2016-12-22

Loana Hoarau : Soleil à Vazec

On ne sait pas trop d'où il vient, ni comment il s'appelle, mais il est venu rejoindre Dimitri, l'autre garçon de Gauthier. Tous deux travaillent pour Gauthier, le maître. Tous deux sont devenus des jouets entre ses mains. Tous deux goûteront à sa médecine dissimulée dans un verre de lait que, bientôt, ils ne peuvent plus se passer. L'auteure laisse entendre qu'ils viendraient d'Europe de l'est, probablement de Roumanie, pays de tous les extrêmes, ou peut-être de Slovaquie, allez savoir. Peu importe, ils sont là, chez Gauthier. Et ils y resteront. Jusqu'à la fin.

Pour son troisième roman, Loana Hoarau a campé son décor dans une zone rurale, quelque part en France ou en Suisse. Dans un style fort original, elle racontera l'histoire de ce garçon à la deuxième personne du singulier, et toujours au futur simple. Cela donne une étrange impression, comme si elle s'adressait à nous, lecteurs. Comme si nous étions les prochaines victimes de ce Gauthier. Frissons garantis, et pour ceux qui n'ont pas de chance, cauchemars assurés. Car ce roman est tout à la fois envoûtant et terrible, comme peut l'être sans doute la relation entre le bourreau et sa victime.

Je ne suis pas un fan du genre. Les romans d'horreur, comme les films, ce n'est pas fait pour moi, une âme sensible, une fleur bleue comme le prétendent mes camarades. Mais là, je l'avoue, je dois reconnaître que le troisième roman de Loana Hoarau m'a impressionné par sa qualité et que j'en ai apprécié la lecture. En fait, dès les premières lignes, je n'ai pu m'en détacher, fasciné par l'histoire qu'elle déployait sous mes yeux stupéfaits. Après ses premiers pas avec Mathématique du chaos, cette auteure n'a cessé de s'améliorer. Déjà Buczko avait de quoi étonner les plus incrédules... mais Soleil à Vazec les dépasse tous les deux : il est sans contredit le résultat d'une parfaite maîtrise du style, de l'intrigue et du sujet.

Pour le reste, je ne sais pas si ce genre d'histoires existent, si de telles choses sont possibles. Oui, vous croyez ? Il faut malheureusement convenir que vous avez raison... parce que, parfois, des histoires sordides du même acabit sortent dans les journaux. Mais la presse n’arrive pas à la cheville de Loana Hoarau vous les raconter…


Loana Hoarau, Soleil à Vazec. ÉLP éditeur, 2016. Lien vers la fiche de l'auteure sur le site d'ÉLP éditeur.

Mise en ligne en 2016-12-22

2016-11-24

Honoré de Balzac : Pierrette (1840)

Je poursuis ma lecture des
Scènes de la vie de province avec Pierrette, roman qui fait suite à Ursule Mirouet et Eugénie Grandet. Comme d'habitude chez Balzac, le récit n'est pas structuré en chapitre mais, malgré les nombreuses digressions et contextualisations, le discours reste fluide. Cela ne manque pas de m'étonner, d'ailleurs, parce que je me demande bien comme il faisait, Balzac, pour ne jamais perdre le fil de son histoire… Il ne disposait pas comme nous d’ordinateur muni d’un traitement de texte, encore moins d’un logiciel d’écriture, mais simplement d’une plume, d’un pot d’encre et de papier. Peu importe, chez Balzac, l'intrigue se met toujours en place après plusieurs dizaines de pages de mises en contexte, et Pierrette n’échappe pas à cette règle. Il s’agit sans doute pour l'auteur de bien faire comprendre au lecteur le parcours des Rogron, frère et sœur célibataires qui jouent un rôle clé dans la destinée tragique de Pierrette.

Pierrette est une petite fille de quatorze ans que sa grand-mère, depuis sa lointaine Bretagne, a confié aux Rogron, de vagues cousins qui, rongés par l'ambition, espèrent obtenir une place bien en vue dans la bonne société de Provins. Mais voilà que le frère et la sœur se livrent à diverses maltraitances sur la personne de leur pupille, l'obligeant à assumer les fonctions d'une bonne qui s'échine à la tâche du matin au soir. Sylvie Rogron s'avère particulièrement cruelle, notamment en raison d'une jalousie maladive qui remplit son cœur de haine. Ça se termine mal, bien entendu (nous ne sommes pas dans un film américain) et, après la mort de Pierrette, tout le monde reprend sa vie sans être inquiétée par la Justice qui, même en suivant son cours, fait preuve d'une inefficacité remarquable...

Le roman de Balzac est d'un réalisme stupéfiant et illustre, encore une fois, le pessimisme social qui l'anime. En effet, ça se termine plutôt mal, cette histoire, et les "méchants" ne sont pas punis. À l'instar de Vinet, ce personnage ambitieux et arriviste peu scrupuleux, certains montent même de quelques degrés dans l'échelle de la société. Bref, justice n'est pas rendue à l'endroit des victimes, et la vie poursuit son cours. C'est dur, tout de même, pour le lecteur qui lit des romans pour - justement - échapper aux contingences de la société... À vous de voir si cela vous plaira. Pour ma part, étant un fan de Balzac, je ne peux que vous recommander la lecture de l'ouvrage.

Honoré de Balzac, Pierrette, c1840, disponible sur plusieurs plateformes de diffusion d'ouvrages littéraires libres de droit.

Mise en ligne en 2016-11-24

2016-10-10

Joseph Conrad : Jeunesse

Tout petit j’adorais les histoires de marin. Comme plusieurs d’entre vous, j’ai lu
L’île au trésor de Stevenson et vu aussi au moins une de ses adaptations télévisuelles. J’ai lu aussi de nombreuses histoires de Barbe-Rouge, une bande dessinée de Charlier et Hubinon. Dans ma jeunesse, donc, j’aimais ces histoires de découvertes, de pirates, de corsaires dont les intrigues, souvent, se déroulaient dans les mers du sud. D’ailleurs, quand j’ai quitté mon pays pour m’installer, pendant plus de six années, dans les îles du pourtour du continent africain (Comores, Cap-Vert), j’étais un peu animé par les souvenirs de mes lectures de jeunesse, même si, après la phase de la découverte, le quotidien a vite repris le dessus…

La jeunesse, parlons-en justement, car c’est le premier titre de cet ouvrage qui en compte deux. Jeunesse raconte l’aventure de Marlowe, un jeune de vingt ans auquel on attribue, pour la première fois de sa vie, un commandement. Lieutenant à bord d’un vieux navire qui a pour nom La Judée, il a pour mission de seconder son capitaine, un vieux monsieur de soixante ans, dans un voyage qui doit les conduire jusqu’à Bangkok. La magie de l’Orient opère dans l’esprit enthousiaste du jeune homme… mais le bateau ne suit pas, et les obstacles (avaries, tempêtes, incendie, etc.) s’accumulent tout au long du parcours. Porté par la mission, l’équipage ira jusqu’au bout, refusant d’abandonner le vieux rafiot tant qu’il se maintient sur les eaux… Le capitaine, le jeune lieutenant et l’équipage termineront leur périple dans de simples embarcations au large de Singapour. Quant au second ouvrage – Au cœur des ténèbres –, il décrit une mission de ce même Marlowe, plusieurs années plus tard, au cœur de l’Afrique sub-saharienne. Mais oublions cet ouvrage pour se concentrer sur Jeunesse, un récit qui m’a littéralement transporté dans le temps et dans l’espace – cet espace indescriptible que constitue l’océan. Je sais qu’à partir d’un certain âge, on dit qu’il faut vivre chaque jour en ne se préoccupant ni du passé (puisqu’il n’est plus) ni de l’avenir (parce qu’il n’est pas encore). Mais Joseph Conrad, lui, se souvient :

« Je me rappelle les visages tirés, les silhouettes accablées de nos deux matelots, et je me rappelle ma jeunesse, ce sentiment qui ne reviendra plus, – le sentiment que je pouvais durer éternellement, survivre à la mer, au ciel, à tous les hommes : ce sentiment dont l’attrait décevant nous porte vers des joies, vers des dangers, vers l’amour, vers l’effort illusoire, – vers la mort : conviction triomphante de notre force, ardeur de vie brûlant dans une poignée de poussière, flamme au cœur, qui chaque année s’affaiblit, se refroidit, décroît et s’éteint, – et s’éteint trop tôt, trop tôt, – avant la vie elle-même. »

La morale de cette histoire est pessimiste puisque la jeunesse – « le meilleur temps du monde » - est derrière nous, et que la vie – celle que nous glorifions jadis – n’est plus non plus, du moins elle n'est plus ce qu'elle était… Mais il nous reste le loisir de se souvenir, de raconter… et c’est ce que Joseph Conrad fait dans ce très beau récit.

Joseph Conrad, Jeunesse, suivi de Le cœur des ténèbres, c1902. Ouvrage libre de droit disponible sur plusieurs plateformes.

Mise en ligne en 2016-10-10

2016-09-29

Greg Thorez : Les terroristes

La lecture de ce roman m'a été recommandée par Marie-Andrée Mongeau, auteure du
Conte d'ascenseur publié chez ÉLP éditeur en 2015. Greg Thorez vit dans sa région du Bas-Saint-Laurent et, tout naturellement, il a fait évoluer les personnages de son roman dans cette même région, même s'il ne l'a pas explicitement mentionné. Des terroristes islamistes à Rimouski ? Pourquoi pas ?... C'est en tout cas ce que raconte ce roman que nous résumerons en quelques mots.

Un chef et ses deux acolytes prennent le contrôle d'un bus scolaire avec à son bord une vingtaine d'enfants et son chauffeur, le sympathique Louis dont la femme se meurt d’un cancer à l’hôpital de la ville. Le chef, un islamiste quasi humanisant, revendique un changement de cap dans la politique étrangère du Canada à l’endroit d’Israël et des Palestiniens. Ses deux acolytes, par contre, ont moins de conviction… et ils sont ralliés à la cause du chef par la dépendance à une drogue que ce dernier leur file sur une base régulière. Un peu tordus, ils n’ont pas la sympathie des enfants. Parmi ceux-ci, certains se détachent du lot : Momo, Alicia, Julien (ses parents, plutôt…), Stéphanie, etc. Après l’enlèvement, les choses dérapent rapidement… Il y a des menaces, des morts, de la tension, et tout ce que vous pouvez imaginer dans ce genre de situation. Je ne vous en dis pas plus : achetez le livre, et vous le saurez.

Plus que l’intrigue en soi, c’est le mode narratif qui m’a plu dans cet ouvrage. Les terroristes est un roman polyphonique, un roman où chaque personnage clé a une voix bien à lui qui s’exprime dans des chapitres courts qui s’enchaînent parfaitement les uns aux autres. Plus la lecture avance, moins on a envie que ça finisse… et l’attachement à certains personnages, notamment Louis, le conducteur du bus, et Momo (surnom de Mohamed, fils d’un immigré algérien), l’adolescent qui vivra une belle histoire d’amour avec Alicia, est réel. Certes, d’aucuns diront qu’à la fin l’histoire devient moins crédible, que l’auteur va trop loin, qu’un tel événement ne pourrait se produire dans une ville de région, etc. Mais on s’en fout, au fond : on accroche, je vous le garantis, et la légèreté de l’auteur, qui confine parfois à la drôlerie, n’empêche pas la belle leçon d’humanisme qu’il nous livre en prime. Ne serait-ce que pour cette raison, je vous conseille vivement la lecture de cet ouvrage que vous pouvez obtenir, par ailleurs, pour un prix dérisoire sur Amazon. Une leçon d'humanisme n'est jamais de trop dans ce monde déraisonnable...

Greg Thorez. Les terroristes. Éditions du Perchoir, 2016. Lu l'édition numérique disponible sur Amazon.ca : https://www.amazon.ca/terroristes-French-Greg-Thorez-ebook/dp/B01F4HBEF8

Mise en ligne en 2016-09-29

2016-09-15

Bruno Cessole : L'heure de la fermeture dans les jardins d'Occident


Rares sont les romans qui mettent en scène des intellectuels, c'est-à-dire des hommes et des femmes qui se préoccupent, non pas de changer le monde, mais de le penser dans le but, conscient ou non, de lui donner un sens. Frédéric Stauff, l'antihéros de ce roman, en est un, justement, et il a connu en son temps son heure de gloire aux côtés de Sartre, de Merleau-Ponty, de Beauvoir et de quelques autres. Dans la faune de Saint-Germain-des-Prés, il a joué ce jeu de rôles… jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il n'y avait pas de sens au monde, et que de le crier sur tous les toits s'avérait aussi vain que la vie elle-même. Rapidement, il est parvenu à la conclusion que seul le suicide pouvait représenter une solution acceptable pour ceux qui souhaitent mourir dans la dignité au moment où ils auront choisi de le faire et ce, en toute liberté. Frédéric Stauff a pris pleinement conscience que, en ce qui le concerne, ce moment est venu car cette vie, qu'il considère comme un long suicide différé, est arrivée à son terme. Alors, un jour qu'il se balade dans les jardins du Luxembourg, son espace privilégié depuis près de trente années, il fait la rencontre de Philippe Montclar, un jeune étudiant en lettres en quête d’absolu avec lequel il se lie d’amitié. Celui-ci l’accompagne dans les derniers mois de sa vie, mois au cours desquels Stauff l’entretient d’écrivains et philosophes tels que Nietzsche, Strindberg, Bloy, Leopardi, Walser et quelques autres qui ont tous en commun le fait qu’ils aient remarquablement raté leurs existences exemplaires.

D’abord fasciné par Stauff avec lequel il développe une relation de maître à disciple, Philippe en vient peu à peu à douter de lui et, au retour d’un voyage à Rome au cours duquel il discute avec un spécialiste du suicide, il décide de le mettre à l’épreuve, de le pousser en quelque sorte dans ses propres retranchements, car il a besoin de savoir si son vieil ami n’est qu’un fidèle héritier des sophistes grecs en train de le manipuler. Pour ce faire, avec la complicité d’Ariane, sa maîtresse, il organise une mise en scène à Nice, une sorte d’apothéose d’où la vérité sortira au grand jour. Manipulé, certes il l’est… mais pas comme il l’a cru au départ et, de cela, il se rend amèrement compte à la fin de ce très beau roman d’apprentissage.

L’heure de la fermeture… se présente sous la forme d’un récit de forme classique. Classique aussi est son propos qui fait constamment référence à la pensée occidentale. Mais, comme je l’écrivais au début de cette note, rares sont les auteurs qui abordent cette pensée en littérature et, qui plus est, sous l’angle de la mort volontaire. Qu’on ne s’y méprenne pas, toutefois, car Bruno de Cessole ne fait pas l’apologie du suicide. En témoigne la boutade de son personnage principal sur la question : « Ce serait faire beaucoup d’honneur à quelque chose d’aussi insignifiant que de devancer l’appel sous prétexte qu’on ne peut supporter le non-sens de ce manège, non ? » (p. 186). Non, à mon avis, l’auteur, avec une érudition lumineuse, célèbre plutôt les derniers feux de la pensée occidentale. À cet effet, les passages sur Nietzsche, Leopardi et Boèce, en autres, sont remarquables. Mais si l’auteur ne nous invite pas à mourir, il nous rappelle avec acuité que « le monde n’est qu’un jeu divin et absurde, sans rime ni raison, sans cause et sans but ». Une fois que vous aurez compris cela, alors vous n’avez plus que deux alternatives : vous entrez en religion, peu importe laquelle… ou vous mourez. Moi, je choisis la seconde option tout en n’étant pas pressé, toutefois, de la mettre à exécution.

Bruno de Cessole est né à Paris. Journaliste et critique littéraire, il a collaboré à plusieurs journaux et revues. Après avoir dirigé La Revue des Deux Mondes, il assume la direction des pages culturelles de la revue Valeurs actuelles. L’heure de la fermeture… s’est mérité le Prix des Deux Magots en 2009.

Bruno de Cessole. L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident. Paris, La Différence, 2008. Malheureusement, je n'ai pas trouvé d'édition numérique de cet ouvrage.

2009, mise en ligne en 2016-09-15

2016-09-01

Pierre Charras : La crise de foi(e)


Voici un beau petit roman – ou une grande nouvelle, c’est selon – qui appartient à la catégorie des récits de l’enfance, un peu comme
Le bout de l’île, ce roman que j’ai commis en 2011 chez ÉLP éditeur. Dans La crise de foi(e), le narrateur revient sur les lieux de son enfance pour donner un concert, car il est devenu musicien, pianiste pour être plus précis. La salle multifonctionnelle qu’il visite s’appelait autrefois Salle Louise-Michel. Par la suite, on l’a rebaptisé Salle André-Malraux, sans doute parce que Louise Michel, et la cause qu’elle incarnait, sont tombées dans l’oubli depuis la fin des années 1950… Peu importe, là, dans cette salle, pendant qu’il se livre à des essais pour tester le son du piano qu’on a loué pour lui, il se souvient... et, du coup, un événement lui revient en mémoire.

Alors qu’il avait cinq ou six ans, son père l’a emmené à une fête de Noël organisée justement dans cette même salle par les employés de l’usine. Ce jour-là, il a perdu la foi, notamment au Père-Noël… Et cela ne fut pas sans suite : « Depuis le doute ne m’a plus lâché. Sur tout. Surtout le monde. C’est un engrenage, le doute. Dès qu’on y met le doigt, le corps est avalé en entier. On raconte que pour l’amour c’est pareil. Mais de ce sujet, j’ignore tout. » Pendant cette fête, en plus de perdre la foi, le narrateur a eu une terrible crise de foie. Une indigestion monstre qui a précipité les choses…

La crise de foi(e) est un roman qui se lit d’une seule traite. Une bouffée de bonheur, si j’ose dire, qui nous rappelle que tout homme est le produit de son enfance. Quoi qu’il pense, quoi qu’il fasse, elle peut resurgit à tout moment dans le cours de sa vie et ce, au moment où il s’y attend le moins.

Écrivain, comédien et traducteur, Pierre Charras est né à Ste-Étienne en 1945. Entre 1982 à nos jours, il a écrit de nombreux romans dont Dix-neuf secondes (Mercure de France, 2003) qui a remporté le Prix du roman FNAC.

Pierre Charras. La crise de foi(e). Paris, Arléa, 2008.

c2010, mise en ligne en 2016-09-01

2016-08-17

Sylvie Aymard : Courir dans les bois sans désemparer

J'aime les premiers romans, ces œuvres qui illustrent souvent le résultat de ce que l'auteur a enfoui au fond de lui pendant longtemps avant de l’exprimer, couché sur le papier, sous la forme d'un texte touffu, maladroit, souvent avec une abondance de mots qui provoquent le vertige. Les premiers romans que j'ai lus au cours de l'été 2008 – dont le sublime Sourire de loup 
de Zadie Smith – m'ont tous fait cet effet-là. Mais ce ne fut pas le cas pour Courir dans les bois sans désemparer de Sylvie Aymard qui nous offre un roman plutôt court (110 pages) et fort bien ficelé. La différence s'explique sans doute par le fait que ce premier roman a été commis par une auteure de cinquante-deux ans, et non vingt-huit. Parfois, cela peut faire une différence.

Courir dans le bois sans désemparer raconte l'histoire d'une femme désespérée qui se réfugie, décidée à mourir, dans une maison de campagne à l'orée d'une forêt. Là, repliée sur elle-même, elle fait le décompte de sa vie, se souvenant de ce qu'elle a vécu. Ses souvenirs la ramènent d'abord au début des années 1970 alors qu'elle travaille comme dactylo dans un bureau d'architectes. Un jour, elle accepte l'invitation à dîner de monsieur Léon, son patron, et, de fil en aiguille, elle finit dans son lit, puis dans sa vie. Quand une fille, qui n'a même pas le bac et qui est mal dans sa peau depuis qu'elle est née (car son père voulait un garçon, pas une autre fille), sort avec un monsieur bien mis, on peut s'attendre à ce que la différence de référents culturels constitue un problème entre eux, surtout pour la fille, bien sûr, qui en souffre, constamment humiliée par les amis condescendants et par la famille de Léon. Sous la pression de ce dernier, qui a honte d'elle en public, elle s'évertue à changer... mais en vain: chassez le culturel, il revient au galop, non? Tout cela va bon train jusqu'au jour où, lors d'un week-end à la campagne, survient Nathan, un éternel étudiant qui se balade en camionnette dans toute la France hippie. Là, c'est le coup de foudre. Un coup de foudre à l'ancienne où un homme et une femme décident d'unir leur vie sans qu'ils ne se soient touchés encore. Au petit matin, elle quitte le lit de Léon, prend ses affaires et monte dans la camionnette de Nathan. Et ils partent ensemble, tous les deux, comme ça. Pour la première fois de sa vie, elle se sent aimée pour ce qu'elle est, pour elle-même. Et elle et Nathan vont s'aimer pendant au moins dix ans. D'un amour comme celui qu'on ressent quand on s'agenouille devant un autel. D'un amour qui aurait pu durer toujours si le malheur n’était pas venu les frapper de plein fouet. Alors là, contre toute attente, elle, la narratrice, décide de ne pas mourir, consciente toutefois du fait qu'elle devra apprendre à vivre seule, à continuer à être celle qu'elle est, à s'épanouir ainsi, pour s'ouvrir enfin aux autres, se disant, pour conclure son roman que: « Vivre. C'est déjà pas si mal ».

Je sais bien qu'on ne devrait jamais résumer un roman, car c’est toujours réducteur, quand ça ne trahit pas les intentions de l'auteur. Là-dessus, Courir dans les bois sans désemparer est l'exemple le plus éloquent qu'un bon roman ne se réduit pas à une histoire, quoiqu'en disent les pages littéraires, de plus en plus anorexiques, des journaux. Et le premier roman de Sylvie Aymard est sans nul doute à ranger dans la catégorie des bons romans, car elle a su trouver le ton juste, le style idoine, pour nous faire pénétrer, par une économie de mots, dans la vie de cette fille de rien du tout, de cette fille comme il en existe des milliers d'autres, ces filles qui grandissent dans des familles ordinaires, avec des possibilités limitées, qui font des petits boulots, se marient, font des enfants, vieillissent en n'ayant jamais pris conscience de leurs potentialités. La narratrice de Courir dans les bois sans désemparer aurait pu être l'une ces filles, si cela n'avait pas été la rencontre de cet homme qui, par son seul amour, l'a révélée à elle-même. Maintenant, elle peut vivre. Seule.

De Sylvie Aymard, on ne connaît pas grand-chose, si ce n'est qu'elle est née en France en 1954, qu'elle travaillait comme guide au musée Cluny à Paris et que, si l'on en croit son éditeur, elle vit quelque part en Bourgogne où elle se consacre à l'écriture. Après Courir dans les bois sans désemparer, Sylvie Aymard a publié, chez le même éditeur, Du silence sur les mains (Maurice Nadeau, 2008).

Sylvie Aymard. Courir dans les bois sans désemparer. Paris, Maurice Nadeau, 2006.

c2009, révisé en 2016

2016-07-07

Chris Simon : Memorial Tour

Plus rien n'arrête le touriste de nos jours. Pour se divertir de sa morne vie où il ne se passe pas grand-chose, le touriste occidental va dans toutes les directions : tourisme balnéaire où il se fait servir comme un pacha par des hommes et des femmes souvent plus scolarisés que lui ; tourisme d'aventure où il fait l'ascension du Kilimandjaro où participe à des safaris au cœur de l'Afrique des Grands lacs ; tourisme culturel où il visite des monuments et musées dans diverses capitales du monde en s'efforçant de lire les notices descriptives... Puis il y a cet autre tourisme, le tourisme morbide, celui qui consiste à ressentir des « émotions » sur des lieux des grandes catastrophes de l'humanité, présentes ou passées. À New York, des millions de personnes vont se recueillir sur l'emplacement des tours jumelles pulvérisées par les terroristes le 11 septembre 2001. À Port-au-Prince, plusieurs visiteurs demandent à voir Cité-Soleil, l'un des plus grands bidonvilles du monde. C'est ce phénomène que traduit Chris Simon dans un récit romancé qu'elle maîtrise parfaitement bien, comme à l'accoutumée. (Je dois confesser que je lis tous les ouvrages de cette auteure autopubliée qui, certes, travaille d’arrache-pied pour assurer la visibilité à ses œuvres, mais se montre aussi très généreuse de sa personne en cédant la parole à de nombreux auteurs sur son
Mag des Indés, illustrant de façon éloquente que travailler pour soi ne signifie pas se désolidariser des autres.)

Dans Memorial Tour, des touristes embarquent dans un train pour revivre l'expérience des Juifs, victimes des rafles au cours de la Deuxième guerre mondiale. Chris Simon recrée la journée dans la vie d'un couple qui se prépare à faire ce voyage excitant : ils font leur valise, font garder les enfants, s'occupent du chat... jusqu'au moment où les militaires débarquent chez eux pour les embarquer sans ménagement. Certes, ils sont un peu surpris par leur brutalité... mais ils jouent le jeu « réaliste » pour lequel ils ont payé. D’ailleurs, le mari – celui-là même qui a offert ce voyage tout inclus à son épouse - ne cesse de répéter, à chaque contrariété : « Rigoureusement historique... »

Tout en interpellant le comportement mémoriel de ses contemporains et, par le fait même, en les sortant dans leur zone de confort, Memorial Tour est un récit qui s’apparente au genre du thriller. Un récit qui nous tient en haleine du début à la fin. Un récit divertissant… qu’on est presque soulagé d’arriver – intacts – à la fin…

Simon, Chris. Memorial Tour. Éd. du Réalisme délirant, 2016. Lien vers la boutique Kindle d’Amazon.ca où vous pouvez vous procurer cet ouvrage pour une somme dérisoire...

Mise en ligne en 2016-07-07

2016-05-26

Sinclair Dumontais : La Deuxième vie de Clara Onyx

En raison d’une certaine confusion des genres littéraires,
La deuxième vie de Clara Onyx entre dans la catégorie de ces romans qui ne se laissent pas facilement résumer, sous peine d’atténuer l’intérêt de ceux qui s’apprêtent à les lire. C’est qu’à l’instar de L’empêcheur (Stanké 2004), Clara Onyx se situe à mi-chemin entre le roman policier et la science-fiction, tout en n’ayant rien à voir avec l’un ou l’autre de ces genres. En fait, ce roman n’a pas de genre ou, s’il en a un, cela n’a de toute façon aucune importance, car il ne sert que de toile de fond à un récit. Je vais néanmoins tâcher d’en rendre compte, en m’efforçant d’en suggérer la trame sans révéler son point culminant.

Dans ce roman, Sinclair Dumontais raconte la vie et la mort de Clara Onyx. Accompagné de Sydney Payne, un auteur-compositeur qui est également son compagnon dans la vie, cette chanteuse a fait du Gospel Next un courant musical au succès planétaire au début des années 1980, des années « qui n’avaient rien à nous offrir, rien qui puisse nous rassembler ». En 1987, juste après le célèbre concert de Brunt, un événement tragique vient mettre fin, toutefois, à la brillante carrière de Clara qui est assassinée par un fan. Après le drame, en signe de respect, Sydney décide de ne pas poursuivre ses activités musicales de manière à figer le Gospel Next dans le temps, à éviter qu’il soit dénaturé par d’éventuels émules car, à ses yeux, ce courant musical puissant, envoûtant, ne peut être incarné par personne d’autre que Clara. Avec l’aide de la bibliothécaire Geneviève Fribourg, qui partagera bientôt sa vie, il entreprend de rédiger la biographie officielle de la chanteuse afin d’assurer la pérennité de sa mémoire.

Jusque-là, tout va bien. On pourrait penser à John Lennon et à sa compagne Yoko Ono qui ont connu un sort similaire. Mais voilà qu’en 2010 une météorite frappe la terre, une catastrophe qui a pour effet de modifier radicalement le sens de sa rotation. En effet, celle-ci se met à tourner à l’envers, inversant ainsi le cours du temps. C’est ce qu’on appelle l’Inversion. À partir de ce moment, tous les espoirs sont ravivés : les vieux rajeunissent, les morts ressuscitent… mais cela n’est pas sans conséquence sur la vie et la mort qui prennent soudain un tout autre sens…

La deuxième vie de Clara Onyx relate avec précision l’exhumation de la chanteuse qui, en 1987 après I. (soit 46 ans plus tard en calculant les années précédant et suivant 2010, année de l’Inversion), revient à la vie, le temps fonctionnant à reculons. Pour raconter cette histoire abracadabrante, Sinclair Dumontais utilise la technique du reportage journalistique. Ainsi, dans chacun des huit chapitres du roman, un témoin s’exprime en toute liberté sur les événements. On a droit aux discours de Lucien Dalphond, témoin accrédité lors de l’exhumation de Clara, de René Dirieux, le médecin en charge du Centre de retour des célébrités, du psychologue affecté au bon déroulement de la renaissance de Clara, de l’infirmière qui lui prodigue des soins, de Geneviève Fribourg, la bibliothécaire et amie intime de Sydney Payne, de Vincent Oslo, l’assassin de Clara, de Robert Stenton, un compositeur ami de Sydney qui veut relancer la carrière de la chanteuse et, enfin, d’un journaliste qui témoigne du retour sur scène de Clara juste avant l’événement ultime… que je ne vous raconterai pas.

Avec L’empêcheur, Sinclair Dumontais souhaitait en découdre avec Dieu. Avec La deuxième vie de Clara Onyx, il s’attaque au temps et, en ce sens, va beaucoup plus loin dans sa quête d’un absolu dont l’existence s’avère fort improbable… Loin du roman métaphysique, du roman à clé, du roman grave et lourd qui pourrait caractériser un tel récit, Clara Onyx est un roman léger – dans le sens mozartien du terme – qui se lit comme un charme, notamment en raison de l’aspect ludique que Sinclair Dumontais lui confère. Personnellement, j’ai lu avec beaucoup de plaisir ce roman qui échappe à la notion même de genre littéraire, ce roman qui, tant par sa forme que par sa structure, devrait être considéré comme le roman québécois le plus original de l’année. En conséquence, je ne saurais trop vous le recommander.

Né à Montréal en 1958, Sinclair Dumontais travaille dans le secteur du marketing et des communications. En marge de son cheminement professionnel, il a signé quatre romans et cosigné cinq ouvrages inspirés du site Internet voué à la littérature et à l’histoire qu’il a cofondé en 1999 et dirigé pendant dix ans: Dialogus. En 2009, la Fondation lavalloise des lettres lui remettait son Prix de la prose pour la nouvelle intitulée La filature.


Sinclair Dumontais, La Deuxième vie de Clara Onyx. Québec, Septentrion, 2008

Mise en ligne en 2010, mise à jour le : 2016-05-26

2016-04-15

François Taillandier : Des hommes qui s'éloignent

Certains écrivent des romans avec des mots, d’autres avec des idées. François Taillandier s’inscrit dans la seconde catégorie, celle des auteurs qui cherchent avant toute chose à exprimer des idées, et non à raconter une histoire.
Des hommes qui s’éloignent raconte en effet assez peu de chose, si ce n’est le quotidien de quatre amis qui se réunissent de temps en temps pour boire un pot dans un bistrot du quartier Saint-Lazare à Paris. Le premier – Manuel – est un policier qui a une prédilection particulière pour la construction du discours, une sorte de loisir si l’on peut dire. Le deuxième – Xéni – a pratiqué divers métiers avant de se mettre à son compte, vaguement consultant en communication-marketing. D’une allure plutôt rebelle, il ne rate pas une occasion de provoquer le tout venant par ses propos extrêmes sur la société contemporaine, laissant généralement ses interlocuteurs pantois, nul ne sachant s’il a affaire à un néo-nazi ou à un trotskyste. Le troisième – Jean de Malars – est professeur d’histoire et consacre tout son temps à une recherche érudite sur la réhabilitation de Louis XVIII, l’artisan de la restauration après la période napoléonienne. Enfin le quatrième – Jérôme – est rédacteur-concepteur pour une agence de publicité, mais sa passion va plutôt pour les différentes formes que prend la langue française à travers l’espace et le temps. Il voit d’ailleurs dans la publicité « la plus grande entreprise jamais tentée d’abaissement du langage ». Pour compléter le tout, il y a Gina qui rencontre Xéni à l’agence et débute une relation avec ce type, fascinée autant que perplexe par sa personnalité ambiguë.

S’il ne raconte pas grand-chose – en ce sens qu’on ne peut déceler un fil conducteur à ce roman en mal d’intrigue –, Des hommes qui s’éloignent fourmille en revanche de toutes sortes d’idées, autant de critiques des multiples facettes de la société post-moderne dans laquelle nous vivons. Construit en agglomérant des clips de la vie quotidienne, Taillandier esquisse ses personnages dont les conversations tournent vite au dénigrement systématique de tout ce qui est, à un moment ou à un autre, admis par la majorité. Ainsi s’attaquent-ils à la conscience vertueuse des humanitaires, à l’omniprésence de la publicité, au discours unidimensionnel des médias, etc. C’est de cela, en fait, que ces hommes s’éloignent… et on peut se demander, à la fin, s’il ne vaudrait pas mieux bâtir une société sur ce qui unit les citoyens plutôt que de mettre en exergue ce qui les divise. Des hommes qui s’éloignent est un roman à lire, ne serait-ce que pour comprendre ce qui pousse certains individus à dériver vers l’extrême droite. Des hommes comme Xéni, par exemple, qui « attire l'amitié des hommes et l'amour des femmes, se dirige vers ce qu'on appelait jadis le nihilisme, et qu'on appelle aujourd'hui l'extrême droite. Il rejette les pieux mensonges qui nous permettent encore de vivre ensemble. Il s'éloigne ».

François Taillandier est né en 1955 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres, il devient professeur de français, mais quitte rapidement l’enseignement pour se consacrer à l’écriture. Entre-temps, il s’installe à Paris, travaille comme journaliste à Livres Hebdo et anime une chronique littéraire à L’Humanité, chronique qu’on peut d’ailleurs lire sur le Web. Après avoir publié quelques romans dont Personnages de la rue du Couteau (1984), Anielka (1999), N6 (2000) et Le cas Gentile (2006), François Taillandier s'est lancé dans la rédaction d'une oeuvre à la démesure toute balzacienne: raconter notre époque en cinq volumes de 11 chapitres chacun, soit au total de 55 chapitres, 55 étant le chiffre fétiche de l'auteur. De cette fresque intitulée La grande intrigue, les cinq volumes sont parus: Option Paradis (2005) et Telling (2006), Il n'y a personne dans les tombes (2009), Les romans vont où ils veulent (2010) et Time to turn (2010) tous aux éditions Stock.

Taillandier, François. Des hommes qui s’éloignent. Paris, Fayard, 1997.

2006, texte révisé en avril 2016

2016-04-02

Christine Machureau : L'ADM d'un Dieu - Yeshoua, et après ?

Jésus après la résurrection. Voilà le sujet de ce roman historique fort bien documenté, à l'image de tous les romans de Christine Machureau, d'ailleurs. Dotée d'une solide culture du monde ancien, l'auteure a l’habitude, dans ses romans, de nous fournir une foule d'informations sur le contexte historique dans lequel évoluent ses personnages, que ce soit dans La mémoire froissée 
ou dans L'Hérétique, deux romans pour lesquels j’ai rédigé des comptes rendus, d’ailleurs. Dans L’ADN d’un Dieu, toutefois, l’auteure va plus loin que dans ses romans précédents : elle entrecoupe son texte d’explications contextuelles et l’enrichit de nombreuses notes en bas de page. Mais elle ne le fait jamais au détriment de la qualité romanesque de l'ouvrage qui demeure remarquable.

Dans ce roman, Jésus, nom grec de Yeshoua bar Joseph ou ben Joseph, est aussi connu sous le nom d’Issa, selon la tradition syriaque, puis arabo-musulmane, puis enfin de Yaz ou Yusu, ou encore Yuz Asaf. Dans L'ADN d'un Dieu, on suit la vie de Jésus après la Résurrection. L'auteure apporte d'ailleurs une explication plausible et documentée de la « mort » du prophète sur la croix. En cela ce roman est fascinant... car, contrairement à ce qu'on laisse entendre dans la Bible, Jésus a connu toute une odyssée. En effet, il est parti de Jérusalem à Hérat (Afghanistan) en traversant la Mésopotamie (Damas, Alep, Mossoul) et l’ancien empire Perse. Puis de Hérat il a cheminé jusqu’à Peshawar, dans le nord du Pakistan actuel. Enfin, de Peshawar, il a traversé tout le nord de l’Inde pour s’établir à Shrinagar, une ville importante du Cachemire. Selon l’hypothèse de l’auteure, il s’y est marié et a eu trois enfants dont Jude, son aîné. Jésus a donc terminé sa vie à Shrinaga, ville de l’État du Cachemire dans le nord de l’Inde.

Pourquoi Jésus a-t-il entrepris toute cette odyssée ? D’abord, il n’avait vraiment pas envie de se faire crucifier une seconde fois… car souffrir comme il a souffert, une fois suffit amplement au destin d’un homme. Ensuite, comme il le dit lui-même à Mariam, celle que nous avons davantage l’habitude d’associer à Marie-Madeleine, sa presqu’épouse avec laquelle il a eu un enfant : « Je pars porter le Message aux tribus perdues d’Israël. Je sais les trouver. » Il les trouve, en effet, et cela donne lieu à des rencontres étonnantes avec des gens, qui parfois deviennent ses compagnons de voyage, tout aussi étonnants.

Personnellement, j’ai beaucoup aimé cet ouvrage de Christine Machureau. Un roman souvent troublant, parfois, car basé sur une hypothèse plausible (explication technique sur la crucifixion, justification des tribulations de Yeshoua, etc.), tout en s'apparentant à un récit biblique… puisque Yeshoua continue de prêcher son message et à faire des guérisons… Troublante aussi est l’attitude de l’auteure qui refuse de prendre ses distances face à Jésus et ses actes surnaturels. En cela, elle semble adhérer au discours de Jésus qui nous est présenté de manière plus humaine que dans la Bible et, surtout, sous les dehors d’un personnage éminemment sympathique, comme un homme qu'on aurait envie de suivre parce qu'il transcende les contingences socio-économiques qui sont les nôtres au quotidien.

Je pourrai continuer longtemps à vous parler de ce roman, mais cela ne rendrait pas service à l’auteure qui préfère que vous le lisiez vous-même au lieu de vous fier à l’avis de l’humble lecteur que je suis.

Chistine Machureau. L’ADN d’un Dieu : Yeshoua, et après ? Édition du 38, 2015. Le lecteur français trouvera L’ADN d’un Dieu sur toutes les plateformes. Pour sa part, le lecteur québécois le trouvera chez Archambault.

Mise en ligne le : 2016-04-02

2016-01-28

Franz Kafka : La métamorphose

Au cours de mon existence, j'ai tenté à plusieurs reprises de lire
La métamorphose de Franz Kafka. Je me souviens que cette œuvre faisait partie des lectures imposées dans un cours de littérature au collège mais, malgré cette obligation, je ne crois pas avoir dépassé la dixième page... Je ne sais trop pourquoi, mais l'histoire de cette homme qui se réveille un beau matin métamorphosé en cloporte ne me disait rien qui vaille... Dans le roman - ou plutôt cette novella car il s'agit d'une grosse nouvelle, en fait -, Kafka ne mentionne pas l’espèce d'insecte autrement que sous le qualificatif de « monstrueux », mais le lecteur avisé comprend bien qu'il s'agit d'un insecte muni de nombreuses pattes. D’ailleurs, la dernière bonne de la maison familiale, la seule qui n'ait pas peur de la « bête », le traite de cafard. Bref, Gregor Samsa, un représentant des ventes, voire un voyageur de commerce, se réveille en une sorte de gros insecte rampant. De cette transformation naissent une série de situations aussi absurdes les unes que les autres.

Il y a eu des dizaines d'interprétations de cette œuvre. Plus de vingt-huit si j'en crois Wikipédia. Et plusieurs étudiants en littérature dans le monde en ont fait des mémoires et des thèses. Faites des recherches si vous voulez... bien que cela ne représente guère d'intérêt car, au fond, La métamorphose n’est rien d'autre que le récit d'un homme aux prises avec de multiples responsabilités familiales (sa famille compte sur lui pour s'assurer d'un niveau de vie acceptable) et professionnelles (son patron va jusqu'à envoyer son fondé de pouvoir pour s'enquérir de son état... alors qu'il est tout simplement en retard !) et qui, un beau matin, pète une coche… comme nous disons ici, au Québec. D’ailleurs, Kafka a imaginé cette histoire alors qu’il n'avait lui-même pas envie de sortir du lit… En effet, pendant qu'il rêvassait, il a construit ce récit sans queue ni tête dont il a débuté la rédaction le jour même. Au fond, La métamorphose appartient au genre de l'absurde, ce même genre que reprendront avec succès des écrivains français comme Camus, Vian et Sartre par la suite.

La métamorphose est une lecture qui suscite immanquablement le malaise chez le lecteur, une lecture qui le fait sortir de sa zone habituelle de confort. C'est sans doute pour cela que je n'ai jamais réussi à lire cette œuvre en mes vertes années. Le récit de Franz Kafka s’avère aussi une lecture qui dérange parce que l'être en changement, en transformation, celui qui bouleverse ses habitudes, provoque toujours la panique autour de lui. D’ailleurs, même ceux qui l’aiment, comme les membres de sa propre famille par exemple, sont prêts à faire beaucoup pour retrouver leur état initial, quitte à procéder à l'élimination physique du proche métamorphosé...

La métamorphose est une œuvre pessimiste qui offre une fin déroutante à son lecteur désemparé… Je vous laisse la (re)découvrir, si toutefois vous avez le courage d'en entreprendre la lecture...

Kafka, Franz. La métamorphose suivi de Dans la colonie pénitentiaire / traduit de l’allemand par Bernard Lotholary. Œuvres libres de droit, c1915, disponible la Bibliothèque électronique du Québec.

Mise en ligne en 2016-01-28

2016-01-13

Honoré de Balzac : Eugénie Grandet (1834)

Après
Ursule Mirouët, voici un autre roman des Scènes de la vie province qui a pour titre un nom de femme : Eugénie Grandet (1834). Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'une orpheline, mais de la fille d'un avare fort riche. D’ailleurs, cela fait d'elle l'objet de la convoitise de la bonne société de Saumur, une petite ville du Pays de la Loire. La vie de province se réduit souvent à une histoire de familles en rivalité les unes aux autres. Et c’est le cas de Saumur où les Cruchot et les De Grassins se disputent la main d’Eugénie pour leurs fils respectifs. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Grandet a un frère à Paris qu’il ne voit plus depuis longtemps. Pour éviter l'humiliation suite à une faillite déshonorante, ce frère met fin à ses jours, ruinant du même coup son fils unique qu’il a toutefois pris soin d’envoyer chez son oncle avant le tragique événement. Donc, ce dandy aux mains blanches ignore tout des malheurs de son père et, par ricochet, des siens, lorsqu’il arrive à Saumur, la tête encore pétrie de ses galanteries parisiennes… Et c'est précisément ici que cette histoire commence.

Comme on pouvait le prévoir, Eugénie, élevée dans l'ignorance du monde, s'éprend de Charles Grandet, ce jeune homme aux manières si délicates. Comme le souligne Balzac : « Le seul aspect de son cousin avait éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se déployer d’autant plus vivement, qu’ayant atteint sa vingt-troisième année, elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses désirs. » Mignon, n’est-ce pas ? Sauf que le père d’Eugénie apprend brutalement la vérité (la mort du père, sa ruine) au jeune homme qui sombre dans un désespoir profond, ce qui attendrit encore davantage la jeune fille. Après le choc, le jeune homme finit par s’éprendre à son tour d’Eugénie qui brave tous les interdits parentaux pour lui venir en aide. L’idylle se terminera toutefois avant même de commencer car le jeune homme, pour sauver l’honneur de sa famille, quitte la France pour chercher fortune dans les colonies… Avant son départ, Eugénie lui remet tout ce qu’elle possède – une quantité d’or qu’elle a lentement accumulée au fil des ans – et le jeune homme promet de ne jamais l’oublier et, bien entendu, de revenir…

Pendant ce temps, Balzac décrit les affaires de Grandet, ses méthodes, son sens des affaires : « Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus ; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d’écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. » Ces passages sur les transactions de l’avare démontrent bien la connaissance que Balzac avait lui-même de la vie de province où les hommes d’affaires et les politiciens ne font souvent qu’uns…

Comment se termine cette histoire ? Balzac n’est peut-être pas un auteur aussi réaliste qu’on le dit mais, chose certaine, il ne s’inscrit pas dans le mouvement romantique… Le jeune reviendra, certes, mais transformé… et pas comme on l’aurait attendu. Quant à Eugénie, elle vivra sa vie en demeurant fidèle à son idéal, mais pas comme on se serait attendu non plus. Décidément, l’œuvre d’Honoré de Balzac ne cesse de m’étonner. Et je vous invite à la (re)découvrir.


Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, c 1834, ouvrage libre de droit disponible à la Bibliothèque électronique du Québec.

Mise en ligne en 2016-01-14

2016-01-07

Tarun J. Tejpal : Loin de Chandigarh

Je cherchais un
roman pour les vacances, et non un roman de vacances, romans qu’il ne faut pas confondre car la nuance est importante. Le premier vous porte haut, vous entraîne loin, vous transporte au-delà de vos horizons, alors que le second ne cherche qu’à vous divertir – comme tous ce qui entoure les Montréalais, voire les habitants des grands villes occidentales : festivals, animations de rue, cinéma, théâtre d’été, télévision, etc. –, vous divertir à en crever, comme le dit le narrateur de Loin de Chandigarh. Donc, je me suis cherché un roman de vacances. J’ai tenté de lire Je vous retrouverai de John Irving, mais ça n’a pas collé avec mes humeurs. J’ai essayé de lire d’autres romans aussi, mais peine perdue : aucun auteur n’avait la plume assez puissante pour me détacher du sol… jusqu’à ce que je tombe sur Loin de Chandigarh de l’auteur indien Tarun J. Tejpal.

Étrange roman que ce Loin de Chandigarh, un vaste roman à l’ambition démesurée, comme le pays qui a donné naissance à son auteur : l’Inde. Ce roman de quelque 700 pages est structuré en cinq parties de dimensions à peu près égales : Prema (amour), Karma (action), Artha (argent), Kama (désir) et Satya (vérité). Et il couvre près de vingt ans d’histoire (1981-1999), même davantage si l’on tient compte des digressions qui s’étendent parfois sur des dizaines de pages.

Tentons un résumé, forcément réducteur, comme tous les résumés de roman. Dans la première partie (Prema: amour), il est question du narrateur et de sa compagne Fizz, un couple de jeunes gens animé par une passion amoureuse hors du commun. Il est question aussi du roman à écrire, du projet littéraire qui porte et transporte le narrateur, lequel ne travaille que pour vivre, c’est-à-dire sans ambition professionnelle, car il veut garder sa vie pour d’autres choses. Dans la deuxième partie (Karma: action), le couple quitte Chandigarh, ville nouvelle dans le nord-ouest de l’Inde, pour s’installer à New Delhi. Le narrateur occupe un poste de réviseur linguistique chez un éditeur tandis que Fizz devient l’assistante d’une chercheure en sciences sociales. En troisième partie (Artha: argent), après un long préambule racontant l’histoire de Bibi, grand-mère paternelle du narrateur, ce dernier hérite d’une somme importante de sa parente, somme qui permet au couple d’acheter une vielle maison à Gethia, une petite ville du nord de l’Inde sise au pied de l’Himalaya. Pendant des travaux de rénovation, le narrateur découvre, dans un coffre en bois scellé, soixante-quatre carnets intimes entièrement couverts d’une écriture fine. Dès la lecture des premières pages, le narrateur plonge dans une léthargie obsessionnelle qui entraîne une crise du couple, car il n’éprouve plus aucun désir pour Fizz qui, pratiquement abandonnée, finit par le quitter. La quatrième partie (Kama: désir) est consacrée à l’histoire de Catherine, une Américaine originaire de Chicago, fille d’un père autrefois aventurier et d’une mère bigote, qui a épousé un prince indien avant de se retrouver, en raison des suites d’une étrange histoire d’amour, propriétaire de cette maison que seule la mort, en 1942, lui fera quitter. Bien entendu, Catherine est l’auteure du journal intime retrouvé par le narrateur. Enfin, dans la cinquième et dernière partie (Satya: vérité), le narrateur rétablit les faits, expliquant les liens entre les différents personnages du récit. Surtout, il entreprend de retrouver Fizz, celle qu’il aime depuis toujours et qu’il n’a pas vue depuis les quatre dernières années. L’histoire, qui a débuté en 1981, se termine à la veille du millénaire, le 31 décembre 1999.

Que dire de ce gros roman ? Un mot sur le titre, d’abord. Il est étonnant qu’on ait traduit The Alchimy of Desire par Loin de Chandigarh, un titre qui ne rend pas justice au contenu de ce roman tout entier axé sur le désir humain. En témoigne la première phrase du roman : « L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est le sexe ». Certes, du sexe, vous en trouverez en pagaille dans Loin de Chandigarh, mais que cela ne vous masque pas le fait que ce récit, rédigé à la première personne, n’est rien d’autre qu’un formidable roman d’amour avec, en toile de fond, l’histoire indienne depuis son accession à l’indépendance. Roman d’amour, certes, mais rassurez-vous, nous sommes très loin des Harlequin. En fait, Loin de Chandigarth est un roman d’une sensualité omniprésente, un roman charnel qui vous surprendra autant par sa salacité que pas sa force évocatrice, notamment sur le désir qui, comme chacun sait, gouverne le monde. Comme l’indique le Mahâbhârata, le grand livre sacré de l’Inde, « ce désir est une chose insaisissable. Le désir engendre la mort, la destruction, l’affliction. Mais le désir crée aussi l’amour, la beauté, l’art. Il est notre plus grande perte. Et il est l’unique raison de nos actes » (p. 255). Encore une fois, avant de tirer des conclusions, lisez la dernière phrase du roman, cette phrase qui renverse le tout, remettant le désir et l’amour sur le bon pied, cette phrase que je ne vous retranscris pas ici, pour des raisons que vous comprendrez aisément.

Loin de Chandigarth est le premier roman de Tarun J. Tejpal, écrit alors qu’il avait déjà dépassé la quarantaine. Comme tous les premiers romans, il a la qualité de ses défauts, c’est-à-dire que Tejpal y a mis tout son cœur, toute sa vie, édifiant un récit ample, généreux, dont la structure, parfois, peut surprendre, notamment en raison des nombreuses digressions qu’elle contient. Mais il s’agit, sans aucun doute, d’une réussite car on se laisse prendre à sa lecture, dès les premières pages, et on ne le quitte plus jusqu’à fin. Une fois les sept cents pages de mots ingérés, on reste béat d’admiration, se demandant, comme à chaque fois qu’on lit un tel livre, pourquoi ce récit, qui nous est déjà si familier, a-t-il été écrit par quelqu’un de Chandigarh, ville artificielle conçue par l’architecte suisse Le Corbusier, située à des milliers de kilomètres de notre quartier. Pourquoi lui, et pas nous ?

Tarun J. Tejpal est un célèbre journaliste indien, fondateur de Tehelka, un magazine d’investigation souvent inquiété par les autorités politiques de New Delhi, ville de résidence Tejpal. Loin de Chandigarth est son premier roman.


Tejpal, Tarun J. Loin de Chandigarh / traduit de l’anglais (Inde) par Annick Le Goyat. Paris, Buchet-Chastel, 2005.

2008, mise à jour le : 2016-01-07