2015-04-23

Zadie Smith : Sourires de loup (White Teeth)

J’ai entendu parler de Zadie Smith pour la première fois en parcourant le numéro de juin 2008 du Magazine littéraire dont le dossier est consacré aux «romancières anglaises de Jane Austen à Zadie Smith». D’origine jamaïcaine, Zadie Smith est issue du milieu londonien de l’immigration qu’elle connaît comme le fond de sa poche. Sourires de loup est son premier roman, un roman qui a remporté un succès monstre dès sa parution en langue anglaise en 2000. De quoi faire pâlir d’envie de nombreux écrivains anglais qui ne peuvent, de toute façon, être plus pâles qu’ils ne le sont déjà…

D’abord, deux hommes. Le premier, Alfred Archibald Jones, est un Anglais pure souche. Après un suicide manqué, il découvre que la vie a une certaine saveur en épousant, à l’âge de quarante-sept ans, une métisse jamaïcaine de dix-neuf ans, Clara Bowden. Pour cette dernière, ce mariage constitue un moyen pratique d’échapper à une mère très impliquée dans les élucubrations apocalyptiques des Témoins de Jéhovah. Le second, Samad Miah Iqbal, est Bangladais, mais vit à Londres depuis longtemps, si longtemps… ce qui ne l’a pas empêché d’épouser Alsama, une fille du pays qui a préféré, et de loin, épouser à Londres un homme de vingt-cinq ans son aîné plutôt que vivre au Bangladesh, ex-Pakistan oriental, pays oublié des dieux car exposé en permanence à toutes les catastrophes naturelles que la terre porte en elle. Les deux hommes ont joué les héros au cours de la deuxième guerre mondiale, de sorte qu’ils sont liés, à la vie, à la mort, comme seuls peuvent l’être deux frères d’armes. Puis les enfants sont venus. Une fille prénommée Irie pour Archie et Clara, et deux garçons, Magid et Millat, pour Samad et Alsama. Deux hommes + deux femmes + trois enfants donnent deux familles anglaises issues de l’immigration qui vivent à Londres dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec des incursions en 1890, 1945 et 1970. Voici donc le roman de Zadie Smith, une saga familiale à la fois épique, burlesque et tragique, qui débute le jour de l’an 1975 pour se terminer, dans une sorte d’apothéose hollywoodienne, un autre jour de l’an, celui qui précède le troisième millénaire. À ces immigrants de première et deuxième générations s’ajoutent les Chalfen, une famille très anglaise, celle-là, qui jouera un rôle non négligeable dans le destin d’Irie, Magid et Millat. Marcus, le père, est un célèbre généticien dont les travaux sur le clonage inquiète non seulement les groupes fondamentalistes religieux, tant chrétiens que musulmans, mais également une certaine gauche réincarnée dans la défense des animaux de laboratoire.

À l’instar de Sept fleuves et treize rivières de Monica Ali, Sourires de loup est un premier roman qui, comme tous les premiers romans, respire l’urgence de dire. Dans le cas de Zadie Smith, il s’agit de faire vivre sous sa plume le milieu anglais de l’immigration, milieu difficile, s’il en est, dont les enfants échappent souvent aux parents coincés dans leurs contradictions entre les valeurs de la société d’accueil et la culture du pays d’origine. Comme le dit Samad, immigré bangladais, l’immigration n’est rien d’autre qu’une cruelle expérience: « Oui, vraiment. Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part » (p. 404).

Sourires de loup est un gros roman, certes, un pavé de 500 pages que certains éditeurs – notamment québécois, les plus conformistes de la francophonie – auraient refusé, ou tellement coupé que l’écrivain aurait été contraint de renoncer. Heureusement que cela ne s’est pas produit dans le cas de Zadie Smith, car il s’est trouvé un éditeur courageux qui a publié son roman sans rien retrancher. Bien fait pour lui… car il en a vendu des milliers d’exemplaires! Si vous avez déjà voyagé, si vous avez vécu ailleurs que dans votre pays, vous adorerez ce roman, y compris ses « longueurs ». Sinon, lisez-le quand même: vous y apprendrez quelque chose, notamment tout ce qui peut se cacher derrière le chauffeur de taxi – haïtien ou bosniaque, selon que vous trouvez à Montréal ou à Québec – qui vous conduit dans les méandres de la ville.

Zadith Smith est née à Londres en 1975 d’une famille afro-caribéenne. Outre Sourires de loup (White Teeth, 2000), elle a publié, tous chez Gallimard pour la version française, L’homme à l’autographe (The Autograph Man, 2002) et De la Beauté (On Beauty, 2005).


Zadie Smith, Sourires de loup (White Teeth) / traduit de l’anglais par Claude Demanuelli. Paris, Gallimard, 2001.

2007, mise à jour le 2015-04-23

2015-04-16

Honoré de Balzac : Ursule Mirouët (1842)


Depuis l'année 2013, j'ai débuté la lecture des œuvres contenues dans
La Comédie humaine d'Honoré de Balzac, un écrivain fascinant, quoique mal aimé par les lecteurs contemporains. Dans un premier temps, j'ai lu l'ensemble des romans et nouvelles que composent les Études philosophiques, ce qui représente pas moins de vingt œuvres. J'en ai d'ailleurs rendu compte dans une série de billets « postés » sur ce site dont le premier remettra ce projet de lecture en contexte.

Après les Études philosophiques, j'initie maintenant un autre cycle de lectures : les Scènes de la vie de province, une série de treize ouvrages qui constitue une des trois volets des Études de mœurs. Et ce cycle, je le débute avec Ursule Mirouët, un roman publié la première fois en 1842 et que vous pourrez vous procurer sur plusieurs sites de diffusion d’œuvres libres de droit comme, par exemple, la Bibliothèque électronique du Québec ou chez Éfélé.

Ursule Mirouët est le nom de cette orpheline recueillie par le docteur Minoret, un médecin qui, une fois à l’âge de la retraite, est venu se réinstaller à Nemours, une petite ville en Seine-et-Marne au début du XIXe siècle. Comme c'est souvent le cas chez Balzac, le début est lent... car cet auteur aime bien planter le décor et ses personnages avant de commencer à raconter son histoire. Et cela peut occuper plus de 20% de l'ouvrage.... Il arrive parfois que le lecteur non averti ait envie de décrocher... mais mal lui en prendrait parce que, à partir du premier aparté, l'intrigue devient soudain passionnante…. Et c'est d'ailleurs Balzac lui-même qui annonce à ses lecteurs que le meilleur est à venir... : « En ces conjonctures, un mois avant le jour où ce drame commence, il arriva dans la vie intellectuelle du docteur un de ces faits qui labourent jusqu’au tuf le champ des convictions et le retournent, mais ce fait exige un récit succinct de quelques événements de sa carrière médicale qui donnera d’ailleurs un nouvel intérêt à cette histoire. »

Voilà, le mot est dit : l’histoire prend un nouvel intérêt… alors qu’il ne s’agit que d’un aparté, un événement qui se produit « un mois avant le jour où ce drame commence… » Cet aparté, ou plutôt cette longue parenthèse, raconte la conversion au catholicisme du docteur Minoret, jusqu'alors disciple de Voltaire et des Encyclopédistes. Cette parenthèse à elle seule aurait suffi à classer ce roman dans les Études philosophiques... tellement nous sommes loin de ce supposé réalisme de l’œuvre balzacienne. En effet, cette « conversion » relève plutôt de l’illustration « concrète » des théories de la transmission de la pensée (ou du spiritisme, si vous préférez) chères à Balzac et n’est pas sans rappeler La messe de l’athée, un autre roman paru quelques années plus tôt (1836).

Comme vous le savez, Balzac n'est pas toujours facile à lire. Contrairement aux romans contemporains, souvent hyper structurés, ses récits se poursuivent sur des centaines de pages sans qu'il ait jugé bon de les structurer en chapitres... mais ceci a pour effet d’offrir au lecteur des romans d’une richesse incomparable dont les intrigues, foisonnantes à souhait, ne cessent d’alimenter notre désir d’aller plus loin.

Dois-je résumer l’histoire d’Ursule Mirouët ? Disons simplement qu’il s’agit d’une histoire sombre et romantique à la fois. Sombre parce qu’elle met à jour la cupidité de certains êtres humains qui sont prêts à toutes les vilenies pour s’accaparer l’héritage d’un vieil homme au détriment de l’orpheline et ce, sous le seul prétexte qu’ils ont des liens familiaux avec celui-ci. Romantique parce que Balzac met en scène le personnage de Savinien de Portenduère, un noble au cœur pur… mais sans le sou, comme de raison, qui épousera Ursule après avoir patiemment attendu l’autorisation de sa mère qui voyait d’un mauvais œil cette alliance avec une roturière, même dotée de plusieurs millions.

Voilà, nul besoin d’en savoir davantage pour entreprendre cet ouvrage, premier en titre des Scènes de la vie de province.


Mise en ligne en 2015-04-16

2015-04-02

Anita Berchenko : Les hirondelles sont menteuses

Vous aimez les nouvelles? Pourtant, de moins en moins d'éditeurs en publient. Il paraît que cela ne se vend pas. Je ne suis pas certain d'être en parfait accord avec cet énoncé. Certes, un recueil de nouvelles devient rarement un best-seller... mais les romans aussi ! Chez ÉLP éditeur, le recueil de Sinclair Dumontais -
Onze nouvelles - se vend davantage que la plupart des romans. Même chose pour les Chroniques du train-train quotidien d'Antoine Lefranc. Alors, quelle conclusion en tirer?

J'aime les nouvelles, même si je préfère les romans. Les nouvelles, je les lis justement entre deux romans, comme pour me reposer. Ou même entre deux chapitres, parfois. Les nouvelles, je les lis aussi plus lentement que les romans, comme si je m'arrêtais davantage à la beauté de la phrase. Ne me demandez pas pourquoi, toutefois. C'est comme ça, c'est tout.

Justement, en parlant de beauté de la phrase, on est en plein dedans avec Les hirondelles sont menteuses d'Anita Berchenko. C'est tellement beau, ce texte qui coule comme l'eau du ruisseau, qu'on n'a qu'une seule envie : continuer, nouvelle après nouvelle, sans s'arrêter... Malheureusement, cela s'arrête, forcément, au bout des dix nouvelles que contient ce recueil.

En plus d'être bien écrit, dans un style sobre, élégant, parfaitement maîtrisé, l'auteure de Suite 2086 a réuni ses textes autour d'une unité de lieu : le Lauragais. Connaissez-vous cette région? Non ? Moi, non plus... Le Lauragais est une région de France située au sud-est de Toulouse, au pied des Pyrénées. En lisant le joli texte d'Anita Berchenko, vous aurez envie de vous installer... Eh oui, les dix nouvelles des Hirondelles sont menteuses se déroulent dans une petite ville de cette région.

Unité de lieu, donc, mais unité de personnages aussi. En effet, toutes les nouvelles du recueil ont pour héroïnes des femmes aux prises avec leurs illusions, notamment sur les hommes. Elles s'appellent Marthe (veuve et heureuse de l'être), Kate (qui préfère les chats), Alice (dont les fantasmes sont bien vivants), Lise (qui rêve d'écriture), Magali (qui craint comme la peste que son homme l'abandonne), Emmanuelle (qui renonce à l'amour pour des raisons bien à elle), Nadia (qui fomente sa vengeance en souvenir de sa mère), Joanna (qui comment l'irréparable pour un peu d'affection), Yvette (qui ne jure que par l'eau de javel) et, enfin, Thérèse (à la fin tragique). Ces femmes sont en général seules, abandonnées, négligées et, puisqu'il faut bien le dire, rarement heureuses.

L'auteure de Suite 2086 ne se fait certes plus d'illusion sur l'avenir de l'homme... Heureusement, elle conserve ses illusions sur le texte, sur la littérature et sa diffusion. À nos yeux, c'est tout ce qui compte.


Anita Berchenko, Les hirondelles sont menteuses, Numériklivres, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $CA

Mise en ligne le : 2015-04-02 | catégorie : lectures