2015-02-26

Monica Ali : Sept mers et treize rivières (Brick Lane)

Je ne pouvais pas ne pas faire le compte rendu de lecture de Sourires de loup (White Teeth) – premier roman de Zadie Smith – sans faire celui de Sept mers et treize rivières (Brick Lane) – premier roman de Monica Ali – tellement les similitudes sont nombreuses entre les deux écrivaines. D’abord, toutes deux sont des immigrées de deuxième génération ayant grandi à Londres, la première en provenance de Jamaïque, la seconde du Bangladesh. Ensuite, toutes deux ont fait paraître leurs premiers romans pratiquement en même temps et, dans un cas comme dans l’autre, avec un succès immédiat. Enfin, toutes deux s’inscrivent dorénavant dans le grand courant des romancières britanniques, un courant qui réunit en son sein tant Jane Austen et Emily Brontë que Virginia Woolf et Doris Lessing, qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 2007. Mais ici s’arrête la comparaison puisque là où Zadie Smith fait vivre trois familles aux origines diverses dans un récit qui, parfois, confine au burlesque, Monica Ali centre le sien sur Nazneen, une Bangladaise de dix-huit ans envoyée à Londres par son père veuf afin qu’elle épouse un autre Bangladais, un homme « instruit » d’au moins vingt ans son aîné, qui a immigré en Angleterre depuis autant d’années.

Il s’agit de Chanu, un homme que le destin a placé sur sa route, de sorte que le fait qu’elle l’aime ou ne l’aime pas n’a pas vraiment d’importance pour elle. D’ailleurs, toute la vie de Nazneen est guidée par le Destin avec un grand « D ». Plus tard, quand ses deux filles seront en âge d’écouter, elle leur racontera souvent comment elle a été confiée à son Destin, et « comment, grâce à la sage résolution de sa mère, elle avait pu survivre pour devenir la jeune fille sérieuse au visage large qu’elle était aujourd’hui ». Le Destin, c’est le mot magique des pauvres gens – mot davantage accentué dans la tradition arabo-musulmane que dans la civilisation chrétienne, quoique… – mot, donc, qui leur permet d’accepter leurs conditions. Comme Nazneen l’apprendra beaucoup plus tard par l’entremise d’Hasina, sa sœur restée au pays, sa propre mère a fini par prendre le contrôle de son Destin, tout comme elle le fera elle-même à la fin du récit, en empruntant une voie fort différente et, surtout, beaucoup plus heureuse.

Pour le moment, voilà Nazneen à Brick Lane, un quartier de Londres dans lequel les familles d’immigrés s’entassent les unes sur les autres dans des appartements exiguës et délabrés, pour ne pas dire vétustes. Un quartier pauvre, bien entendu, qui traîne son lot habituel de problèmes sociaux : gangs de rue, trafic de drogue, intégrisme religieux, etc. Un quartier, toutefois, où elle se sent à l’aise, où elle arrive à se débrouiller avec son english spoken appris sur le tas, car son mari n’a pas jugé utile qu’elle suive des cours d’anglais à son arrivée à Londres. Chanu n’est pas un mauvais bougre, au fond. À sa manière, il prend soin de sa femme et de ses filles, mais sa vie professionnelle, malgré son bon niveau d’éducation, est un désastre qui le rend amer, irascible. Cumulant échec sur échec, il se résout à accepter, la mort dans l’âme, une place de chauffeur de taxi. Tout au long du roman, on assiste d’ailleurs à la lente désillusion de cet homme occidentalisé qui, à la fin, ayant perdu tout espoir d’une vie digne en Angleterre, choisit de rentrer au Bangladesh avec sa famille, sans lui demander son avis, bien entendu…

Entre temps, Nazneen brave les interdits et goûte au plaisir charnel avec Karim, un jeune homme qui lui livre à domicile des pièces de tissus qu’elle doit coudre pour en faire des vêtements. Une relation passionnelle qu’elle domine, toutefois, car la vie en Angleterre lui a appris au moins une chose : elle sait où mettre ses priorités. Alors, quand son mari concrétise son projet de retour au pays, elle reprend son destin en main et prend les décisions qui s’imposent dans l’intérêt de ses filles adolescentes. Point culminant du récit, le passage au cours duquel Monica Ali décrit le choix ultime de Nazneen, et la réaction désespérée de son mari, atteint un niveau d’intensité qui se situe à la limite du soutenable. Mais qu’on se rassure : Sept mers et treize rivières connaît une fin heureuse, une fin où chacun y trouve son compte, même si certains d’entre nous, avec un regard d’occidental, pourraient en juger autrement.

En fin de compte, Sept mers et treize rivières pourrait se résumer en quelques mots: l’histoire toute simple d’une jeune bangladaise qui découvre petit à petit la vie londonienne. Mais ce résumé serait forcément réducteur, comme tous les résumés. Non, pour comprendre Brick Lane, il faut surtout savoir que ce roman n’a rien de commun avec le discours larmoyant, qu’aurait pu tenir une écrivaine occidentale, sur les mariages arrangés, la soumission des femmes musulmanes ou autres phénomènes du genre, un discours fait de jugements de valeur qui, en fin de compte, ne reposent jamais sur une réelle connaissance du terrain. Tout comme il ne saurait s’apparenter à certains témoignages de femmes du Sud qui, sans être inintéressants, n’ont peut-être pas eu la distance nécessaire à la compréhension de la vie occidentale telle que vécue par ces immigrées, sans qu’elle soit ni idéalisée ni diabolisée. Non, ce qui fait toute la différence, c’est que Sept mers et treize rivières est l’œuvre d’une Anglaise issue de l’immigration, une femme d’une grande sensibilité qui n’a pas oublié la petite fille qu’elle a déjà été, qui ne renie ni le Royaume-Uni ni le Bangladesh, et qui, par-dessus tout, écrit merveilleusement bien.

En terminant, on peut s’interroger sur les titres français assignés à ces œuvres romanesques traduites de l’anglais. Ainsi, le titre original du roman de Monica Ali est Brick Lane, du nom d’un quartier populaire de Londres où vivent de nombreuses familles immigrées. Alors, pourquoi l’a-t-on traduit par Sept mers et treize rivières, un titre qui n’a aucun rapport avec le titre original anglais ? Possible que ce quartier de Londres n’ait pas la portée universelle qu’on souhaitait obtenir en langue française. Alors, on s’est rabattu sur une allusion poétique à la distance qui sépare Dacca de Londres, Nazneen de Hasina, la sœur restée au Bangladesh et qui joue un rôle important dans la chronologie du récit, car l’auteure recourt aux échanges épistolaires entre les deux sœurs pour faire défiler les années. Enfin, la traduction est un art qui m’échappe…

Sept mers et treize rivières est ce genre de roman dont on souhaite ne jamais terminer la lecture tellement on s’attache à ses personnages et à leur univers. Je vous invite, donc, à le lire et je vous garantis que, quand vous l’aurez lu, vous ne regardez plus jamais de la même manière la dame au sari que vous croisez parfois dans une rue de Montréal ou de Toronto, sans savoir si elle vient de l’Inde, du Pakistan ou du Bangladesh.

Monica Ali est née en 1967 à Dacca, au Bangladesh, d’un père bangladais et d’une mère anglaise. Ses parents viennent s’installer à Bolton, en Angleterre, alors qu’elle est encore une petite fille. Plus grande, elle choisit de vivre à Londres où elle fait des études de philosophie à Oxford, puis travaille dans le milieu de l’édition. Elle arrive à l’écriture assez tard mais avec succès puisque Sept mers et treize rivières obtient le Man Booker Prize en 2003.


Monica Ali. Sept mers et treize rivières (Brick Lane) / traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. Paris, Belfond, 2004. Disponible en numérique sur plusieurs plateformes, dont celle du Kindle d'Amazon.

Mise en ligne le 2015-02-26

2015-02-12

Terry Pratchett: La Huitième couleur

Je n'avais jamais lu un roman associé au genre fantasy avant aujourd'hui. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ces mondes fantastiques issus directement du cerveau plus ou moins dérangé d’un auteur ne m’ont jamais attiré. Aussi n'ai-je pas lu
Le seigneur des anneaux de Tolkien, la référence en la matière. Comment beaucoup de mes contemporains, je me suis simplement contenté de voir l’adaptation cinématographique de cette œuvre… parce qu'il fallait bien accompagner mon fils, devoir de père oblige ! Mais même au cinéma, cela ne m’a guère enchanté, de sorte que je m'endormais généralement dans le premier quart du film tellement je trouvais ça d'un ennui mortel. (À ce propos, le mage Rincevent, le héros du Disque-monde, dit qu’entre la passion et l’ennui, il préfère volontiers l’ennui… et je dois reconnaître, un peu lâchement, que je suis parfois de son avis.) Bref, à tort ou à raison, je n'ai jamais eu envie de lire cette série de romans qu'on ne cesse d’encenser depuis des lustres.... Cependant, un peu par hasard pendant les fêtes de fin d’année, je suis tombé sur le premier tome des Annales du Disque-monde de l’auteur britannique Terry Pratchett. Ma liseuse une fois chargée, j’ai débuté la lecture de cet ouvrage… en me surprenant d’éprouver du plaisir ! Le genre venait de gagner un adepte de plus…

D’emblée je dois préciser une chose : le monde de Pratchett n’a pas grand-chose à voir avec celui de Tolkien. Chez Pratchett, le monde est un immense disque qui repose sur les dos de quatre éléphants géants qui le transportent en se dirigeant, en une marche lente, vers l’infini. Nulle quête de l’anneau… mais une déroute incroyable qui entraîne Rincevent, un mage plutôt raté (il n’a jamais terminé son cours de magie à l’Université de l’Invisible) sur les chemins de ce monde incertain, voire périlleux. Accompagné de Deuxfleurs, un touriste naïf au bagage ambulant, Rincevent essaie de trouver un endroit tranquille pour installer ses pénates, fuyant l’incendie d’Ankh-Morpork… dans lequel il a une part de responsabilité. Bien entendu, sa route est parsemé d’embûches : des dieux et déesses, des trolls, des assassins et voleurs, des elfes, etc. Mais je renonce à vous raconter… tellement cette histoire est farfelue.

Le monde de Pratchett est à l’opposé de celui de Tolkien : il est tordu, baroque, hilarant… et je l’ai aimé autant que j’ai détesté celui de Tolkien. Pour conclure, si vous êtes un fan du Seigneur des anneaux, il est probable que vous ne le serez pas des Annales du Disque-monde.

La Huitième couleur constitue le premier volume de cette série qui en compte trente-neuf… Rédigé en 1983, il a fallu dix ans pour le rendre accessible aux lecteurs francophones. En effet, les éditions L’Atalante, qui diffuse maintenant toute la série en version ePub sans DRM (et à un prix fort raisonnable en plus) a entrepris de la publier en 1993.

Terry Pratchett, Les annales du disque-monde. 1. La huitième couleur. L'Atalande, c1983, 1996. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le 2015-02-12

2015-02-05

Paul Laurendeau : Le thaumaturge et le comédien (Le cycle Domanial 1)


Le thaumaturge et le comédien constitue le premier volet du Cycle domanial de Paul Laurendeau dont les trois volumes viennent d’être publiés chez ÉLP éditeur. En 2008, les Écrits francs (Montréal) avait publié le version papier du Thaumaturge. Quand cette petite maison d’édition a cessé ces activités en 2011, l’auteur en a repris les droits et nous a soumis l’ouvrage que l’équipe d’ÉLP, enthousiasmé par la lecture de l’œuvre, a publié d’un seul coup en mars 2013. En octobre 2008, j’avais publié un compte rendu de cet ouvrage. C’est celui-ci que je reprends, en lui apportant les modifications nécessaires, dans les lignes qui suivent.
Ce cycle prend le qualificatif de domanial, du nom du Domaine, pays tout droit sorti de l’imagination débordante de Paul Laurendeau, auquel s’ajoutent des contrées comme le Centre, la Périphérie, et mêmes quelques Pogroms. Cette entrée en matière vous indique déjà que lire Paul Laurendeau, c’est pénétrer un monde insolite dans lequel vous vous sentirez vite familier, toutefois, à la condition expresse que vous acceptiez de vous dépouiller de ces valeurs vieillies, éculées – comme la jalousie, l’autoculpabilité, l’hétérosexualité dominante, etc. – qui ont toujours cours aujourd’hui. Lire Paul Laurendeau, cela suppose aussi que vous soyez prêts à modifier de fond en comble vos habitudes langagières pour renouer avec cette langue française d’Ancien Régime où des mots comme albâtre, féale, rotacteur, puîné, coryphée et combien d’autres sont monnaie courante.

Le roman est subdivisé en deux parties distinctes. Dans la première, Rosèle Paléologue, première dame de compagnie de Dulciane, une Centriote qui, pour des raisons d’alliance entre royaumes, est devenue bien malgré elle l’épouse de Ludovor, roi du Domaine, raconte la chute du royaume Domanial à son arrière-petite-fille. On apprend alors que Cyprien, le fils du couple régnant, se meurt et que, pour le sauver, Ludovor fait appel à un thaumaturge du nom de Cégismond Novice, une espèce de Raspoutine en plus grossier qui parvient néanmoins à guérir le dauphin. Le tout pourrait s’arrêter là si ce n’est l’étrange relation qui va se déployer entre le thaumartuge et la rainette Dulciane, d’une part, et entre cette dernière et Rosèle, d’autre part. La première relation est basée sur la violence car, à chaque visite du thaumaturge à la Rainette, celle-ci en ressort passablement abîmée par les agressions – sexuelles et autres – consenties par nulle autre qu’elle-même, sans qu’on n’en comprenne les raisons qui justifient cet étrange comportement. Quant à la seconde relation, elle repose sur l’amour dévoué, voire inconditionnel, que Rosèle voue à Dulciane, sans qu’il ne soit question de relations charnelles entre elles, le saphisme étant puni de mort en cette période archaïque de l’histoire du Domaine. Cette triple relation se déploie sur fond d’une révolution populaire à laquelle, d’ailleurs, la Rainette et sa dame de compagnie ne sont pas étrangères, et qui, à la fin de cette première partie, triomphera pour faire de l’ancien royaume la République Domaniale.

Dans la seconde partie, Rosèle, l’arrière-petite-fille de Rosèle Paléogue, assume la narration du récit. Nous vivons depuis longtemps en république et les mœurs ont changé. Ainsi, elle partage sa vie avec Sylvane, son épouse, en toute légalité. Cinéaste, Rosèle entreprend de faire un film racontant l’histoire du thaumaturge, de son assassinat par Colas Irénée Polycarpe, plus ou moins le pantin de la rainette Dulciane, et de la chute du Royaume Domanial. Son film sera basé sur les témoignages de son arrière-grand-mère dont elle avait, encore enfant, enregistré la confession sur vidéo. Pour jouer le rôle du thaumaturge, elle fait appel à Jeannot Mésange, un comédien pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires… Cette seconde partie, située dans une époque fort éloignée de la première, permet d’éclaircir le comportement de Dulciane, de son amie Rosèle, du thaumaturge et, dans un effort remarquable d’imagination, de bien marquer la distance entre deux échelles de valeurs, l’ancienne et la nouvelle, sans qu’on parvienne à bien saisir si la première est supérieure à la seconde, et vice versa. Elle représente en quelque sorte une relecture de l’histoire, laquelle fera d’ailleurs scandale dans le milieu de l’histoire noyautée par la firme chargée de la diffusion des traditions historiques. Mais il n’y a pas que l’Histoire dans cette seconde partie : il y a aussi – et surtout – l’amour entre Rosèle et Sylvane, un amour qui, après avoir connu une épreuve, se renforcera…

Quand j’ai eu terminé la lecture du Thaumaturge et le comédien, un seul mot aurait pu traduire ce que j’ai ressenti: étonnement. En effet, j’ai été étonné qu’un roman aussi remarquablement bien construit n’ait pas trouvé d’éditeur au Québec et en France au milieu des années 2000. Étonné qu’un récit aussi bien ficelé n’ait pas suscité davantage d’intérêt. Étonné que la densité de ce roman, certes insolite, mais touchant à plus d’un égard, n’ait pas ému celui qui a la responsabilité de prendre la décision d’éditer, ou de ne pas éditer, ce qu’il reçoit et pour lequel il reçoit généralement des subsides de l’État. Étonné, enfin, car Le thaumaturge et le comédien, surtout en sa première partie, peut être qualifié sans problème de bon roman, si ce n’est de grande littérature, tellement le récit est fluide, enlevé et, bien entendu, d’un style superbement original. Bien entendu, je suis heureux qu’on ait pu le publier dans l’intégralité de ses trois volumes chez ÉLP éditeur.

Paul Laurendeau est un ami, ce qui peut miner la portée critique de ce billet. Alors, la seule chose que je puisse ajouter pour vous convaincre de vous procurer Le thaumaturge et le comédien, c’est que je vous défie de lire ce roman sans en vous en étonner. Et l’étonnement, c’est la plus belle chose qui puisse encore vous arriver car, comme le dit Aristote, « le commencement de toutes les sciences, c'est l'étonnement de ce que les choses sont ce qu'elles sont ». Avec Paul Laurendeau, nulle chose n’est ce qu’elle semble être…

Paul Laurendeau est né en 1958 dans la banlieue est de Montréal. Longtemps professeur de linguistique et lettres françaises à la York University de Toronto (Canada), il s’établit dans les Laurentides (Québec) où il vit avec sa famille. Il compte déjà plusieurs romans et recueils de nouvelles et de poèmes à son actif.


Paul Laurendeau. Le thaumaturge et le comédien (Le Cycle domanial 1). ÉLP éditeur, 2013, 4,99 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel. Pour en lire un extrait, cliquez sur ce lien.

Mise en ligne le 2015-02-05