2015-05-28

Paul Laurendeau : L'Hélicoïdal inversé

Énonçons d'emblée un truisme : on ne lit pas un poème comme on lit une nouvelle ou un roman. Un poème, on le lit lentement. Il ne nous entraîne pas via une intrigue qui nous tiendrait en haleine, bien entendu. Le poème nous accompagne, il participe à notre vie. Le support idéal de lecture est sans contredit le smartphone, celui qu'on a toujours à portée de main. Vous êtes dans le bus : vous vous arrêtez quelques instants pour lire un poème. Dans le métro ? Idem... Évidemment, on peut encore lire des poèmes bien calé dans son fauteuil, un livre ou une lieuse posé sur ses genoux. Un recueil de poèmes est un compagnon de vie. Et c’est tout ce qui compte à mes yeux.

Voilà pourquoi je me penche maintenant, et seulement maintenant, c’est-à-dire deux ans après sa parution, sur L'hélicoïdal inversé, le recueil de poèmes que Paul Laurendeau a fait paraître chez ÉLP éditeur en 2013. C'est que Paul Laurendeau est un poète généreux. Chacun de ses recueils compte facilement deux cents poèmes... et certains de ces poèmes exigent plus d'attention que d'autres. Mais il est peut-être là, finalement, le maître mot du lecteur de poèmes: il doit y consacrer de l'attention. La lecture peut procurer une détente, certes, mais pas de la même façon qu'un roman. On ne lit pas un poème pour oublier ses tracas, ses soucis, des problèmes du quotidien. Non, on lit un poème pour plonger en soi, pour découvrir que la langue, en plus du sens qu'elle apporte aux phénomènes, a également une sonorité, laquelle peut faire éclore en nous des sensations ou, si vous préférez, des sentiments. Certes, je lis la plupart du temps un poème en silence, parce que je me trouve dans un bus bondé ou dans un métro bruyant, mais le soir, en rentrant à la maison, j'en relis certains à haute voix, et c'est là que le texte révèle tout son sens – mais peut-on vraiment parler de sens ? –, toute sa beauté.

Je connais Paul Laurendeau depuis le temps du collège. Je me souviens qu'un jour, alors que nous nous trouvions en compagnie de Sinclair Dumontais, un auteur de romans et de nouvelles dont certains sont publiés chez ÉLP éditeur, Paul a dit à celui-ci : « La poésie se fait avec des mots, pas avec des idées. » Je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai jamais oublié cette conversation que nous avons eu à trois dans une brasserie de Repentigny. Dumontais, le romancier, pris de court par Laurendeau, le poète. Eh bien, il avait raison, le poète : en poésie, le son a autant d’importance que le sens qui se rattache au mot. D’ailleurs, dans le poème d’ouverture de L’hélocoïdal inversé, Sonnet des mots et de la chose, cet énoncé se trouve bien illustré :

D'avoir rencontré le mot
M'a fait capturer la chose
Dans un angle que la prose
n'avait su mettre en lambeaux… rameaux de lambeaux…

Cataractes et dominos,
Grenade de fond de la chose,
Tu as persiflé ta cause
en chuintant d'entre les mots.

J'ai osé cueillir ces roses
Ataviques. De l'air, de l'eau.
On ne refait pas la chose
Quand elle vous triture la peau.

Puis, puit, Puy…

Forain, j'ai gauchi ma pose
Et jonglé avec trois mots...


En complément de titre de L’hélicoïdal inversé, Paul Laurendeau inscrit : « Poésie concrète ». Qu’appelle-t-on « concret » quand il est question de poésie? Il s’en explique dans le poème justement intitulé Poésie de la concrétude :

Mon rendez-vous à moi avec la concrétude
C’est donc d’évoquer, de décrire, de narrer la multitude
De ces faits biscornusiers que la signification touche.
Cette réalité référable bombine comme une mouche
Sur la vitre de tous nos sens. Et j’entends en parler
Comme on la filmerait, sans craindre, sans dévier.
C’est pas dans ma texture mais bien dans ce que je dis
Que vous percuterez la concrétude de ma poésie.


Je vous invite donc à aller à la rencontre du dit de Paul Laurendeau en vous procurant ce recueil de poèmes de cet auteur hors norme. Un recueil généreux, tout autant que son auteur, qui vous tiendra en éveil pendant des semaines, voire des mois.


Paul Laurendeau, L'hélicoïdal inversé, poésie concrète, 2013, 4,99 € - 6,49 $, disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, sur 7switch

Mise en ligne le 2015-05-28

2015-05-14

Santiago H. Amigorena : Une enfance laconique

En juillet dernier, je me suis rendu à la Grande Bibliothèque pour y chercher Ma dernière mémoire, un des derniers textes qu’a écrit Raymond Abellio avant de mourir, un auteur dont j'ai lu toute l'oeuvre romanesque au début des années 1980. En arrivant sur les lieux, j’ai constaté avec stupéfaction que les trois volumes de Ma dernière mémoire, qui pourtant figurait bien au catalogue de la bibliothèque, venaient d’être empruntés. En farfouillant sur les rayons, à droite de l’emplacement vide où devaient se trouver cet ouvrage, je suis tombé sur l’autobiographie d’un certain Amigorena intitulée Une enfance laconique, laquelle débute par cette simple phrase: « Le retour est un instant toujours lointain ». Séduit, je me suis rapidement saisi de ce livre avant qu’un autre hurluberlu ne l’emprunte. Les risques étaient minimes, sans doute, car cet auteur s’avère totalement inconnu, mais on ne sait jamais…

Outre une introduction fort succincte, Une enfance laconique compte deux parties. La première – Le premier cauchemar – s’étend sur une bonne centaine de pages qu’aucun chapitre ne découpe alors que la deuxième – La première lettre –, pourtant plus courte que la première, est structurée en trente-huit petits chapitres. Cette structure dichotomique donne déjà une bonne indication sur la construction du récit – atypique, non linéaire – qu’on s’apprête à lire. Mais là ne s’arrête pas la singularité de ce livre qui raconte «la vie d’un écrivain qui ne voulut jamais écrire, de la première à la dernière syllabe». Si Santiago H. Amigorena n’a jamais voulu écrire, c’est que l’écriture s’est présentée à lui comme l’unique moyen d’entrer en communication avec le monde. Pourquoi cela? Tout simplement parce qu’il est muet, ou du moins parce qu’il ne parle pas, s’enfonçant dans le mutisme depuis sa petite enfance, un mutisme dont personne n’a réussi à l’en faire sortir au cours des premières années de sa vie qu’il vécut à Buenos Aires (Argentine), puis à Montevideo (Uruguay) à partir de l’âge de six ans.

En fait, tout le récit que fait Amigorena de son enfance tourne autour de deux événements somme toute mineurs, événements qui correspondent aux deux parties de son autobiographie. Le premier cauchemar s’avère en quelque sorte le prétexte à une réflexion sur la mémoire, le souvenir et l’oubli. Si je qualifie cet événement de mineur, c’est que, tout en souvenant avoir fait ce cauchemar, l’auteur est bien incapable de l’évoquer avec précision. Comme il l’écrit lui-même: « Un souvenir émergeant des flots opaques de l’oubli est toujours devenu dans ma vie, ma lointaine vie, une pelletée de terre de plus extraite de l’abîme qui me sépare déjà du monde » (p. 103). Mais oublions ce premier cauchemar assez typique des cauchemars d’abandon nocturne que font de nombreux enfants de par le monde, cauchemars qui témoignent d’ailleurs assez bien de la volonté autobiographique dont la difficulté suprême consiste à dire pour la première fois ce qui cependant a été déjà dit des milliers de fois, «répétant inlassablement ce qui pourtant n’a jamais été dit » (p. 69). Oublions, donc, ce cauchemar pour nous concentrer sur l’inessentiel, sur l’accessoire qui, dans ce livre, atteint véritablement le sommet de la virtuosité littéraire quand Santiago Horacio (Saint-Jacques Horace, en français) raconte les origines de sa famille issue de deux lignées distinctes: la maternelle, juive polonaise, et la paternelle, catholique espagnole dont les aïeux n’ont cependant pas hésité à se «marier» avec des nombreuses autochtones du sud de l’Argentine. Dans la première partie de cette autobiographie, le récit des origines de l’auteur constitue une longue digression digne des écrits épiques de Gabriel Garcia Marquez et qui atténue, en fin de compte, la portée symbolique de ce premier cauchemar. Quant à la deuxième partie – La première lettre –, elle compte des textes plus courts, plus incisifs aussi, qui racontent la découverte des mots et, en quelque sorte, de l’écriture, laquelle se manifeste par une simple lettre que l’auteur rédige à l’intention de sa tante, émigrée en Angleterre.

Le retour de mémoire, dont il est question dès la première phrase de ce livre, s’effectue à Paris alors qu’Amigorena vient tout juste d’avoir trente ans et qu’il reprend l’écriture après quatre ans d’interruption. C’est de là qu’il écrit maintenant, donc, et c’est en français qu’il le fait, sa langue d’adoption. C’est sans doute ce qui explique que son livre soit rangé sous « autobiographies littéraires françaises », juste à côté des mémoires de Raymond Abellio. C’est tout ce que je sais du maintenant de cet auteur et, pour en savoir davantage, il faudra lire la suite de cette étrange autobiographie dont je recommande la lecture à tous ceux qui, comme moi, parfois, estiment que « le langage est l'ombre du silence ».

Santiago H. Amigorena est né à Buenos Aires en 1962. Après Une enfance laconique, il a fait paraître une suite de deux ouvrages à cette autobiographie – Une jeunesse aphone (2000) et Une adolescence taciturne –, tous deux publiés chez P.O.L. La notice biographique qui lui consacre cet éditeur nous apprend qu'il a rédigé une trentaine de scénarios de film. Pour le reste, son éditeur brouille plutôt les cartes quant au parcours de cet écrivain hors normes.


Amigorena, Santiago H. Une enfance laconique. Paris, P.O.L., 1998.

N.B. Les récits de Santiago H. Amigorena sont disponibles en format numérique, notamment chez 7-Switch... mais ils sont plombés de DRM...

2006, mise à jour le 2015-05-14