2015-07-23

Metin Arditi : La pension Marguerite


C’est ma collègue et amie Élisabeth qui m’a offert ce roman lors de son récent passage à Montréal. Élisabeth vient d’un quartier périphérique de Genève et, à sa venue en terre nord-américaine, elle n’a rien trouvé de mieux que de m’offrir un roman écrit par un Suisse, alors que j’aurais de loin préférer du chocolat ou un bon morceau de gruyère. Mais je ne la remercierai jamais assez car, par ce présent, elle m’a permis de découvrir un texte éblouissant qui va sans doute figurer parmi mes lectures les plus marquantes de cette année.

Contrairement à mon habitude, je ne vais pas vous résumer ce roman. Ce n’est pas qu’il y ait un punch à vendre, non. Mais la moindre indiscrétion de ma part pourrait nuire au plaisir que vous prendrez sans aucun doute à lire ce récit qui fait moins de 150 pages. Aldo Neri, violoniste de réputation internationale, s’est installé à Genève avec sa femme, une luthière d’origine américaine. Fils d’une bonne italienne, il est né et a surtout vécu à Paris, lieu de la Pension Marguerite où travaillait sa mère avant d’en acquérir la propriété.  Au moment du récit, c’est d’ailleurs à Paris qu’il séjourne, le temps d’un concert. En matinée, un employé de l’hôtel lui remet une liasse d’une quarantaine de feuillets qu’a rédigés sa mère avant de mourir. Il provient d’un médecin qui l’a soignée il y a quelque dix ans et qui estime que ce document revient à son fils. Aldo, qui ignorait l’existence de ce manuscrit jusqu’à ce jour, en débute la lecture. Ce faisant, il découvre des choses qui lui sont révélées et qui l’atteignent au plus profond de son être. Le concert qu’il donne un peu plus tard dans la soirée en est affecté. De manière positive, toutefois, tellement est grande l’intensité avec laquelle il joue. Il a d’ailleurs droit à une ovation.

En temps réel, le récit tient en un seul jour. Avec son écriture sobre et dépouillée, l’auteur réussit à nous faire partager l’intensité avec laquelle Aldo vit cette journée en grande partie employée à lire le manuscrit de sa mère, à dialoguer avec sa femme venue le rejoindre de Genève et à se mettre en condition pour affronter le public parisien au concert du soir. Chaque famille a sans doute ses secrets. La plupart du temps, on ne les découvre jamais, car rares sont les mères ou les pères qui prennent la peine de rédiger un document avant de mourir. La mère d’Aldo Neri l’a fait, et l’auteur nous le communique avec brio et émotion. Quelle est la nature de ces secrets? Vous l’apprendrez vous-mêmes en lisant ce magnifique roman.

Écrivain, homme d'affaires et mécène suisse, Metin Arditi est né en 1945 à Ankara (Turquie). Sa famille s’installe en Suisse alors qu’il est enfant. Après des études à Lausanne et à Standford (Californie), il s'installe à Genève où il fonde une société d'investissements immobiliers. Homme d’affaires prospère, il crée la Fondation Arditi qui encourage la culture en décernant des prix et préside l’Orchestre de la Suisse romande. Parallèlement, il se consacre à l'écriture. Il a notamment publié La chambre de Vincent (2002), Victoria Hall (2004), Dernière lettre à Théo (2005), L'imprévisible (2006) et d'autres romans encore, tous publiés chez Actes Sud.


Arditi, Metin. La Pension Marguerite. Actes Sud, c2006

2006, mise à jour le 2015-07-23

2015-07-22

Sébastien Brégeon : Des vies autour du monde

J’ai croisé l’auteur sur Twitter. Il cherchait un blogueur pour relayer son ouvrage et, pour ce faire, il était même prêt à me l’offrir. J’ai refusé, bien entendu. Dans mon activité de critique littéraire, je tiens à préserver une indépendance totale. Je me suis donc procuré le premier volume
Des vies autour du monde à la boutique Kindle d’Amazon Canada, l’ouvrage n’étant pas disponible sur 7switch, anciennement Immatériel.fr. Puis j’en ai commencé la lecture. Mettons tout de suite les choses au clair : si je n’avais pas aimé cet ouvrage, s’il ne m’avait pas interpellé, je n’aurais pas pris la peine d’écrire ce billet car, en littérature, j’adhère au principe suivant : je ne parle jamais des ouvrages qui me laissent indifférents, des livres que je n’ai pas suffisamment aimés pour les partager. Je connais la difficulté d’écrire, le sacrifice que cela exige de la part de l’auteur, et jamais, ô grand jamais, je me permettrais de le décourager dans son travail.

Revenons à Des vies autour du monde. D’emblée on classerait cet ouvrage dans les récits de voyage, et on ne s’y tromperait pas, assurément. Sauf que le récit de Sébastien Brégeon est d’une telle lenteur qu’on hésite soudain à parler de voyage... En effet, à la moitié de l’ouvrage, on n’en est encore qu’à Auxerre... et, à la toute fin, on est arrivé à la première étape, une petite ville d’Italie, près de la frontière française du côté de Nice. C’est que ce voyage n’est pas un déplacement de vacances, c’est un mode de vie ou, plutôt, un projet de vie qui s’échelonnera sur plusieurs années, le but ultime étant la Nouvelle-Zélande. Pour s’y rendre, on se déplacera en mode circulaire, n’hésitant pas à faire de nombreux détours. C’est un peu tout ça qu’on apprend à la lecture de ce témoignage. Et on apprend aussi que les fermes WWOOFs (Word Wide Opportunies for Organic Farms) constituent le pilier de leur voyage. J’écris « leur » car le périple est accompli en duo : le narrateur et sa compagne, Claudia. Un duo qui escompte bien séjourner dans ces fermes tout au long de son périple.

En tant qu’homme vieillissant, je n’ai pu m’empêcher de rêver en lisant cet ouvrage, de ressentir une certaine nostalgie car, comme son auteur, à trente ans, j’ai tout laissé pour quitter mon boulot, mes amis, mon pays. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de voyage dont tout le plaisir, toute l’essence, se situe dans le déplacement, et non dans l’atteinte d’un lieu de destination, mais plutôt de vivre ailleurs, le plus loin possible de la ville où je suis né, et ce lieu fut l'archipel des Comores (1988-1990) suivi des Îles du Cap-Vert (1990-1994). Sébastien Bréjeon a choisi une autre voie, une voie qui comporte des grandes difficultés, certes, mais aussi des avantages : le coopérant volontaire est soumis à toutes sortes de contraintes et, s’il veut survivre, doit jouer le jeu de la coopération dite « internationale », alors que le voyage comme mode de vie procure une totale liberté à ses adeptes.

Avec Des vies autour du monde, Sébastien Brégeon nous donne envie de voyager, de partir, de faire quelque chose d’autre de notre vie et, en cela, c’est sans réserve que j'en recommande la lecture. Mais je vous mets tout de même en garde : il s’agit d’un récit dominé par la lenteur... avec un style qui invite à la lenteur aussi, avec ce « nous » constant du narrateur et de sa compagne, même si le lecteur n’est pas dupe : ce « nous » s’avère davantage un élément de style qu’un véritable « nous ». Ce procédé narratif, en fait, permet d’obtenir une distance envers les choses, les émotions, et s’harmonise tout à fait bien avec la lenteur du récit qu’on déguste lentement, comme un bon plat. Aussi ai-je mis plusieurs semaines à lire cet ouvrage, et j’attends le suivant, le tome 2 qui, peut-être, me fera rêver encore un petit peu plus… La littérature n’a-t-elle pas pour vocation de faire rêver aussi ?

Sébastien Brégeon. Des vies autour du monde. 1. Une aventure ordinaire. 2015. Disponible sur plusieurs plateformes, notamment à la boutique Kindle d’Amazon Canada

Pour en savoir davantage sur le projet de l’auteur, je vous invite à consulter son site Web

Mise en ligne le 2015-07-23