savoir si son vieil ami n’est qu’un fidèle héritier des sophistes grecs en train de le manipuler. Pour ce faire, avec la complicité d’Ariane, sa maîtresse, il organise une mise en scène à Nice, une sorte d’apothéose d’où la vérité sortira au grand jour. Manipulé, certes il l’est… mais pas comme il l’a cru au départ et, de cela, il se rend amèrement compte à la fin de ce très beau roman d’apprentissage.

L’heure de la fermeture… se présente sous la forme d’un récit de forme classique. Classique aussi est son propos qui fait constamment référence à la pensée occidentale. Mais, comme je l’écrivais au début de cette note, rares sont les auteurs qui abordent cette pensée en littérature et, qui plus est, sous l’angle de la mort volontaire. Qu’on ne s’y méprenne pas, toutefois, car Bruno de Cessole ne fait pas l’apologie du suicide. En témoigne la boutade de son personnage principal sur la question : « Ce serait faire beaucoup d’honneur à quelque chose d’aussi insignifiant que de devancer l’appel sous prétexte qu’on ne peut supporter le non-sens de ce manège, non ? » (p. 186). Non, à mon avis, l’auteur, avec une érudition lumineuse, célèbre plutôt les derniers feux de la pensée occidentale. À cet effet, les passages sur Nietzsche, Leopardi et Boèce, en autres, sont remarquables. Mais si l’auteur ne nous invite pas à mourir, il nous rappelle avec acuité que « le monde n’est qu’un jeu divin et absurde, sans rime ni raison, sans cause et sans but ». Une fois que vous aurez compris cela, alors vous n’avez plus que deux alternatives : vous entrez en religion, peu importe laquelle… ou vous mourez. Moi, je choisis la seconde option tout en n’étant pas pressé, toutefois, de la mettre à exécution.

Bruno de Cessole est né à Paris. Journaliste et critique littéraire, il a collaboré à plusieurs journaux et revues. Après avoir dirigé La Revue des Deux Mondes, il assume la direction des pages culturelles de la revue Valeurs actuelles. L’heure de la fermeture… s’est mérité le Prix des Deux Magots en 2009.

Bruno de Cessole. L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident. Paris, La Différence, 2008. Malheureusement, je n'ai pas trouvé d'édition numérique de cet ouvrage.

2009, mise en ligne en 2016-09-15

2016-09-01

Pierre Charras : La crise de foi(e)


Voici un beau petit roman – ou une grande nouvelle, c’est selon – qui appartient à la catégorie des récits de l’enfance, un peu comme
Le bout de l’île, ce roman que j’ai commis en 2011 chez ÉLP éditeur. Dans La crise de foi(e), le narrateur revient sur les lieux de son enfance pour donner un concert, car il est devenu musicien, pianiste pour être plus précis. La salle multifonctionnelle qu’il visite s’appelait autrefois Salle Louise-Michel. Par la suite, on l’a rebaptisé Salle André-Malraux, sans doute parce que Louise Michel, et la cause qu’elle incarnait, sont tombées dans l’oubli depuis la fin des années 1950… Peu importe, là, dans cette salle, pendant qu’il se livre à des essais pour tester le son du piano qu’on a loué pour lui, il se souvient... et, du coup, un événement lui revient en mémoire.

Alors qu’il avait cinq ou six ans, son père l’a emmené à une fête de Noël organisée justement dans cette même salle par les employés de l’usine. Ce jour-là, il a perdu la foi, notamment au Père-Noël… Et cela ne fut pas sans suite : « Depuis le doute ne m’a plus lâché. Sur tout. Surtout le monde. C’est un engrenage, le doute. Dès qu’on y met le doigt, le corps est avalé en entier. On raconte que pour l’amour c’est pareil. Mais de ce sujet, j’ignore tout. » Pendant cette fête, en plus de perdre la foi, le narrateur a eu une terrible crise de foie. Une indigestion monstre qui a précipité les choses…

La crise de foi(e) est un roman qui se lit d’une seule traite. Une bouffée de bonheur, si j’ose dire, qui nous rappelle que tout homme est le produit de son enfance. Quoi qu’il pense, quoi qu’il fasse, elle peut resurgit à tout moment dans le cours de sa vie et ce, au moment où il s’y attend le moins.

Écrivain, comédien et traducteur, Pierre Charras est né à Ste-Étienne en 1945. Entre 1982 à nos jours, il a écrit de nombreux romans dont Dix-neuf secondes (Mercure de France, 2003) qui a remporté le Prix du roman FNAC.

Pierre Charras. La crise de foi(e). Paris, Arléa, 2008.

c2010, mise en ligne en 2016-09-01