2015-09-24

Paul Laurendeau : L'Islam et nous les athées

En écrivant L’islam et nous les athées, Paul Laurendeau n’a jamais eu l’intention d’offrir au public un ouvrage de type encyclopédique sur l’islam. Pourtant, tout au long de cet ensemble de textes non exhaustifs qui composent cet essai, l’auteur s’adresse à ceux qui n’en connaissent pas grand-chose, c’est-à-dire nous-mêmes, les occidentaux, ceux qui s’inscrivent dans ce « nous » de L’islam et nous les athées, même si certains d'entre nous ne sont pas athées par conviction, mais plutôt par habitude, par paresse métaphysique, aurais-je envie d'ajouter. Un Occidental peut-il se pencher sur une religion autre que celle qui passait dans la région au moment de sa naissance pour l’expliquer à ses semblables ? Oui, bien entendu… et, si cet individu s’avère ouvertement athée, comme c’est le cas de Paul Laurendeau, il risque de le faire davantage avec respect qu’un catholique, par exemple, qui chercherait à établir des comparaisons là où il n’est sans doute pas possible d’en faire.

Dans L’islam et nous les athées, Paul Laurendeau nous parle de l’islam autrement, sans concession mais respectueusement. Comme un athée, justement… Il présente ce qu’un occidental éclairé devrait minimalement savoir de l’islam et, à ce titre, apporte une contribution non négligeable à la connaissance de cette grande religion monothéiste présente dans la plupart des villes occidentales de ce siècle. Il porte un regard respectueux sur l’islam, sans discuter de la légitimité des croyances en cause. Pour lui, Mahomet, ses épouses, ses filles et les premiers califes sont des figures historico-légendaires absolument remarquables, tragiques, puissantes, quasi shakespeariennes. À travers elles, il devient possible de mieux comprendre nos compatriotes musulmans, de la même façon que l’on comprends mieux nos compatriotes anglo-saxons à travers notre découverte de leur compréhension d’un roi écossais (Macbeth), d’un prince danois (Hamlet), d’un général romain (Jules César) et de deux jeunes amoureux de Vérone (Roméo et Juliette).

Cet ouvrage s’adresse d’abord aux occidentaux parce que nos réflexes culturels au sujet de l’islam sont soit inexistants, soit totalement conditionnés par les préjugés et la propagande. Ces réflexes conditionnés sont un peu inévitables, mais il est possible de renverser la tendance en proposant une lecture humaniste de l’islam. C’est entre autres ce que l’auteur de cet essai se propose de faire. En le lisant, vous découvrirez que les émotions et les réflexions que l’islam peut encore apporter, aux gens exempts de religion, sont très intéressantes, si on a la présence d’esprit de les capter dans l’angle philosophique approprié. Et ça, nous devons en parler, plus que jamais aujourd’hui, avec un esprit libre et sans condescendance civilisatrice aucune.

Aux musulmans qui liront ce livre, l’auteur dit ceci : On peut respecter des croyances et s’y intéresser profondément, sans les partager. Mahomet et Khadîdja appartiennent au monde entier. Quand une culture influence aussi profondément la pensée universelle comme le fait l’islam, eh bien, elle attire éventuellement l’attention de ceux qui ne s’y soumettrons jamais mais s’inspireront quand même de son rayonnement, de sa portée intellectuelle et pratique, de sa sagesse, et voudront mieux la connaître et la faire connaître pour mieux vous comprendre vous, compatriotes musulmans, dont nous sommes pleinement solidaires.

Découvrons-nous les uns les autres. Voilà en substance le message que porte cet ouvrage essentiel pour ce siècle. Ouvrage qui tient de l’essai, certes, mais qui s'avère aussi d’une beauté remarquable en certaines de ses parties. Vous verrez, les deux chapitres consacrés à Aicha sont d'un lyrisme époustouflant qui confine au sublime. L'islam classique à ses héros mythiques, comme les Juifs ont les siens. Et voilà que nous comprenons drôlement mieux le schisme des années conquérantes qui ont donné naissance aux Sunnites et aux Chiites.

Paul Laurendeau, mon ami, mon frère en cette humanité déraisonnable, contribue par cet ouvrage à l’édification de ce monde qui, singulièrement, manque tellement d’humanité.

L’islam et nous les athées s’avère sans contredit un ouvrage qui « nous » fait du bien.


Paul Laurendeau, L'islam et nous les athées, ÉLP éditeur, 2015, 3,49€ ou 4,99$, disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, sur 7Switch.

Mise en ligne le 2015-09-24

2015-09-17

Marcel Arland : Monique

J’ai eu soudain envie de fuir la modernité, de quitter le Web, d’échapper à la diligence des flux quotidiens, des scoops de l’actualité (y compris de l’actualité littéraire), bref au monde tel qu’il se présente à nous, aujourd’hui, pour revenir à une époque où la pureté, la grâce, l’ingénuité étaient des qualités associées aux jeunes filles et que les hommes, qui souhaitent conquérir leurs cœurs, voire même leurs corps, étaient bien obligés d’en tenir compte, ne serait-ce que le temps d’une promesse en mariage. Alors je me suis dirigé vers les rayons des romans francophones de la Grande bibliothèque du Québec et, en parcourant les «A», je suis tombé par hasard sur
Monique de Marcel Arland. Malgré la mention « édition nouvelle » inscrite sur la page couverture, ce bouquin avait un aspect vieillot et de ses pages jaunies se dégageait une odeur de renfermé. C’est sans doute cela qui m’a attiré. Au comptoir du prêt où je me suis présenté quelques minutes plus tard, la préposée m’a dit, avec un sourire en coin, que ce livre n’avait pas été emprunté depuis décembre 1984. Plus de trente ans, donc, que ce roman n’avait pas trouvé preneur.

Monique raconte l’histoire d’un jeune homme de bonne famille aux poumons délicats qui s’installe dans une petite ville de l’est de la France, où l’air serait plus pur qu’ailleurs. Claude, le jeune homme en question, prend une chambre chez un ami de la famille, un homme d’âge mûr, vaguement artiste, qui a pour cousine Monique, une jeune fille pauvre d’à peine vingt ans. Ayant perdu ses parents en bas âge, celle-ci vit chez une tante qui l’a recueillie au sortir du couvent. Convaincue qu’elle doit expier une faute, une sorte de tare familiale (son père buvait plus qu’il n’était permis et, de son vivant, était plutôt porté sur la chose), Monique vit dans une relative solitude, absorbée par des tâches domestiques ingrates qu’elle prend néanmoins plaisir à accomplir. Claude, qui l’a connue chez sa mère il y a quelques années, est surpris de la revoir ici, dans cette petite ville remplie de paysans, de militaires et de curés. Un jour qu’il rend visite à la tante, il essaie d’entrer en contact avec elle, mais peine perdue, celle-ci demeure de marbre, ne lui témoignant que froideur et indifférence. Néanmoins ils commencent à se fréquenter, faisant parfois des balades à l’orée de la ville. Peu à peu, le jeune homme manifeste ouvertement son désir de conquérir le cœur de Monique. Comme on est en droit de s’y attendre, la résistance de la jeune fille attise le feu de Claude qui « la regardait, les yeux pleins de larmes, se retenant de la presser entre ses bras, refusant même d’y penser, afin de ne point souiller par une pensée charnelle ce jeune corps très pur » (p. 98). La suite du roman raconte le combat que livre Monique pour noyer dans l’œuf cette mauvaise propension à la passion qui lui viendrait de son père, et celui de Claude, ce jeune homme fortuné, qui ne comprend pas trop pourquoi Monique refuse ses avances. À la toute fin du roman, Monique cèdera… sans vraiment céder, car au moment de s’abandonner au jeune homme, « l’orgueil, la honte, la colère renaissaient en elle, et la préparaient à de nouveaux combats » (p. 203).

J’ai aimé ce roman qui se lit en deux heures tellement le style de Marcel Arland est coulant, agréable. J’ai aimé aussi revenir à une époque où les filles n’avaient pas d’autre choix que de trouver un mari pour survivre dans un monde qui, contrairement aux idées répandues, n’a pas cessé d’être dur, impitoyable, en dépit du fait qu’il soit libéré des pressions religieuses, familiales et sociales qui étouffaient les générations antérieures aux années 1960. Aujourd’hui, des pressions étouffent toujours les jeunes filles et les jeunes hommes, mais elles sont d’un autre ordre, et je laisse à d’autres personnes le soin d’en discuter.

De Marcel Arland, je ne sais pas grand-chose, si ce n’est qu’il est né en 1899 en Haute-Marne (France), qu’il a assumé la co-direction de la Nouvelle revue française (NRF) pendant une vingtaine d’années, qu’il est entré à l’Académie française en 1968 et qu’il est mort en 1986 à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Son roman L’ordre a remporté le prix Goncourt en 1929. Pour en savoir davantage sur cet écrivain, je vous invite à consulter l’article que lui consacre Wikipédia.fr.


Arland, Marcel. Monique. Paris, Gallimard, c1926, 1949.

2005, mise à jour le : 2015-09-17

2015-09-03

Honoré de Balzac : Maître Cornélius (1831)

À l'instar de L'Enfant maudit, des Proscrits et de bien d'autres ouvrages de la série des Études philosophiques de la Comédie humaine, ce roman – ou grosse nouvelle, c'est selon – s'inscrit dans le contexte de l'histoire de France, sans qu'il puisse être qualifié de roman historique au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Maître Cornélius se déroule à Tours vers 1479, soit trois ans avant la mort du roi Louis XI qui a cinquante-sept ans dans ce roman et qui joue un rôle de premier plan dans son dénouement. Comme cela arrive souvent chez Balzac, le roman raconte une histoire qui enchevêtre deux récits distincts.

Le premier récit peut être considéré comme une histoire d'amour. Geoges d'Estouville est éperdu d'amour pour Marie de Saint-Vallier, épouse d'un vieil homme jaloux qui la fait souffrir. À l'église, il réussit à tromper la vigilance du vieil homme et prévient Marie qui la rejoindra chez elle cette nuit-là. Entre temps, Marie, fille du roi Louis XI, réussit à lui faire parvenir une missive pour lui confier son malheur. Pour accéder à la demeure de sa bien-aimée, il passe par la maison de Maître Cornélius qui le prend pour un voleur. Cette première intrigue connaît un dénouement heureux, bien que légèrement tortueux...

Le deuxième récit raconte l'histoire de ce mystérieux personnage, Cornélius Hoogworst, usurier de son état et, comme cela sied si bien à ce genre de métier, avare. Il habite une étrange demeure au centre de Tours en compagnie de sa sœur, vieille femme acariâtre aussi avare que lui et, pour la légende, un peu sorcière. Convaincu qu'il se fait constamment voler par son personnel (il fera pendre plusieurs apprentis...), il finit par se replier sur lui-même, modifiant sa demeure en forteresse imprenable. Ce deuxième récit connaîtra un dénouement moins heureux que le premier... mais cela sera plus conforme à l'esprit du temps.

À l'instar de plusieurs romans classés dans les Études philosophiques, ce roman, non dénué de mysticisme, s'avère très agréable à lire. Dès les premières lignes, on se laisse emporter par le rythme que Balzac insuffle à son récit. Le personnage de Maître Cornélius est fascinant, certes, mais beaucoup moins que celui du roi Louis XI, sans doute le souverain le plus intéressant de l'histoire de France.


Honoré de Balzac, Maître Cornélius, c1831

Mise en ligne en 2015-09-03