2016-04-15

François Taillandier : Des hommes qui s'éloignent

Certains écrivent des romans avec des mots, d’autres avec des idées. François Taillandier s’inscrit dans la seconde catégorie, celle des auteurs qui cherchent avant toute chose à exprimer des idées, et non à raconter une histoire.
Des hommes qui s’éloignent raconte en effet assez peu de chose, si ce n’est le quotidien de quatre amis qui se réunissent de temps en temps pour boire un pot dans un bistrot du quartier Saint-Lazare à Paris. Le premier – Manuel – est un policier qui a une prédilection particulière pour la construction du discours, une sorte de loisir si l’on peut dire. Le deuxième – Xéni – a pratiqué divers métiers avant de se mettre à son compte, vaguement consultant en communication-marketing. D’une allure plutôt rebelle, il ne rate pas une occasion de provoquer le tout venant par ses propos extrêmes sur la société contemporaine, laissant généralement ses interlocuteurs pantois, nul ne sachant s’il a affaire à un néo-nazi ou à un trotskyste. Le troisième – Jean de Malars – est professeur d’histoire et consacre tout son temps à une recherche érudite sur la réhabilitation de Louis XVIII, l’artisan de la restauration après la période napoléonienne. Enfin le quatrième – Jérôme – est rédacteur-concepteur pour une agence de publicité, mais sa passion va plutôt pour les différentes formes que prend la langue française à travers l’espace et le temps. Il voit d’ailleurs dans la publicité « la plus grande entreprise jamais tentée d’abaissement du langage ». Pour compléter le tout, il y a Gina qui rencontre Xéni à l’agence et débute une relation avec ce type, fascinée autant que perplexe par sa personnalité ambiguë.

S’il ne raconte pas grand-chose – en ce sens qu’on ne peut déceler un fil conducteur à ce roman en mal d’intrigue –, Des hommes qui s’éloignent fourmille en revanche de toutes sortes d’idées, autant de critiques des multiples facettes de la société post-moderne dans laquelle nous vivons. Construit en agglomérant des clips de la vie quotidienne, Taillandier esquisse ses personnages dont les conversations tournent vite au dénigrement systématique de tout ce qui est, à un moment ou à un autre, admis par la majorité. Ainsi s’attaquent-ils à la conscience vertueuse des humanitaires, à l’omniprésence de la publicité, au discours unidimensionnel des médias, etc. C’est de cela, en fait, que ces hommes s’éloignent… et on peut se demander, à la fin, s’il ne vaudrait pas mieux bâtir une société sur ce qui unit les citoyens plutôt que de mettre en exergue ce qui les divise. Des hommes qui s’éloignent est un roman à lire, ne serait-ce que pour comprendre ce qui pousse certains individus à dériver vers l’extrême droite. Des hommes comme Xéni, par exemple, qui « attire l'amitié des hommes et l'amour des femmes, se dirige vers ce qu'on appelait jadis le nihilisme, et qu'on appelle aujourd'hui l'extrême droite. Il rejette les pieux mensonges qui nous permettent encore de vivre ensemble. Il s'éloigne ».

François Taillandier est né en 1955 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres, il devient professeur de français, mais quitte rapidement l’enseignement pour se consacrer à l’écriture. Entre-temps, il s’installe à Paris, travaille comme journaliste à Livres Hebdo et anime une chronique littéraire à L’Humanité, chronique qu’on peut d’ailleurs lire sur le Web. Après avoir publié quelques romans dont Personnages de la rue du Couteau (1984), Anielka (1999), N6 (2000) et Le cas Gentile (2006), François Taillandier s'est lancé dans la rédaction d'une oeuvre à la démesure toute balzacienne: raconter notre époque en cinq volumes de 11 chapitres chacun, soit au total de 55 chapitres, 55 étant le chiffre fétiche de l'auteur. De cette fresque intitulée La grande intrigue, les cinq volumes sont parus: Option Paradis (2005) et Telling (2006), Il n'y a personne dans les tombes (2009), Les romans vont où ils veulent (2010) et Time to turn (2010) tous aux éditions Stock.

Taillandier, François. Des hommes qui s’éloignent. Paris, Fayard, 1997.

2006, texte révisé en avril 2016

2016-04-02

Christine Machureau : L'ADM d'un Dieu - Yeshoua, et après ?

Jésus après la résurrection. Voilà le sujet de ce roman historique fort bien documenté, à l'image de tous les romans de Christine Machureau, d'ailleurs. Dotée d'une solide culture du monde ancien, l'auteure a l’habitude, dans ses romans, de nous fournir une foule d'informations sur le contexte historique dans lequel évoluent ses personnages, que ce soit dans La mémoire froissée 
ou dans L'Hérétique, deux romans pour lesquels j’ai rédigé des comptes rendus, d’ailleurs. Dans L’ADN d’un Dieu, toutefois, l’auteure va plus loin que dans ses romans précédents : elle entrecoupe son texte d’explications contextuelles et l’enrichit de nombreuses notes en bas de page. Mais elle ne le fait jamais au détriment de la qualité romanesque de l'ouvrage qui demeure remarquable.

Dans ce roman, Jésus, nom grec de Yeshoua bar Joseph ou ben Joseph, est aussi connu sous le nom d’Issa, selon la tradition syriaque, puis arabo-musulmane, puis enfin de Yaz ou Yusu, ou encore Yuz Asaf. Dans L'ADN d'un Dieu, on suit la vie de Jésus après la Résurrection. L'auteure apporte d'ailleurs une explication plausible et documentée de la « mort » du prophète sur la croix. En cela ce roman est fascinant... car, contrairement à ce qu'on laisse entendre dans la Bible, Jésus a connu toute une odyssée. En effet, il est parti de Jérusalem à Hérat (Afghanistan) en traversant la Mésopotamie (Damas, Alep, Mossoul) et l’ancien empire Perse. Puis de Hérat il a cheminé jusqu’à Peshawar, dans le nord du Pakistan actuel. Enfin, de Peshawar, il a traversé tout le nord de l’Inde pour s’établir à Shrinagar, une ville importante du Cachemire. Selon l’hypothèse de l’auteure, il s’y est marié et a eu trois enfants dont Jude, son aîné. Jésus a donc terminé sa vie à Shrinaga, ville de l’État du Cachemire dans le nord de l’Inde.

Pourquoi Jésus a-t-il entrepris toute cette odyssée ? D’abord, il n’avait vraiment pas envie de se faire crucifier une seconde fois… car souffrir comme il a souffert, une fois suffit amplement au destin d’un homme. Ensuite, comme il le dit lui-même à Mariam, celle que nous avons davantage l’habitude d’associer à Marie-Madeleine, sa presqu’épouse avec laquelle il a eu un enfant : « Je pars porter le Message aux tribus perdues d’Israël. Je sais les trouver. » Il les trouve, en effet, et cela donne lieu à des rencontres étonnantes avec des gens, qui parfois deviennent ses compagnons de voyage, tout aussi étonnants.

Personnellement, j’ai beaucoup aimé cet ouvrage de Christine Machureau. Un roman souvent troublant, parfois, car basé sur une hypothèse plausible (explication technique sur la crucifixion, justification des tribulations de Yeshoua, etc.), tout en s'apparentant à un récit biblique… puisque Yeshoua continue de prêcher son message et à faire des guérisons… Troublante aussi est l’attitude de l’auteure qui refuse de prendre ses distances face à Jésus et ses actes surnaturels. En cela, elle semble adhérer au discours de Jésus qui nous est présenté de manière plus humaine que dans la Bible et, surtout, sous les dehors d’un personnage éminemment sympathique, comme un homme qu'on aurait envie de suivre parce qu'il transcende les contingences socio-économiques qui sont les nôtres au quotidien.

Je pourrai continuer longtemps à vous parler de ce roman, mais cela ne rendrait pas service à l’auteure qui préfère que vous le lisiez vous-même au lieu de vous fier à l’avis de l’humble lecteur que je suis.

Chistine Machureau. L’ADN d’un Dieu : Yeshoua, et après ? Édition du 38, 2015. Le lecteur français trouvera L’ADN d’un Dieu sur toutes les plateformes. Pour sa part, le lecteur québécois le trouvera chez Archambault.

Mise en ligne le : 2016-04-02