2015-12-17

Chris Simon : Lacan et la boîte de mouchoirs (saison 3)

À la sortie du premier épisode de la première « saison » de
Lacan et la boîte de mouchoirs, je me suis de suite inscrit parmi les lecteurs enthousiastes des textes de Chris Simon, lisant coup sûr coup chacun des épisodes. Puis j'ai lu la saison 2,  intéressante bien entendu, mais moins enlevante que la 3 dont je viens de terminer la lecture.

Outre Hervé Mangin, le psychanalyste, on retrouve dans ce troisième volume Judith, qui va plutôt bien ces temps-ci, et Chloé, kleptomane à ses heures, forcée par sa mère à suivre des séances à trois.  Comme toujours, l'écriture de Chris Simon est fluide et le ton allègre de ses récits s'avère très agréable à lire. D'ailleurs, c'est la qualité et le défaut du projet depuis le début : ça se lit trop vite... et, du coup, on reste sur notre faim, obligé de patienter jusqu’à la sortie des prochains épisodes. Bonne nouvelle, toutefois : l’auteure vient de faire paraître l’intégrale des trois saisons de son Lacan et la boîte de mouchoirs. Cette œuvre se termine sur une note pessimiste bien que réaliste, sans doute : « L'amour c'est offrir à quelqu'un qui n'en veut pas quelque chose que l'on n'a pas... » Serait-ce là le fondement de toute psychanalyse ?

Chris Simon est une auteure indépendante. On lui doit déjà plusieurs ouvrages. Je vous invite à consulter son site qui ne manque pas d'intérêt. À l'instar de nombreux "indés", elle est diffusée à la boutique Kindle d'Amazon. Si vous ne disposez pas de la liseuse de la marque, vous pouvez installer l'application Kindle sur n'importe laquelle tablette iPad, Androïd ou Windows. Toutefois, Lacan et la boîte de mouchoirs est également disponible chez Kobo, Apple et à la FNAC. Pour en savoir davantage, cliquez sur ce lien.

Chris Simon, Lacan et la boîte de mouchoirs, saison 3, 2015. Disponible sur plusieurs plateformes, notamment à la boutique Kindle d'Amazon.ca au prix modique de 4,99$

Mise en ligne le 2015-12-17

2015-12-10

Jean-Yves Cendrey : Corps ensaignant

Dans son roman
Les jouets publié en 2005, Jean-Yves Cendrey raconte l’histoire d’un enseignant pédophile qui a sévi en Normandie pendant quelques années. La parution de ce roman lui a valu de recevoir de nombreux messages ­–  témoignages, récits, etc. – auxquels il a refusé de répondre. « Le rôle de l’écrivain n’est pas de rendre la justice ni de mener des enquêtes policières », aurait-il déclaré à Jean-Marie Laclavetine qui a préfacé Corps ensaignant. Mais voilà qu’une lettre se détache du lot, une lettre toute simple écrite par une mère « qui ne se résolvait pas à ce que sa fille disparaisse à jamais ». C’est alors qu’est né ce livre dans l’esprit de l’auteur, un livre qu’il désigne sous le nom de tombeau, au sens d’une « composition poétique en l’honneur de quelqu’un » (Petit Robert 1987), un livre, donc, pour qu’on se souvienne de cette petite fille abusée qui s’est donné la mort, dix ans plus tard, à l’âge de vingt-deux ans. « La vocation de ces pages, écrit-il à la victime, à défaut de vous rendre la vie, est de rendre à votre vie passée qui était son présent singulier. La vocation de ces pages, Céline, est de vous soustraire à une indifférence éternelle »

Dans Corps ensaignant. Jean-Yves Cendrey bâtit un récit en s’appuyant sur des témoignages recueillis autour de la mort de Céline, victime de l’enseignant pédophile Berthe. À l’exception du premier chapitre, qui prend la forme d’une lettre adressée par l’auteur à la victime, chacun des autres chapitres du roman exprime le point de vue d’un personnage impliqué dans l’événement : la mère de Céline, son père, un garçon qu’elle fréquentait avant de mourir, un professeur de l’école, un animateur, une voisine, un policier, etc. Aucune description, dans ce livre, susceptible d’alimenter la curiosité morbide que d’aucuns éprouvent face à de tels événements, car les crimes sexuels fascinent encore davantage que les faits divers où la violence s’exerce en toute gratuité. Non, rien de tout ça dans Corps ensaignant. Que des faits bruts, des témoignages consignés dans un rapport. Alors d’où vient qu’on ressent un fort malaise en lisant ce livre ? Sans doute en raison du fait que, avec une économie de moyens, l’auteur dévoile un à un les éléments d’un système qui permet à un enseignant quelconque d’exprimer sa déviance en toute impunité. D’où le mot corps qui figure dans le titre de roman, corps ensaignant, c’est-à-dire une corporation professionnelle qui permet à l’enseignant d’obtenir la protection de son syndicat, de sa hiérarchie, des policiers de la localité, etc., et ce même en cas de crimes déviants dont les victimes finissent, dans plusieurs cas, par mourir.

Je ne sais pas si je dois vous conseiller la lecture de ce roman. Peut-être que oui, après tout, dans la mesure où il s’agit d’un récit assez court, un texte qui se lit d’une seule traite, et que le malaise que vous ressentirez à sa lecture s’estompera au roman suivant. Lisez ce livre, donc, ne serait-ce pour vous rappeler que les victimes des pédophiles n’ont pas toutes la chance de recevoir de larges compensations financières, de lancer une fondation et de faire paraître un livre pour en témoigner. Car la plupart vivent dans le silence, dans la honte, blessés au plus profond de leur être, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus de souffrir, ils mettent fin à leurs jours.

Jean-Yves Cendrey est un écrivain français né à Nevers en 1957. Il a plusieurs romans à son actif. Pour en obtenir la liste, je vous invite à consulter l’article que lui consacre Wikipédia.fr.

Jean-Yves Cendrey. Corps ensaignant. Paris, Gallimard, 2007. Malheureusement, l’auteur est publié chez un éditeur prestigieux, certes, mais réfractaire au numérique. Il faudra vous rabattre sur la version papier, disponible dans une bonne bibliothèque.

2008, mise en ligne en 2015-12-10

2015-12-03

Marie-Andrée Mongeau : Conte d'ascenseur

Originaire de la banlieue est de Montréal, Renée Côté aurait pu continuer à vivre auprès de ses parents et amis mais, à l'heure des choix, elle décide de poursuivre ses études en région, plus précisément à Rimouski, capitale administrative du Bas-Saint-Laurent. Elle a gardé de bons souvenirs de ses années d'études. Voilà pourquoi, quinze ans plus tard, elle quitte son poste dans un collège du centre-ville de Montréal pour retourner à Rimouski où elle enseigne les mathématiques. Et c'est là que ce roman atypique débute, comme un retour aux sources, un retour à l'adolescence, à des années heureuses et malheureuses, comme toutes les années.

Si j'ai qualifié ce roman d'atypique, c’est qu'il semble n’appartenir à aucun genre connu. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas d'un récit intimiste car, au fond, on ne connaît que peu de choses sur les états d'âme de Renée. En effet, on la sait célibataire, mais sans plus. Et quand elle se fait poser un lapin par un ami, elle réagit comme une adolescente qui tourne ça à la blague, et non comme une femme blessée par ce comportement à la limite de l’irrespect.  Ce Conte d’ascenseur pourrait aussi être associé à une chronique réaliste sur la vie quotidienne d'une professeure de mathématiques dans un collège en région, mais ce n’est pas vraiment ça non plus, notamment en raison de ces interstices au cours desquels tout un chacun prend un ascenseur, un étrange ascenseur... Et c'est là que le roman bascule carrément dans le conte fantastique, bien que…. Décidément, on ne sait plus trop où nous en sommes avec ce Conte d'ascenseur.

Dans les faits, plus qu'à un roman, le « conte » de Marie-Andrée Mongeau s'apparente davantage à un ensemble de nouvelles regroupées autour d'une unité de lieu et de temps. Nouvelles réalistes, certes, mais entrecoupées de contes fantastiques. Et l’ensemble offre plusieurs niveaux de lecture, ce que lui confère d'ailleurs tout son intérêt : 1) le roman d'une prof de maths dans un collège, une enseignante qui, manifestement, s'intéresse à ses étudiants qu'elle considère à l'occasion comme ses protégés ; 2) le récit du coming-back, du retour vers le lieu de l'adolescence, du lieu où l'héroïne retrouve aussi d'anciens étudiants aujourd'hui devenus ses collègues ; 3) un conte fantastique qui se déroule dans un huis-clos − cet étrange ascenseur − et qui traumatise chacune des personnes qui ont la mauvaise idée d'y pénétrer...

Œuvre atypique, auteure atypique… Marie-Andrée Mongeau a exercé le rare métier – pour une femme, à tout le moins – de mécanicienne de marine pendant plus de vingt ans. Elle vit aujourd’hui à une centaine de kilomètres de Rimouski, dans des « terres » sises à cheval entre le Bas du fleuve et la Gaspésie. Conte d’ascenseur  est son premier roman.

Marie-Andrée Mongeau, Conte d'ascenseur. ÉLP éditeur, 2015, 3,49 euros ou 4,99 $ : lien vers la page Web de l'ouvrage sur le site ÉLP éditeur.

Mise en ligne en 2015-12-03

2015-11-18

Allan E. Berger : Histoires de ténèbres et de lumière

Je ne suis pas familier avec la spéléologie. Je me souviens qu’à l’université un camarade faisait partie d’un club... mais je trouvais légèrement farfelue cette activité de « loisir » qui consiste à s’enfoncer dans des grottes froides et humides dans lesquelles les araignées et les rats font sans doute bon ménage. Mais depuis que je connais Allan Erwan Berger, j’ai changé d’avis et je regrette presque de ne pas avoir accompagné cet ami dans ses randonnées souterraines. Déjà, dans le premier volume de
Cosmicomedia, on peut suivre Lucas dans les catacombes parisiennes. C’est d’ailleurs suite à un éboulement que le héros de ce superbe roman trouve cet étrange objet qui lui permettra de pénétrer des mondes... Mais revenons au présent recueil.

Ces Histoires de ténèbres et de lumière portent essentiellement sur le milieu souterrain. Nouvelle après nouvelle, on suit le narrateur qui nous fait partager sa passion : la découverte de lieux et d’objets, témoins de temps révolus. Il en résulte un ensemble de textes qui relatent « certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres. »  Voilà, l’aventure est lancée : installez-vous confortablement dans votre fauteuil et accueillez, l’esprit grand ouvert, ces Histoire de ténèbres et de lumière qui constituent, qu’on le veuille ou non, le fond à partir duquel s’élève l’imagination des hommes et des femmes de ce monde.

Ces histoires sont au nombre de six : Sous la vieille ville, Le voyage aux Kerguelen, La Faction, La rivière du Géant, L’équinoxe et La seconde nef de Vaucroix. Tentons un résumé de chacune d’elle.

Sous la vieille ville, première nouvelle du recueil, raconte une sortie spéléologique dans les bas-fonds d’une vieille ville non identifiée par l’auteur. Dans ces souterrains, les protagonistes côtoient du meilleur comme du pire. Comme l’auteur le précise : « Dans le silence des galeries cavalcadent d’étranges carnavals, qu’on ne peut toucher, dont les langues ne sont pas enregistrées dans les livres bienséants, mais qui pourtant vous modèlent avec puissance. » Vaut mieux ne pas s’étendre sur le sujet…

Le voyage aux Kerguelen ne se déroule pas, comme le titre de cette nouvelle semble l’indiquer, dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), mais dans les catacombes de Paris, lieu touristique certes, mais dont les deux amateurs de spéléologie poussent jusqu’à la limite… En fait, dans certains sous-sol de la capitale de la France, nous sommes loin, très loin : « Il n’y a rien de plus éloigné d’une capitale que ses souterrains endormis. Il n’y a rien de plus séparé du présent que leurs galeries enfermées dans l’immobilité. Les carriers semblent les avoir quittées de la veille, mais leurs fantômes n’y reviendront pas […] Nous sommes aux antipodes. » Inutile, donc, de se rendre aux Kerguelen pour y aller…

Dans La faction, le narrateur est accompagné de quelques amis dans l’exploration d’une champignonnière en partie effondrée par endroits. Au milieu de nulle part, ils tombent sur un vieux chien que son maître a mis dans un sac avant de le jeter dans un puits. Ensemble, mais non sans difficulté, ils décident de sauver cet animal abandonné par « une immonde crevure ». Une belle leçon d’empathie envers les êtres vivants.

Quant à La Rivière du Géant, quatrième « histoire » de l’ensemble, et aussi la plus longue (c’est presque une novella), elle se passe sur l’île de Crète (Grèce). Alice Jeannet, une « touriste » suisse, s’aventure dans un coin perdu, difficile d’accès, dans lequel elle trouve à se loger dans le seul établissement du hameau. Elle s’ouvre de son projet aux tenanciers : pénétrer en profondeur dans une grotte pour ramasser des coquillages. Idée saugrenue s’il en est car cette grotte – celle de la Rivière du Géant – est entourée d’une aura de mystère par les habitants, comme c’est souvent le cas pour les grottes, me direz-vous... En effet, quand on y pénètre au-delà de la deuxième salle, on entend le souffle du Géant qui, plus on avance, plus se rapproche de nous. Jusqu’à ce que ça devienne insoutenable. Quel est le secret du mystère ? Lisez cette grosse nouvelle pour le découvrir.

Dans L’Équinoxe, le récit nous fait traverser les catacombes d’une ville non identifiée. Dans un réseau fourmillant de carrières abandonnées depuis 400 ans, le narrateur et son ami organisent des cérémonies, notamment la « fête de l’équinoxe ». L’entrée des catacombes est située au square Galilée, tout près du commissariat de police. C’est avec quatre policiers que nos deux amis, les « officiels » (seuls civils administrativement accrédités en ces tunnels), vont organiser la visite des lieux dans lesquels se trouvent déjà les membres d’une Amicale. Une jeune fille, désignée comme l’hiérophante, explique le sens de la rencontre en terminant par ces mots : « Écoutez bien, les gens : tout comme cette colonne d’eau, que le vieux dieu illumine, apporte la vision au milieu de notre assemblée vouée à l’ombre, les sciences apportent leur lumière au milieu des ténèbres où nous tâtonnons. Je vous souhaite à tous une merveilleuse année, fertile et productive ; soyez attentifs à vos ouvrages, et honorez les disciplines. »

Enfin, La seconde nef de Vaucroix raconte l’exploration des soubassements d’une église près de St-Ouen des Oucques dans la seconde nef de laquelle on aurait rendu un culte à la déesse Brigitte. Nos explorateurs amateurs, toutefois, découvrent un endroit inattendu qui a, en définitive, peu de chose à voir avec cet espace rêvé où quelques illuminés auraient rendu un culte ésotérique à la déesse…

Je pourrais bien sûr vous confier que j’ai adoré ces Histoires de ténèbres et de lumière, mais on me dirait impartial… car j’aime tout ce qu’écrit cet Allan E. Berger que, par ailleurs, je considère comme mon frère en cette humanité désolante. Donc, je termine en ne vous citant qu’une phrase, la dernière de La rivière du Géant : « Que la lumière est belle au fond des cœurs sans armes ! »

Maintenant, vous faites ce que vous voulez…


Allan E. Berger. Histoires de ténèbres et de lumière  [nouvelles], ÉLP éditeur, 2015, 3,49 euros ou 4,99 $

Mise en ligne en 2015-11-19

2015-11-12

Florian Zeller : La fascination du pire

« Florian Zeller a 25 ans». Étrangement, c’est par l’énoncé de son âge que débutent les notices biographiques des quatre romans publiés par cet auteur jusqu’à maintenant. Pourquoi l’éditeur ne les fait-il pas débuter par: «Né en 1979, Florian Zeller…». Un coup de marketing, sans doute, car on cherche visiblement à présenter l’auteur comme un jeune prodige, une sorte de virtuose des lettres. Ou alors comme l’écrivain de la modernité. Comme si le fait d’être jeune suffisait à lui-seul à apporter un éclairage nouveau sur le monde.

La fascination du pire raconte le séjour en Égypte de deux écrivains, l’un Français (le narrateur), l’autre Suisse (Martin) qui, sous l’égide d’un ministère quelconque dédié à la culture et à la coopération, représentent la France et la francophonie dans cette région de monde, notamment en participant à des rencontres littéraires au Caire. Mais, dès les premières pages du roman, on se rend vite compte que cette mission devient le vaste prétexte pour discourir sur la triple préoccupation de l’heure: l’islam, le sexe et l’occident. D’ailleurs, aussitôt que les deux écrivains prennent place dans l’avion, le conflit éclate quand l’un des passagers refuse que sa femme – une femme voilée, bien entendu – s’assoie à côté du narrateur, ce qui déplaît à Martin qui ne tolère guère ce genre d’accommodements raisonnables. Rendus au Caire, ce dernier ne cherche qu’une chose: se payer une prostituée. Mais voilà qu’il apprend avec stupéfaction qu’on ne baise plus en Égypte, que les seules prostituées qui restent sont Marocaines – et non Égyptiennes comme on serait en droit de le supposer – et qu’elles sont réservées aux Saoudiens de passage. Cette situation engendre une frustration croissante chez le Suisse qui, tout au long de son séjour au Caire, fera tout pour obtenir une « fille ». Humilié, même molesté à la sortie d’un bar, ce dernier rentre en Europe plus frustré que jamais. Pour sa part, le narrateur adopte une attitude contraire, allant même jusqu’à refuser les avances d’un agent culturel de l’ambassade (d’origine marocaine, d’ailleurs) par fidélité pour sa compagne restée à Paris. Ce dernier constate néanmoins que l’Égypte a changé: la montée de l’islamisme est palpable, ce qu’illustre la pratique – beaucoup plus répandue que par le passé – du port du voile pour les femmes.

De retour à Paris, les choses se corsent. Martin écrit un roman qui raconte sa récente expérience au Caire et qui, en quelque sorte, met en cause l’islam. Cela lui vaut des menaces de mort. Accusé de racisme, il se défend en rappelant brièvement qu’une religion est avant tout un système d’explication du monde et que, à cet égard, condamner l’une d’entre elles est un acte philosophique qui n’a par définition rien à voir avec ceux qui y adhèrent (p. 202). Peine perdue, il succombe à un attentat.

En parsemant son récit de déclarations péremptoires sur des sujets d’actualité comme l’islam et l’occident, Florian Zeller cherche visiblement à choquer, à provoquer. Dans un entretien qu’il accorde au Magazine littéraire de décembre 2007 (p. 92), l’écrivain Richard Millet déclare: «Nombre de jeunes écrivains utilisent le roman comme instrument de promotion sociale. Qu’un écrivain ait envie d’être connu et lu, c’est une chose tout à fait légitime. Mais nous avons basculé dans l’ordre de la performance – il n’est plus question de faire une œuvre ou même de se faire remarquer mais de rentrer dans un processus de starification. Le livre est devenu un produit!» Ce jugement pourrait s’appliquer à Florian Zeller, bien qu’il apparaît trop sévère à mon avis, car La fascination du pire est un roman fort agréable à lire, un roman qui nous plonge dans un malaise tout à fait contemporain, même s’il manque de nuance à l’occasion. D’ailleurs, comme l’auteur l’écrit lui-même, «les nuances, bien souvent, sont une façon de ne pas penser» (p. 176). Reste à savoir si le contraire est aussi vrai… Sauf qu’ici il s’agit moins de nuances que de vision partielle, de mise en scène d’évidences et de situations caricaturales. Pour parer à toute attaque, Zeller joue le jeu du roman dans le roman, qualifiant lui-même le roman de Martin d’une «succession d’a priori sur le sujet, représentant bien, à mon sens, l’état d’esprit que pouvait avoir depuis quelques mois un Occidental moyen suivant l’actualité internationale » (p. 197). C’est à se demander où l’on va… avec ce qu’il est convenu d’appeler un auto-dédouanement. Enfin, la réflexion de Zeller sur le «roman européen» laisse songeur. À croire que le jeune auteur n’a jamais entendu parler de Naguib Mahfouz, de Gamal Ghitany et de Sonallah Ibrahim, pour ne nommer que ceux-là parmi plusieurs autres écrivains égyptiens.

Professeur de littérature à l’Institut d’études politiques de Paris, Florian Zeller est considéré comme un jeune écrivain prometteur. À vingt-deux ans, il publie son premier roman – Neiges artificielles (2002) – qui lui vaut un prix de la Fondation Hachette. Il publie ensuite Les Amants du n’importe quoi (2003), Julien Parme (2006) et quelques pièces de théâtre. La Fascination du pire s’est vu décerner le prix Interallié en 2004. Et il n'a cessé de publier depuis. Pour en savoir davantage, veuillez consulter la notice que lui consacre Wikipédia. 

Florian Zeller. La fascination du pire. Paris, Flammarion, 2004 : ouvrage malheureusement non disponible en format numérique.

2005, mise à jour le : 2015-11-12

2015-10-19

Octave Feuillet : Le roman d'un jeune homme pauvre

Connaissez-vous l'écrivain français Octave Feuillet (1821-1890)? Et bien... moi, non. Plus les années passent, plus je deviens vieux, et plus je deviens vieux, plus je m'étonne chaque fois de découvrir un auteur, un compositeur, enfin... un artiste que je ne connaissais pas. Je me dis alors que ceux qui ont quitté ce monde trop vite ont raté quelque chose.

Bon, revenons à ce Feuillet. Je l'ai découvert alors que je m'apprêtais à débuter la lecture d'un ouvrage d'un autre écrivain, un auteur souvent assimilé à la littérature dite mineure du tournant du siècle (je parle du XXe siècle, bien entendu) : Pierre Loti (1850-1923). En effet, l'éditeur de textes libres de droit Effélé diffuse ses œuvres complètes, et le premier tome de celles-ci reproduit son discours d'entrée à l'Académie française, discours qui s'avère en fait un hommage à Octave Feuillet dont il reprend le siège suite au décès de ce dernier. Et voilà que Pierre Loti, disparu depuis bientôt cent ans, m'a référé à un écrivain plus vieux que lui encore... et il l'a fait à son détriment, car j'ai lu Feuillet, et pas Loti, du moins pas encore.

D'Octave Feuillet, je viens de lire Le roman d'un jeune homme pauvre. Le récit, d'une simplicité quasi juvénile, prend la forme d’un journal intime tenu par Maxime-Jacques-Marie Odiot, marquis de Champcey d’Hauterive, un jeune homme d'origine aristocratique qui vient d’apprendre, à la mort de son père, qu’il est complètement ruiné. Ce père, un passionné des courses de chevaux, n'a laissé que des dettes à ce fils qui doit, par ailleurs, assumer les frais de subsistance de sa sœur au couvent. Pour s'en sortir, après avoir connu la faim pendant quelques jours, il accepte un poste d'intendant dans un domaine de la Bretagne profonde. Là vit une famille roturière dont le chef de famille, un vieillard de plus de 85 ans, « a fait fortune dans les colonies ». Il aurait commandé un navire de corsaires. Bref, ce monsieur, qui a pour nom Larocque, a épousé une créole avec laquelle il a eu un une fille très jolie : Marguerite. Tout ce beau monde vit donc dans un château de Bretagne et règne sur un domaine assez vaste.

Le récit des événements se déroule dans un lieu clos, si j'ose dire. Loin de Paris et de toute autre ville d'importance, la famille vit repliée sur elle-même, fréquentant l'élite aristocratique des villages environnements. Bien entendu, ils sont riches, très riches même, et la jeune fille, d’une beauté remarquable, suscite bien des convoitises de la part de ces nobles locaux qui n’ont plus le lustre d’antan… et qui, pour rehausser leur mode de vie, se déclarent prêts à épouser une roturière. Un nom contre du pognon, quoi. Un échange équitable en cette ère post révolutionnaire. Mais Maxime Odiot, régisseur de ce domaine, cache la qualité de ses origines pour éviter qu’on soupçonne ses états de noblesse qui, s’ils s’avèrent connus, pourraient lui faire perdre son emploi… Oui, je sais, normalement c’est plutôt son casier judiciaire qu’on cache au tout venant… mais, dans le contexte de l’époque, ça se comprend.

Ai-je besoin de continuer ? Maxime tombera amoureux de la belle Marguerite, amour impossible au premier abord, mais il s’agit d’un roman, non ? Un roman très romantique en plus dont l’auteur place en haut de son échelle des valeurs la noblesse d’un homme, même s’il est pauvre comme Job. Noblesse de cœur, bien entendu, conjuguée à la « noblesse de race ».

Dans l’ère de barbarisme dans laquelle nous vivons depuis le début de ce siècle, la lecture d’un tel roman peut faire du bien. Et l’intrigue en milieu fermé, même quand il ne s’agit pas d’un roman policier, a le don d’entourer une histoire d’un aura de mystère. Bref, Le roman d’un jeune homme pauvre constitue hors de tout doute un roman d’un autre temps, mais ça demeure un bon roman que je n’hésite pas à vous conseiller.


Octave Feuillet, Le roman d’un jeune homme pauvre, Calmann-Lévy, c1883, disponible à la Bibliothèque électronique du Québec.

Mise en ligne le : 2015-10-29

2015-09-24

Paul Laurendeau : L'Islam et nous les athées

En écrivant L’islam et nous les athées, Paul Laurendeau n’a jamais eu l’intention d’offrir au public un ouvrage de type encyclopédique sur l’islam. Pourtant, tout au long de cet ensemble de textes non exhaustifs qui composent cet essai, l’auteur s’adresse à ceux qui n’en connaissent pas grand-chose, c’est-à-dire nous-mêmes, les occidentaux, ceux qui s’inscrivent dans ce « nous » de L’islam et nous les athées, même si certains d'entre nous ne sont pas athées par conviction, mais plutôt par habitude, par paresse métaphysique, aurais-je envie d'ajouter. Un Occidental peut-il se pencher sur une religion autre que celle qui passait dans la région au moment de sa naissance pour l’expliquer à ses semblables ? Oui, bien entendu… et, si cet individu s’avère ouvertement athée, comme c’est le cas de Paul Laurendeau, il risque de le faire davantage avec respect qu’un catholique, par exemple, qui chercherait à établir des comparaisons là où il n’est sans doute pas possible d’en faire.

Dans L’islam et nous les athées, Paul Laurendeau nous parle de l’islam autrement, sans concession mais respectueusement. Comme un athée, justement… Il présente ce qu’un occidental éclairé devrait minimalement savoir de l’islam et, à ce titre, apporte une contribution non négligeable à la connaissance de cette grande religion monothéiste présente dans la plupart des villes occidentales de ce siècle. Il porte un regard respectueux sur l’islam, sans discuter de la légitimité des croyances en cause. Pour lui, Mahomet, ses épouses, ses filles et les premiers califes sont des figures historico-légendaires absolument remarquables, tragiques, puissantes, quasi shakespeariennes. À travers elles, il devient possible de mieux comprendre nos compatriotes musulmans, de la même façon que l’on comprends mieux nos compatriotes anglo-saxons à travers notre découverte de leur compréhension d’un roi écossais (Macbeth), d’un prince danois (Hamlet), d’un général romain (Jules César) et de deux jeunes amoureux de Vérone (Roméo et Juliette).

Cet ouvrage s’adresse d’abord aux occidentaux parce que nos réflexes culturels au sujet de l’islam sont soit inexistants, soit totalement conditionnés par les préjugés et la propagande. Ces réflexes conditionnés sont un peu inévitables, mais il est possible de renverser la tendance en proposant une lecture humaniste de l’islam. C’est entre autres ce que l’auteur de cet essai se propose de faire. En le lisant, vous découvrirez que les émotions et les réflexions que l’islam peut encore apporter, aux gens exempts de religion, sont très intéressantes, si on a la présence d’esprit de les capter dans l’angle philosophique approprié. Et ça, nous devons en parler, plus que jamais aujourd’hui, avec un esprit libre et sans condescendance civilisatrice aucune.

Aux musulmans qui liront ce livre, l’auteur dit ceci : On peut respecter des croyances et s’y intéresser profondément, sans les partager. Mahomet et Khadîdja appartiennent au monde entier. Quand une culture influence aussi profondément la pensée universelle comme le fait l’islam, eh bien, elle attire éventuellement l’attention de ceux qui ne s’y soumettrons jamais mais s’inspireront quand même de son rayonnement, de sa portée intellectuelle et pratique, de sa sagesse, et voudront mieux la connaître et la faire connaître pour mieux vous comprendre vous, compatriotes musulmans, dont nous sommes pleinement solidaires.

Découvrons-nous les uns les autres. Voilà en substance le message que porte cet ouvrage essentiel pour ce siècle. Ouvrage qui tient de l’essai, certes, mais qui s'avère aussi d’une beauté remarquable en certaines de ses parties. Vous verrez, les deux chapitres consacrés à Aicha sont d'un lyrisme époustouflant qui confine au sublime. L'islam classique à ses héros mythiques, comme les Juifs ont les siens. Et voilà que nous comprenons drôlement mieux le schisme des années conquérantes qui ont donné naissance aux Sunnites et aux Chiites.

Paul Laurendeau, mon ami, mon frère en cette humanité déraisonnable, contribue par cet ouvrage à l’édification de ce monde qui, singulièrement, manque tellement d’humanité.

L’islam et nous les athées s’avère sans contredit un ouvrage qui « nous » fait du bien.


Paul Laurendeau, L'islam et nous les athées, ÉLP éditeur, 2015, 3,49€ ou 4,99$, disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, sur 7Switch.

Mise en ligne le 2015-09-24

2015-09-17

Marcel Arland : Monique

J’ai eu soudain envie de fuir la modernité, de quitter le Web, d’échapper à la diligence des flux quotidiens, des scoops de l’actualité (y compris de l’actualité littéraire), bref au monde tel qu’il se présente à nous, aujourd’hui, pour revenir à une époque où la pureté, la grâce, l’ingénuité étaient des qualités associées aux jeunes filles et que les hommes, qui souhaitent conquérir leurs cœurs, voire même leurs corps, étaient bien obligés d’en tenir compte, ne serait-ce que le temps d’une promesse en mariage. Alors je me suis dirigé vers les rayons des romans francophones de la Grande bibliothèque du Québec et, en parcourant les «A», je suis tombé par hasard sur
Monique de Marcel Arland. Malgré la mention « édition nouvelle » inscrite sur la page couverture, ce bouquin avait un aspect vieillot et de ses pages jaunies se dégageait une odeur de renfermé. C’est sans doute cela qui m’a attiré. Au comptoir du prêt où je me suis présenté quelques minutes plus tard, la préposée m’a dit, avec un sourire en coin, que ce livre n’avait pas été emprunté depuis décembre 1984. Plus de trente ans, donc, que ce roman n’avait pas trouvé preneur.

Monique raconte l’histoire d’un jeune homme de bonne famille aux poumons délicats qui s’installe dans une petite ville de l’est de la France, où l’air serait plus pur qu’ailleurs. Claude, le jeune homme en question, prend une chambre chez un ami de la famille, un homme d’âge mûr, vaguement artiste, qui a pour cousine Monique, une jeune fille pauvre d’à peine vingt ans. Ayant perdu ses parents en bas âge, celle-ci vit chez une tante qui l’a recueillie au sortir du couvent. Convaincue qu’elle doit expier une faute, une sorte de tare familiale (son père buvait plus qu’il n’était permis et, de son vivant, était plutôt porté sur la chose), Monique vit dans une relative solitude, absorbée par des tâches domestiques ingrates qu’elle prend néanmoins plaisir à accomplir. Claude, qui l’a connue chez sa mère il y a quelques années, est surpris de la revoir ici, dans cette petite ville remplie de paysans, de militaires et de curés. Un jour qu’il rend visite à la tante, il essaie d’entrer en contact avec elle, mais peine perdue, celle-ci demeure de marbre, ne lui témoignant que froideur et indifférence. Néanmoins ils commencent à se fréquenter, faisant parfois des balades à l’orée de la ville. Peu à peu, le jeune homme manifeste ouvertement son désir de conquérir le cœur de Monique. Comme on est en droit de s’y attendre, la résistance de la jeune fille attise le feu de Claude qui « la regardait, les yeux pleins de larmes, se retenant de la presser entre ses bras, refusant même d’y penser, afin de ne point souiller par une pensée charnelle ce jeune corps très pur » (p. 98). La suite du roman raconte le combat que livre Monique pour noyer dans l’œuf cette mauvaise propension à la passion qui lui viendrait de son père, et celui de Claude, ce jeune homme fortuné, qui ne comprend pas trop pourquoi Monique refuse ses avances. À la toute fin du roman, Monique cèdera… sans vraiment céder, car au moment de s’abandonner au jeune homme, « l’orgueil, la honte, la colère renaissaient en elle, et la préparaient à de nouveaux combats » (p. 203).

J’ai aimé ce roman qui se lit en deux heures tellement le style de Marcel Arland est coulant, agréable. J’ai aimé aussi revenir à une époque où les filles n’avaient pas d’autre choix que de trouver un mari pour survivre dans un monde qui, contrairement aux idées répandues, n’a pas cessé d’être dur, impitoyable, en dépit du fait qu’il soit libéré des pressions religieuses, familiales et sociales qui étouffaient les générations antérieures aux années 1960. Aujourd’hui, des pressions étouffent toujours les jeunes filles et les jeunes hommes, mais elles sont d’un autre ordre, et je laisse à d’autres personnes le soin d’en discuter.

De Marcel Arland, je ne sais pas grand-chose, si ce n’est qu’il est né en 1899 en Haute-Marne (France), qu’il a assumé la co-direction de la Nouvelle revue française (NRF) pendant une vingtaine d’années, qu’il est entré à l’Académie française en 1968 et qu’il est mort en 1986 à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Son roman L’ordre a remporté le prix Goncourt en 1929. Pour en savoir davantage sur cet écrivain, je vous invite à consulter l’article que lui consacre Wikipédia.fr.


Arland, Marcel. Monique. Paris, Gallimard, c1926, 1949.

2005, mise à jour le : 2015-09-17

2015-09-03

Honoré de Balzac : Maître Cornélius (1831)

À l'instar de L'Enfant maudit, des Proscrits et de bien d'autres ouvrages de la série des Études philosophiques de la Comédie humaine, ce roman – ou grosse nouvelle, c'est selon – s'inscrit dans le contexte de l'histoire de France, sans qu'il puisse être qualifié de roman historique au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Maître Cornélius se déroule à Tours vers 1479, soit trois ans avant la mort du roi Louis XI qui a cinquante-sept ans dans ce roman et qui joue un rôle de premier plan dans son dénouement. Comme cela arrive souvent chez Balzac, le roman raconte une histoire qui enchevêtre deux récits distincts.

Le premier récit peut être considéré comme une histoire d'amour. Geoges d'Estouville est éperdu d'amour pour Marie de Saint-Vallier, épouse d'un vieil homme jaloux qui la fait souffrir. À l'église, il réussit à tromper la vigilance du vieil homme et prévient Marie qui la rejoindra chez elle cette nuit-là. Entre temps, Marie, fille du roi Louis XI, réussit à lui faire parvenir une missive pour lui confier son malheur. Pour accéder à la demeure de sa bien-aimée, il passe par la maison de Maître Cornélius qui le prend pour un voleur. Cette première intrigue connaît un dénouement heureux, bien que légèrement tortueux...

Le deuxième récit raconte l'histoire de ce mystérieux personnage, Cornélius Hoogworst, usurier de son état et, comme cela sied si bien à ce genre de métier, avare. Il habite une étrange demeure au centre de Tours en compagnie de sa sœur, vieille femme acariâtre aussi avare que lui et, pour la légende, un peu sorcière. Convaincu qu'il se fait constamment voler par son personnel (il fera pendre plusieurs apprentis...), il finit par se replier sur lui-même, modifiant sa demeure en forteresse imprenable. Ce deuxième récit connaîtra un dénouement moins heureux que le premier... mais cela sera plus conforme à l'esprit du temps.

À l'instar de plusieurs romans classés dans les Études philosophiques, ce roman, non dénué de mysticisme, s'avère très agréable à lire. Dès les premières lignes, on se laisse emporter par le rythme que Balzac insuffle à son récit. Le personnage de Maître Cornélius est fascinant, certes, mais beaucoup moins que celui du roi Louis XI, sans doute le souverain le plus intéressant de l'histoire de France.


Honoré de Balzac, Maître Cornélius, c1831

Mise en ligne en 2015-09-03

2015-08-28

Éric-Emmanuel Schmitt : Ulysse from Bagdad

Certains écrivains aiment s'inscrire dans l'ère du temps. Si le ton général est à l'écologie, ils vont concocter une histoire où l'environnement est au cœur des préoccupations des personnages. Est-ce par calcul ? S’agit-il d’une stratégie marketing ? D'aucuns diront que le roman est la voie royale de ceux qui souhaitent participer aux affaires de la cité. Sauf qu’Éric-Emmanuel Schmitt se situe à des kilomètres de l’écrivain engagé des années 1960. Nul engagement non plus quand l’auteur écrit sa
Vie avec Mozart (2005) l'année même du 250e anniversaire de la naissance du compositeur. Mais, au fond, qui s’en plaindrait ? Après tout, Éric-Emmanuel Schmitt écrit de bons livres. Et Ulysse from Badgad est un roman qui, comme par hasard, se situe tout à fait dans le ton du monde occidental du XXIe siècle. Une histoire en symbiose avec l’actualité politique de ces dernières années. Sauf que, contrairement à Ma vie avec Mozart, Éric-Emmanuel Schmitt ne donne pas à lire un roman léger, un roman divertissant, mais une œuvre forte qui remet à l’ordre du jour, comme une résurgence, la nécessité d’un retour en force de l’humanisme en occident.

Le héros du livre est un Irakien du nom de Saad Saad, nom qui signifie « espoir » en arabe, mais aussi « triste » en anglais. De là cette dualité présente dans tout le roman car, si la tristesse et le découragement prennent souvent le pas à, ce dernier sentiment manifeste aussi sa présence du début à la fin, même si jamais rien n’est acquis, surtout pas avec la « libération » du pays par les Américains. Saad est Irakien, donc. Il est relativement heureux, même si le régime politique de Saddam Hussein fait de la société irakienne un lieu où la peur et, depuis l’embargo international (1991-2003), la faim, sont omniprésentes. Tant que les Irakiens travaillaient et ne manquaient de rien, ils pouvaient fermer les yeux sur les arrestations arbitraires qui sévissaient ici et là. Mais quand le chômage est apparu et, avec lui, la faim et le désespoir, il en fut tout autrement. Ainsi, le premier événement à venir ternir le bonheur de Saad est l’arrestation de son oncle Naguib, emprisonné et torturé sans raison. Ensuite, il perd ses deux beaux-frères dans la guerre d’Iran, ce qui accroît la charge familiale de son père, simple fonctionnaire d’État. Puis Saad perd son neveu et sa nièce, incapable de trouver les médicaments pour les soigner. Et voilà qu’une bombe tombe sur la maison de Leila, sa fiancée, qu’il croit morte, cette Leila qui rêvait de l’Angleterre comme d’autres rêvent au prince charmant. Enfin, le coup de grâce est donné par la mort de son père, tué par erreur par les Américains chargés de les protéger…

Malgré les malheurs qui s’abattent sur sa personne, Saad décide de rester en Irak pour soutenir sa famille… mais bientôt la situation est inversée : c’est sa propre famille qui lui demande de quitter le pays, notamment pour qu’il puisse lui envoyer de l’argent et des médicaments. Alors, après un parcours difficile, Saad réussit à quitter l’Irak pour se rendre en Égypte, son premier pays de destination. Là, il se fait un bon ami : Aboubacar, surnommé Boub. Accompagné de celui-ci, il se rend jusqu’en Libye où il est jeté en prison. Puis il repart, toujours accompagné de son ami Boub, qu’il perd toutefois dans un naufrage près des côtes de la Sicile. D’Italie il passe en France où, après maintes péripéties, il passe en Angleterre, sa destination finale. Travailleur clandestin, il bosse pour envoyer de l’argent à sa famille et, surtout, pour faire venir sa Leila qui, arrêtée en France, a été déportée vers l’Irak. Triste situation… même s’il y a de l’espoir. Après tout, Saad signifie « espoir » aussi…

Je vous aurai averti : ce roman d’Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas à l’eau de rose, même si le style est d’une légèreté quasi mozartienne. En effet, sous la plume scintillante de l’auteur, les malheurs de Saad ne sont jamais empreints de lourdeur, état que d’aucuns confondent avec la profondeur. Non, rien de lourd dans ce roman qui nous sert une jolie leçon d’humanisme étonnante d’audace. Car l’écrivain Schmitt nous dit sans détour que l’humanisme n’est pas compatible avec le sentiment national qu’il va même jusqu’à associer à la barbarie : « Tant qu’il y aura des gens qui ont droit à et des gens qui n’ont pas droit à, il y aura barbarie » (page 261). Pour lui, soit l’humanisme est à la mesure du monde, soit il n'est pas. Et un véritable humanisme ne reconnaît pas les frontières.

Juste pour ça, je vous invite à lire ce roman en accord avec ce monde déraisonnable où les grandes migrations humaines ne font que commencer.


Éric-Emmanuel Schmitt. Ulysse from Bagdad. Paris, Albin-Michel, 2008

2005, mise à jour le : 2015-08-06

2015-07-23

Metin Arditi : La pension Marguerite


C’est ma collègue et amie Élisabeth qui m’a offert ce roman lors de son récent passage à Montréal. Élisabeth vient d’un quartier périphérique de Genève et, à sa venue en terre nord-américaine, elle n’a rien trouvé de mieux que de m’offrir un roman écrit par un Suisse, alors que j’aurais de loin préférer du chocolat ou un bon morceau de gruyère. Mais je ne la remercierai jamais assez car, par ce présent, elle m’a permis de découvrir un texte éblouissant qui va sans doute figurer parmi mes lectures les plus marquantes de cette année.

Contrairement à mon habitude, je ne vais pas vous résumer ce roman. Ce n’est pas qu’il y ait un punch à vendre, non. Mais la moindre indiscrétion de ma part pourrait nuire au plaisir que vous prendrez sans aucun doute à lire ce récit qui fait moins de 150 pages. Aldo Neri, violoniste de réputation internationale, s’est installé à Genève avec sa femme, une luthière d’origine américaine. Fils d’une bonne italienne, il est né et a surtout vécu à Paris, lieu de la Pension Marguerite où travaillait sa mère avant d’en acquérir la propriété.  Au moment du récit, c’est d’ailleurs à Paris qu’il séjourne, le temps d’un concert. En matinée, un employé de l’hôtel lui remet une liasse d’une quarantaine de feuillets qu’a rédigés sa mère avant de mourir. Il provient d’un médecin qui l’a soignée il y a quelque dix ans et qui estime que ce document revient à son fils. Aldo, qui ignorait l’existence de ce manuscrit jusqu’à ce jour, en débute la lecture. Ce faisant, il découvre des choses qui lui sont révélées et qui l’atteignent au plus profond de son être. Le concert qu’il donne un peu plus tard dans la soirée en est affecté. De manière positive, toutefois, tellement est grande l’intensité avec laquelle il joue. Il a d’ailleurs droit à une ovation.

En temps réel, le récit tient en un seul jour. Avec son écriture sobre et dépouillée, l’auteur réussit à nous faire partager l’intensité avec laquelle Aldo vit cette journée en grande partie employée à lire le manuscrit de sa mère, à dialoguer avec sa femme venue le rejoindre de Genève et à se mettre en condition pour affronter le public parisien au concert du soir. Chaque famille a sans doute ses secrets. La plupart du temps, on ne les découvre jamais, car rares sont les mères ou les pères qui prennent la peine de rédiger un document avant de mourir. La mère d’Aldo Neri l’a fait, et l’auteur nous le communique avec brio et émotion. Quelle est la nature de ces secrets? Vous l’apprendrez vous-mêmes en lisant ce magnifique roman.

Écrivain, homme d'affaires et mécène suisse, Metin Arditi est né en 1945 à Ankara (Turquie). Sa famille s’installe en Suisse alors qu’il est enfant. Après des études à Lausanne et à Standford (Californie), il s'installe à Genève où il fonde une société d'investissements immobiliers. Homme d’affaires prospère, il crée la Fondation Arditi qui encourage la culture en décernant des prix et préside l’Orchestre de la Suisse romande. Parallèlement, il se consacre à l'écriture. Il a notamment publié La chambre de Vincent (2002), Victoria Hall (2004), Dernière lettre à Théo (2005), L'imprévisible (2006) et d'autres romans encore, tous publiés chez Actes Sud.


Arditi, Metin. La Pension Marguerite. Actes Sud, c2006

2006, mise à jour le 2015-07-23

2015-07-22

Sébastien Brégeon : Des vies autour du monde

J’ai croisé l’auteur sur Twitter. Il cherchait un blogueur pour relayer son ouvrage et, pour ce faire, il était même prêt à me l’offrir. J’ai refusé, bien entendu. Dans mon activité de critique littéraire, je tiens à préserver une indépendance totale. Je me suis donc procuré le premier volume
Des vies autour du monde à la boutique Kindle d’Amazon Canada, l’ouvrage n’étant pas disponible sur 7switch, anciennement Immatériel.fr. Puis j’en ai commencé la lecture. Mettons tout de suite les choses au clair : si je n’avais pas aimé cet ouvrage, s’il ne m’avait pas interpellé, je n’aurais pas pris la peine d’écrire ce billet car, en littérature, j’adhère au principe suivant : je ne parle jamais des ouvrages qui me laissent indifférents, des livres que je n’ai pas suffisamment aimés pour les partager. Je connais la difficulté d’écrire, le sacrifice que cela exige de la part de l’auteur, et jamais, ô grand jamais, je me permettrais de le décourager dans son travail.

Revenons à Des vies autour du monde. D’emblée on classerait cet ouvrage dans les récits de voyage, et on ne s’y tromperait pas, assurément. Sauf que le récit de Sébastien Brégeon est d’une telle lenteur qu’on hésite soudain à parler de voyage... En effet, à la moitié de l’ouvrage, on n’en est encore qu’à Auxerre... et, à la toute fin, on est arrivé à la première étape, une petite ville d’Italie, près de la frontière française du côté de Nice. C’est que ce voyage n’est pas un déplacement de vacances, c’est un mode de vie ou, plutôt, un projet de vie qui s’échelonnera sur plusieurs années, le but ultime étant la Nouvelle-Zélande. Pour s’y rendre, on se déplacera en mode circulaire, n’hésitant pas à faire de nombreux détours. C’est un peu tout ça qu’on apprend à la lecture de ce témoignage. Et on apprend aussi que les fermes WWOOFs (Word Wide Opportunies for Organic Farms) constituent le pilier de leur voyage. J’écris « leur » car le périple est accompli en duo : le narrateur et sa compagne, Claudia. Un duo qui escompte bien séjourner dans ces fermes tout au long de son périple.

En tant qu’homme vieillissant, je n’ai pu m’empêcher de rêver en lisant cet ouvrage, de ressentir une certaine nostalgie car, comme son auteur, à trente ans, j’ai tout laissé pour quitter mon boulot, mes amis, mon pays. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de voyage dont tout le plaisir, toute l’essence, se situe dans le déplacement, et non dans l’atteinte d’un lieu de destination, mais plutôt de vivre ailleurs, le plus loin possible de la ville où je suis né, et ce lieu fut l'archipel des Comores (1988-1990) suivi des Îles du Cap-Vert (1990-1994). Sébastien Bréjeon a choisi une autre voie, une voie qui comporte des grandes difficultés, certes, mais aussi des avantages : le coopérant volontaire est soumis à toutes sortes de contraintes et, s’il veut survivre, doit jouer le jeu de la coopération dite « internationale », alors que le voyage comme mode de vie procure une totale liberté à ses adeptes.

Avec Des vies autour du monde, Sébastien Brégeon nous donne envie de voyager, de partir, de faire quelque chose d’autre de notre vie et, en cela, c’est sans réserve que j'en recommande la lecture. Mais je vous mets tout de même en garde : il s’agit d’un récit dominé par la lenteur... avec un style qui invite à la lenteur aussi, avec ce « nous » constant du narrateur et de sa compagne, même si le lecteur n’est pas dupe : ce « nous » s’avère davantage un élément de style qu’un véritable « nous ». Ce procédé narratif, en fait, permet d’obtenir une distance envers les choses, les émotions, et s’harmonise tout à fait bien avec la lenteur du récit qu’on déguste lentement, comme un bon plat. Aussi ai-je mis plusieurs semaines à lire cet ouvrage, et j’attends le suivant, le tome 2 qui, peut-être, me fera rêver encore un petit peu plus… La littérature n’a-t-elle pas pour vocation de faire rêver aussi ?

Sébastien Brégeon. Des vies autour du monde. 1. Une aventure ordinaire. 2015. Disponible sur plusieurs plateformes, notamment à la boutique Kindle d’Amazon Canada

Pour en savoir davantage sur le projet de l’auteur, je vous invite à consulter son site Web

Mise en ligne le 2015-07-23

2015-06-11

Nathacha Appanah : Le dernier frère

Tout commence par un homme de 70 ans qui, un beau matin, suite à un rêve étrange, demande à son fils de le conduire au cimetière. Là, une tombe l'attend, la tombe d'un petit garçon juif mort en 1945 à l'âge de 10 ans. Debout, au pied de la stèle funéraire, l'homme se souvient et, se souvenant, raconte...

Il raconte ce qu’il a tu pendant plus d’un demi-siècle.

Ils étaient trois frères dans un village du nord de l’île: Anil, Raj et Vinod. Le père travaillait dans la coupe de la canne à sucre. Le soir, quand il rentrait, souvent à moitié saoul, il battait sa femme et ses enfants, mais rarement Raj, celui du milieu, qu’Anil protégeait parce qu’il était de constitution plus fragile. Ils étaient pauvres, bien sûr, mais il y avait la rivière où les enfants devaient aller chercher de l’eau chaque jour et qui, malgré cette corvée, leur procurait des moments de joie. Un après-midi, alors qu’ils en reviennent, un cyclone d’une rare violence s’abat sur la région, tuant coup sur coup Anil et Vinod. Raj s’en sort miraculeusement, avec le deuil à faire, le deuil de ses deux frères qu’il aimait plus que tout au monde, le deuil de celui qui ressent la culpabilité d’être en vie, lui, en se demandant bien pourquoi. La famille décide de quitter les lieux, le père ayant trouvé une place de gardien de prison à Beau-Bassin, quelque part dans le centre. Celui-ci n’en continue pas moins de battre son fils et sa femme. Raj, le narrateur, en souffre, bien entendu, tant de la violence du père que de sa profonde indifférence à son égard: « Longtemps après, quand je suis devenu un père et que j’ai aimé mon fils d’une façon dont je ne pensais pas mon cœur capable, quand je prenais mon fils dans mes bras, un geste que mon corps et mes bras faisaient avant même que je ne m’en rende compte, je n’ai cessé de me demander ce que ça lui aurait coûté, à lui, à mon père, de me regarder normalement, sans ses yeux de fou menaçant, ne serait-ce qu’une fois, de m’inviter à m’asseoir à côté de lui peut-être, de me dire une ou deux choses de sa journée ou de ne rien me dire, de simplement partager un moment de silence dans la nuit, qu’est-ce que ça lui aurait coûté » (p. 61-62). Heureusement qu’il y a la mère, cette femme fantastique qui compense le père: « Ma mère a été la chance de ma vie, ce que l’existence m’a offert pour me garder dans les rails, sur le bon chemin, un pilier de force, de bonté, de constance et de renoncement, pour me faire comprendre qu’il y avait autre chose sur terre et, avec elle à mes côtés pendant mon enfance, je ne suis devenu ni fou ni méchant ni désespéré. » (p. 103)

La prison où son père travaille n’est pas une prison ordinaire. En 1945, elle abrite des Juifs dont la Palestine, alors protectorat britannique, a refusé l’entrée. En route vers l’Australie, plus d’une centaine d’entre eux échouent à Maurice, sans trop qu’on comprenne bien pourquoi. Raj, qui joue souvent dans la forêt près de la prison, repère David, un enfant de dix ans qui a perdu père et mère dans la tourmente. Il fait sa connaissance un jour où lui-même a dû passer quelques jours à l’infirmerie de la prison, son père l’ayant battu un peu plus fort que de coutume. Et là David devient l’ami, le frère ou, plus précisément, Le dernier frère, celui qu’il aura pour mission de protéger. Mais voilà qu’un autre cyclone s’abat sur Maurice, dévastant la région sans que n’en soit affectée la famille, cette fois-ci, qui habite dans une maison en dur. Raj, inquiet, court à sa cachette enfouie dans les arbres, près des murs de la prison et, là, il saisit David pour le ramener chez lui, une sorte d’évasion autant qu’un enlèvement. Pendant deux ou trois jours, c’est le bonheur total… jusqu’au jour où, le père ayant tout découvert, Raj décide de prendre la fuite avec David, fuite dans la forêt en direction, croit-il, du village d’origine, au nord de l’île. Mais David, déjà affaibli par les événements qu’il a vécus, est atteint du paludisme. Cette fuite connaîtra une fin tragique, une fin que le narrateur a mis soixante ans à raconter.

Je ne suis pas en mesure de verbaliser ce que j’ai ressenti après la lecture des dernières lignes de ce roman. Une immense émotion, certes, mais surtout une admiration sans bornes pour cet écrivain qui, à moins de trente-cinq ans, a su restituer un récit d’une telle authenticité, d’une telle justesse, et ce dans un style incomparable. Cette femme, cet écrivain, je n’en avais jamais entendu parler avant ce jour. Aujourd’hui, je la connais. Aujourd’hui, je l’aime. Si je pouvais échapper à ma condition, je crois bien que je ferais tout ce qui est humainement possible de faire pour favoriser une rencontre, juste pour converser avec elle devant une tasse de thé, histoire de comprendre comment un récit d’une aussi grande sensibilité a pu naître d’un être humain comme moi, comme vous. Inutile d’en rajouter: allez lire ce roman, c’est tout.

Née à Maurice en 1973, Natacha Appanah a quitté son île pour s’installer en France en 1999 où elle œuvre dans le domaine du journalisme. Elle est l’auteure de quelques romans publiés chez Gallimard. La plupart de ces romans sont disponibles en version numérique chez 7-Switch, mais malheureusement plombés de DRM.


Nathacha Appanah. Le dernier frère. Paris, éditions de l’Olivier, 2007.

2008, mise à jour le 2015-06-11

2015-05-28

Paul Laurendeau : L'Hélicoïdal inversé

Énonçons d'emblée un truisme : on ne lit pas un poème comme on lit une nouvelle ou un roman. Un poème, on le lit lentement. Il ne nous entraîne pas via une intrigue qui nous tiendrait en haleine, bien entendu. Le poème nous accompagne, il participe à notre vie. Le support idéal de lecture est sans contredit le smartphone, celui qu'on a toujours à portée de main. Vous êtes dans le bus : vous vous arrêtez quelques instants pour lire un poème. Dans le métro ? Idem... Évidemment, on peut encore lire des poèmes bien calé dans son fauteuil, un livre ou une lieuse posé sur ses genoux. Un recueil de poèmes est un compagnon de vie. Et c’est tout ce qui compte à mes yeux.

Voilà pourquoi je me penche maintenant, et seulement maintenant, c’est-à-dire deux ans après sa parution, sur L'hélicoïdal inversé, le recueil de poèmes que Paul Laurendeau a fait paraître chez ÉLP éditeur en 2013. C'est que Paul Laurendeau est un poète généreux. Chacun de ses recueils compte facilement deux cents poèmes... et certains de ces poèmes exigent plus d'attention que d'autres. Mais il est peut-être là, finalement, le maître mot du lecteur de poèmes: il doit y consacrer de l'attention. La lecture peut procurer une détente, certes, mais pas de la même façon qu'un roman. On ne lit pas un poème pour oublier ses tracas, ses soucis, des problèmes du quotidien. Non, on lit un poème pour plonger en soi, pour découvrir que la langue, en plus du sens qu'elle apporte aux phénomènes, a également une sonorité, laquelle peut faire éclore en nous des sensations ou, si vous préférez, des sentiments. Certes, je lis la plupart du temps un poème en silence, parce que je me trouve dans un bus bondé ou dans un métro bruyant, mais le soir, en rentrant à la maison, j'en relis certains à haute voix, et c'est là que le texte révèle tout son sens – mais peut-on vraiment parler de sens ? –, toute sa beauté.

Je connais Paul Laurendeau depuis le temps du collège. Je me souviens qu'un jour, alors que nous nous trouvions en compagnie de Sinclair Dumontais, un auteur de romans et de nouvelles dont certains sont publiés chez ÉLP éditeur, Paul a dit à celui-ci : « La poésie se fait avec des mots, pas avec des idées. » Je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai jamais oublié cette conversation que nous avons eu à trois dans une brasserie de Repentigny. Dumontais, le romancier, pris de court par Laurendeau, le poète. Eh bien, il avait raison, le poète : en poésie, le son a autant d’importance que le sens qui se rattache au mot. D’ailleurs, dans le poème d’ouverture de L’hélocoïdal inversé, Sonnet des mots et de la chose, cet énoncé se trouve bien illustré :

D'avoir rencontré le mot
M'a fait capturer la chose
Dans un angle que la prose
n'avait su mettre en lambeaux… rameaux de lambeaux…

Cataractes et dominos,
Grenade de fond de la chose,
Tu as persiflé ta cause
en chuintant d'entre les mots.

J'ai osé cueillir ces roses
Ataviques. De l'air, de l'eau.
On ne refait pas la chose
Quand elle vous triture la peau.

Puis, puit, Puy…

Forain, j'ai gauchi ma pose
Et jonglé avec trois mots...


En complément de titre de L’hélicoïdal inversé, Paul Laurendeau inscrit : « Poésie concrète ». Qu’appelle-t-on « concret » quand il est question de poésie? Il s’en explique dans le poème justement intitulé Poésie de la concrétude :

Mon rendez-vous à moi avec la concrétude
C’est donc d’évoquer, de décrire, de narrer la multitude
De ces faits biscornusiers que la signification touche.
Cette réalité référable bombine comme une mouche
Sur la vitre de tous nos sens. Et j’entends en parler
Comme on la filmerait, sans craindre, sans dévier.
C’est pas dans ma texture mais bien dans ce que je dis
Que vous percuterez la concrétude de ma poésie.


Je vous invite donc à aller à la rencontre du dit de Paul Laurendeau en vous procurant ce recueil de poèmes de cet auteur hors norme. Un recueil généreux, tout autant que son auteur, qui vous tiendra en éveil pendant des semaines, voire des mois.


Paul Laurendeau, L'hélicoïdal inversé, poésie concrète, 2013, 4,99 € - 6,49 $, disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, sur 7switch

Mise en ligne le 2015-05-28

2015-05-14

Santiago H. Amigorena : Une enfance laconique

En juillet dernier, je me suis rendu à la Grande Bibliothèque pour y chercher Ma dernière mémoire, un des derniers textes qu’a écrit Raymond Abellio avant de mourir, un auteur dont j'ai lu toute l'oeuvre romanesque au début des années 1980. En arrivant sur les lieux, j’ai constaté avec stupéfaction que les trois volumes de Ma dernière mémoire, qui pourtant figurait bien au catalogue de la bibliothèque, venaient d’être empruntés. En farfouillant sur les rayons, à droite de l’emplacement vide où devaient se trouver cet ouvrage, je suis tombé sur l’autobiographie d’un certain Amigorena intitulée Une enfance laconique, laquelle débute par cette simple phrase: « Le retour est un instant toujours lointain ». Séduit, je me suis rapidement saisi de ce livre avant qu’un autre hurluberlu ne l’emprunte. Les risques étaient minimes, sans doute, car cet auteur s’avère totalement inconnu, mais on ne sait jamais…

Outre une introduction fort succincte, Une enfance laconique compte deux parties. La première – Le premier cauchemar – s’étend sur une bonne centaine de pages qu’aucun chapitre ne découpe alors que la deuxième – La première lettre –, pourtant plus courte que la première, est structurée en trente-huit petits chapitres. Cette structure dichotomique donne déjà une bonne indication sur la construction du récit – atypique, non linéaire – qu’on s’apprête à lire. Mais là ne s’arrête pas la singularité de ce livre qui raconte «la vie d’un écrivain qui ne voulut jamais écrire, de la première à la dernière syllabe». Si Santiago H. Amigorena n’a jamais voulu écrire, c’est que l’écriture s’est présentée à lui comme l’unique moyen d’entrer en communication avec le monde. Pourquoi cela? Tout simplement parce qu’il est muet, ou du moins parce qu’il ne parle pas, s’enfonçant dans le mutisme depuis sa petite enfance, un mutisme dont personne n’a réussi à l’en faire sortir au cours des premières années de sa vie qu’il vécut à Buenos Aires (Argentine), puis à Montevideo (Uruguay) à partir de l’âge de six ans.

En fait, tout le récit que fait Amigorena de son enfance tourne autour de deux événements somme toute mineurs, événements qui correspondent aux deux parties de son autobiographie. Le premier cauchemar s’avère en quelque sorte le prétexte à une réflexion sur la mémoire, le souvenir et l’oubli. Si je qualifie cet événement de mineur, c’est que, tout en souvenant avoir fait ce cauchemar, l’auteur est bien incapable de l’évoquer avec précision. Comme il l’écrit lui-même: « Un souvenir émergeant des flots opaques de l’oubli est toujours devenu dans ma vie, ma lointaine vie, une pelletée de terre de plus extraite de l’abîme qui me sépare déjà du monde » (p. 103). Mais oublions ce premier cauchemar assez typique des cauchemars d’abandon nocturne que font de nombreux enfants de par le monde, cauchemars qui témoignent d’ailleurs assez bien de la volonté autobiographique dont la difficulté suprême consiste à dire pour la première fois ce qui cependant a été déjà dit des milliers de fois, «répétant inlassablement ce qui pourtant n’a jamais été dit » (p. 69). Oublions, donc, ce cauchemar pour nous concentrer sur l’inessentiel, sur l’accessoire qui, dans ce livre, atteint véritablement le sommet de la virtuosité littéraire quand Santiago Horacio (Saint-Jacques Horace, en français) raconte les origines de sa famille issue de deux lignées distinctes: la maternelle, juive polonaise, et la paternelle, catholique espagnole dont les aïeux n’ont cependant pas hésité à se «marier» avec des nombreuses autochtones du sud de l’Argentine. Dans la première partie de cette autobiographie, le récit des origines de l’auteur constitue une longue digression digne des écrits épiques de Gabriel Garcia Marquez et qui atténue, en fin de compte, la portée symbolique de ce premier cauchemar. Quant à la deuxième partie – La première lettre –, elle compte des textes plus courts, plus incisifs aussi, qui racontent la découverte des mots et, en quelque sorte, de l’écriture, laquelle se manifeste par une simple lettre que l’auteur rédige à l’intention de sa tante, émigrée en Angleterre.

Le retour de mémoire, dont il est question dès la première phrase de ce livre, s’effectue à Paris alors qu’Amigorena vient tout juste d’avoir trente ans et qu’il reprend l’écriture après quatre ans d’interruption. C’est de là qu’il écrit maintenant, donc, et c’est en français qu’il le fait, sa langue d’adoption. C’est sans doute ce qui explique que son livre soit rangé sous « autobiographies littéraires françaises », juste à côté des mémoires de Raymond Abellio. C’est tout ce que je sais du maintenant de cet auteur et, pour en savoir davantage, il faudra lire la suite de cette étrange autobiographie dont je recommande la lecture à tous ceux qui, comme moi, parfois, estiment que « le langage est l'ombre du silence ».

Santiago H. Amigorena est né à Buenos Aires en 1962. Après Une enfance laconique, il a fait paraître une suite de deux ouvrages à cette autobiographie – Une jeunesse aphone (2000) et Une adolescence taciturne –, tous deux publiés chez P.O.L. La notice biographique qui lui consacre cet éditeur nous apprend qu'il a rédigé une trentaine de scénarios de film. Pour le reste, son éditeur brouille plutôt les cartes quant au parcours de cet écrivain hors normes.


Amigorena, Santiago H. Une enfance laconique. Paris, P.O.L., 1998.

N.B. Les récits de Santiago H. Amigorena sont disponibles en format numérique, notamment chez 7-Switch... mais ils sont plombés de DRM...

2006, mise à jour le 2015-05-14

2015-04-23

Zadie Smith : Sourires de loup (White Teeth)

J’ai entendu parler de Zadie Smith pour la première fois en parcourant le numéro de juin 2008 du Magazine littéraire dont le dossier est consacré aux «romancières anglaises de Jane Austen à Zadie Smith». D’origine jamaïcaine, Zadie Smith est issue du milieu londonien de l’immigration qu’elle connaît comme le fond de sa poche. Sourires de loup est son premier roman, un roman qui a remporté un succès monstre dès sa parution en langue anglaise en 2000. De quoi faire pâlir d’envie de nombreux écrivains anglais qui ne peuvent, de toute façon, être plus pâles qu’ils ne le sont déjà…

D’abord, deux hommes. Le premier, Alfred Archibald Jones, est un Anglais pure souche. Après un suicide manqué, il découvre que la vie a une certaine saveur en épousant, à l’âge de quarante-sept ans, une métisse jamaïcaine de dix-neuf ans, Clara Bowden. Pour cette dernière, ce mariage constitue un moyen pratique d’échapper à une mère très impliquée dans les élucubrations apocalyptiques des Témoins de Jéhovah. Le second, Samad Miah Iqbal, est Bangladais, mais vit à Londres depuis longtemps, si longtemps… ce qui ne l’a pas empêché d’épouser Alsama, une fille du pays qui a préféré, et de loin, épouser à Londres un homme de vingt-cinq ans son aîné plutôt que vivre au Bangladesh, ex-Pakistan oriental, pays oublié des dieux car exposé en permanence à toutes les catastrophes naturelles que la terre porte en elle. Les deux hommes ont joué les héros au cours de la deuxième guerre mondiale, de sorte qu’ils sont liés, à la vie, à la mort, comme seuls peuvent l’être deux frères d’armes. Puis les enfants sont venus. Une fille prénommée Irie pour Archie et Clara, et deux garçons, Magid et Millat, pour Samad et Alsama. Deux hommes + deux femmes + trois enfants donnent deux familles anglaises issues de l’immigration qui vivent à Londres dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec des incursions en 1890, 1945 et 1970. Voici donc le roman de Zadie Smith, une saga familiale à la fois épique, burlesque et tragique, qui débute le jour de l’an 1975 pour se terminer, dans une sorte d’apothéose hollywoodienne, un autre jour de l’an, celui qui précède le troisième millénaire. À ces immigrants de première et deuxième générations s’ajoutent les Chalfen, une famille très anglaise, celle-là, qui jouera un rôle non négligeable dans le destin d’Irie, Magid et Millat. Marcus, le père, est un célèbre généticien dont les travaux sur le clonage inquiète non seulement les groupes fondamentalistes religieux, tant chrétiens que musulmans, mais également une certaine gauche réincarnée dans la défense des animaux de laboratoire.

À l’instar de Sept fleuves et treize rivières de Monica Ali, Sourires de loup est un premier roman qui, comme tous les premiers romans, respire l’urgence de dire. Dans le cas de Zadie Smith, il s’agit de faire vivre sous sa plume le milieu anglais de l’immigration, milieu difficile, s’il en est, dont les enfants échappent souvent aux parents coincés dans leurs contradictions entre les valeurs de la société d’accueil et la culture du pays d’origine. Comme le dit Samad, immigré bangladais, l’immigration n’est rien d’autre qu’une cruelle expérience: « Oui, vraiment. Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part » (p. 404).

Sourires de loup est un gros roman, certes, un pavé de 500 pages que certains éditeurs – notamment québécois, les plus conformistes de la francophonie – auraient refusé, ou tellement coupé que l’écrivain aurait été contraint de renoncer. Heureusement que cela ne s’est pas produit dans le cas de Zadie Smith, car il s’est trouvé un éditeur courageux qui a publié son roman sans rien retrancher. Bien fait pour lui… car il en a vendu des milliers d’exemplaires! Si vous avez déjà voyagé, si vous avez vécu ailleurs que dans votre pays, vous adorerez ce roman, y compris ses « longueurs ». Sinon, lisez-le quand même: vous y apprendrez quelque chose, notamment tout ce qui peut se cacher derrière le chauffeur de taxi – haïtien ou bosniaque, selon que vous trouvez à Montréal ou à Québec – qui vous conduit dans les méandres de la ville.

Zadith Smith est née à Londres en 1975 d’une famille afro-caribéenne. Outre Sourires de loup (White Teeth, 2000), elle a publié, tous chez Gallimard pour la version française, L’homme à l’autographe (The Autograph Man, 2002) et De la Beauté (On Beauty, 2005).


Zadie Smith, Sourires de loup (White Teeth) / traduit de l’anglais par Claude Demanuelli. Paris, Gallimard, 2001.

2007, mise à jour le 2015-04-23

2015-04-16

Honoré de Balzac : Ursule Mirouët (1842)


Depuis l'année 2013, j'ai débuté la lecture des œuvres contenues dans
La Comédie humaine d'Honoré de Balzac, un écrivain fascinant, quoique mal aimé par les lecteurs contemporains. Dans un premier temps, j'ai lu l'ensemble des romans et nouvelles que composent les Études philosophiques, ce qui représente pas moins de vingt œuvres. J'en ai d'ailleurs rendu compte dans une série de billets « postés » sur ce site dont le premier remettra ce projet de lecture en contexte.

Après les Études philosophiques, j'initie maintenant un autre cycle de lectures : les Scènes de la vie de province, une série de treize ouvrages qui constitue une des trois volets des Études de mœurs. Et ce cycle, je le débute avec Ursule Mirouët, un roman publié la première fois en 1842 et que vous pourrez vous procurer sur plusieurs sites de diffusion d’œuvres libres de droit comme, par exemple, la Bibliothèque électronique du Québec ou chez Éfélé.

Ursule Mirouët est le nom de cette orpheline recueillie par le docteur Minoret, un médecin qui, une fois à l’âge de la retraite, est venu se réinstaller à Nemours, une petite ville en Seine-et-Marne au début du XIXe siècle. Comme c'est souvent le cas chez Balzac, le début est lent... car cet auteur aime bien planter le décor et ses personnages avant de commencer à raconter son histoire. Et cela peut occuper plus de 20% de l'ouvrage.... Il arrive parfois que le lecteur non averti ait envie de décrocher... mais mal lui en prendrait parce que, à partir du premier aparté, l'intrigue devient soudain passionnante…. Et c'est d'ailleurs Balzac lui-même qui annonce à ses lecteurs que le meilleur est à venir... : « En ces conjonctures, un mois avant le jour où ce drame commence, il arriva dans la vie intellectuelle du docteur un de ces faits qui labourent jusqu’au tuf le champ des convictions et le retournent, mais ce fait exige un récit succinct de quelques événements de sa carrière médicale qui donnera d’ailleurs un nouvel intérêt à cette histoire. »

Voilà, le mot est dit : l’histoire prend un nouvel intérêt… alors qu’il ne s’agit que d’un aparté, un événement qui se produit « un mois avant le jour où ce drame commence… » Cet aparté, ou plutôt cette longue parenthèse, raconte la conversion au catholicisme du docteur Minoret, jusqu'alors disciple de Voltaire et des Encyclopédistes. Cette parenthèse à elle seule aurait suffi à classer ce roman dans les Études philosophiques... tellement nous sommes loin de ce supposé réalisme de l’œuvre balzacienne. En effet, cette « conversion » relève plutôt de l’illustration « concrète » des théories de la transmission de la pensée (ou du spiritisme, si vous préférez) chères à Balzac et n’est pas sans rappeler La messe de l’athée, un autre roman paru quelques années plus tôt (1836).

Comme vous le savez, Balzac n'est pas toujours facile à lire. Contrairement aux romans contemporains, souvent hyper structurés, ses récits se poursuivent sur des centaines de pages sans qu'il ait jugé bon de les structurer en chapitres... mais ceci a pour effet d’offrir au lecteur des romans d’une richesse incomparable dont les intrigues, foisonnantes à souhait, ne cessent d’alimenter notre désir d’aller plus loin.

Dois-je résumer l’histoire d’Ursule Mirouët ? Disons simplement qu’il s’agit d’une histoire sombre et romantique à la fois. Sombre parce qu’elle met à jour la cupidité de certains êtres humains qui sont prêts à toutes les vilenies pour s’accaparer l’héritage d’un vieil homme au détriment de l’orpheline et ce, sous le seul prétexte qu’ils ont des liens familiaux avec celui-ci. Romantique parce que Balzac met en scène le personnage de Savinien de Portenduère, un noble au cœur pur… mais sans le sou, comme de raison, qui épousera Ursule après avoir patiemment attendu l’autorisation de sa mère qui voyait d’un mauvais œil cette alliance avec une roturière, même dotée de plusieurs millions.

Voilà, nul besoin d’en savoir davantage pour entreprendre cet ouvrage, premier en titre des Scènes de la vie de province.


Mise en ligne en 2015-04-16

2015-04-02

Anita Berchenko : Les hirondelles sont menteuses

Vous aimez les nouvelles? Pourtant, de moins en moins d'éditeurs en publient. Il paraît que cela ne se vend pas. Je ne suis pas certain d'être en parfait accord avec cet énoncé. Certes, un recueil de nouvelles devient rarement un best-seller... mais les romans aussi ! Chez ÉLP éditeur, le recueil de Sinclair Dumontais -
Onze nouvelles - se vend davantage que la plupart des romans. Même chose pour les Chroniques du train-train quotidien d'Antoine Lefranc. Alors, quelle conclusion en tirer?

J'aime les nouvelles, même si je préfère les romans. Les nouvelles, je les lis justement entre deux romans, comme pour me reposer. Ou même entre deux chapitres, parfois. Les nouvelles, je les lis aussi plus lentement que les romans, comme si je m'arrêtais davantage à la beauté de la phrase. Ne me demandez pas pourquoi, toutefois. C'est comme ça, c'est tout.

Justement, en parlant de beauté de la phrase, on est en plein dedans avec Les hirondelles sont menteuses d'Anita Berchenko. C'est tellement beau, ce texte qui coule comme l'eau du ruisseau, qu'on n'a qu'une seule envie : continuer, nouvelle après nouvelle, sans s'arrêter... Malheureusement, cela s'arrête, forcément, au bout des dix nouvelles que contient ce recueil.

En plus d'être bien écrit, dans un style sobre, élégant, parfaitement maîtrisé, l'auteure de Suite 2086 a réuni ses textes autour d'une unité de lieu : le Lauragais. Connaissez-vous cette région? Non ? Moi, non plus... Le Lauragais est une région de France située au sud-est de Toulouse, au pied des Pyrénées. En lisant le joli texte d'Anita Berchenko, vous aurez envie de vous installer... Eh oui, les dix nouvelles des Hirondelles sont menteuses se déroulent dans une petite ville de cette région.

Unité de lieu, donc, mais unité de personnages aussi. En effet, toutes les nouvelles du recueil ont pour héroïnes des femmes aux prises avec leurs illusions, notamment sur les hommes. Elles s'appellent Marthe (veuve et heureuse de l'être), Kate (qui préfère les chats), Alice (dont les fantasmes sont bien vivants), Lise (qui rêve d'écriture), Magali (qui craint comme la peste que son homme l'abandonne), Emmanuelle (qui renonce à l'amour pour des raisons bien à elle), Nadia (qui fomente sa vengeance en souvenir de sa mère), Joanna (qui comment l'irréparable pour un peu d'affection), Yvette (qui ne jure que par l'eau de javel) et, enfin, Thérèse (à la fin tragique). Ces femmes sont en général seules, abandonnées, négligées et, puisqu'il faut bien le dire, rarement heureuses.

L'auteure de Suite 2086 ne se fait certes plus d'illusion sur l'avenir de l'homme... Heureusement, elle conserve ses illusions sur le texte, sur la littérature et sa diffusion. À nos yeux, c'est tout ce qui compte.


Anita Berchenko, Les hirondelles sont menteuses, Numériklivres, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $CA

Mise en ligne le : 2015-04-02 | catégorie : lectures

2015-03-05

Robin Hobb : L’Assassin royal

J'ai passé les derniers mois à lire L'assassin royal de Robin Hobb, un écrivain américain qui excelle dans le genre fantastique auquel elle apporte ses lettres de noblesse. Et maintenant je me sens en deuil de cette histoire fantastique qui m’a tenu sur le qui-vive pendant si longtemps… Que vais-je lire, maintenant? Comme une personne endeuillée, je devrai laisser passer un peu de temps… avant d’entreprendre une autre lecture de cette envergure.

Pourtant, je n'ai jamais apprécié le fantastique comme genre littéraire, du moins tant et aussi longtemps que je l'associais dans mon esprit à Tolkien, le célèbre auteur duSeigneur des anneaux. Personnellement, même si j'ai du mal à l'avouer (sans doute par crainte des briques qu’on pourrait me lancer à la tête), j'ai toujours trouvé ce cycle d'un ennui mortel. Remarquez, je n'ai pas lu l'œuvre dans son intégralité, mais j'ai vu tous les films au cinéma pour faire plaisir à mon fils. Ces guerres incessantes entre clans, sans qu'on n'en comprenne vraiment la cause, m'ont toujours rebutées. Certes, la beauté des images est sublime… mais cela ne suffit pas à conférer de la qualité à une œuvre : il faut davantage.

Avec L'assassin royal, je suis tombé sur un autre genre de romans, même s'il se rattache au fantastique comme l'œuvre de Tolkien. Et le simple fait que je n’ai rien lu d’autre depuis six mois s'avère déjà un bon indicateur de l'intérêt que je porte à l'œuvre de Robin Hobb. Quelle écriture, sobre et contenue ! Quelle imagination, toujours maîtrisée ! Quelle cohérence dans la structure de cette œuvre immense !

Il faut parfois réfléchir à ce qui nous accroche dans un roman. Qu'est-ce qui fait qu'on ne peut plus lâcher une histoire dans laquelle on est plongée? Il y a la qualité de l'intrigue, bien entendu. Ses rebondissements là où on n'y attend guère. Des personnages typés aussi, distincts les uns des autres. Enfin, il y le héros, et c’est souvent lui qui fait toute la différence, à mon avis. Je crois qu’avec Fitz Chevalerie Loinvoyant, Robin Hobb a porté un grand coup…

Le héros de ce cycle romanesque puise dans un fond légendaire pluri-séculaire qui n'en finit pas de nous hanter. Peu importe le statut du lecteur, l'identification au héros doit se faire, sinon l'intérêt tombe. Comment doit-on procéder, alors, pour qu’un grand nombre de lecteurs, distincts les uns des autres, différents par leur culture, leur langue, leur religion, puissent s’identifier au même personnage ? C'est là que réside la clé universelle du héros mythique aux sources de la culture occidentale.

Qui est-il, ce héros, cet « assassin royal »? Fils illégitime du roi servant Chevalerie, il est recueilli au château alors qu'il a à peine l'âge cinq ans. On ne sait pas trop quoi en faire... mais Vérité, le frère de Chevalerie, le confie à Burrick, le responsable des écuries. Burrick, donc, le vieil homme autrefois au service de Chevalerie, a pour mission d'élever celui qu'on appellera Fitz, fils bâtard de Chevalerie, lui-même fils du roi Subtil Loinvoyant.

Burrick sera dur envers Fitz, mais il le sera à la manière du père, non du patron. Rapidement, il détecte le Vif en lui, cette magie jugée honteuse qui permet à certains individus de se lier à une bête, comme un homme se lie à une femme pour de longues années. En plus du Vif, que Burrick s’évertuera à étouffer dans l’œuf chez son pupille, Fitz démontre des dispositions pour l’Art, la magie des Loinvoyant.

La magie, le Vif comme l’Art, on pourrait ne pas y croire, au fond… mais elle nous gagne peu à peu dans le récit et, dès le tome quatre, on y adhère totalement. Mais la magie ne suffit pas à rendre ce roman enlevant. Il y aussi ce vieux fonds biblique qui sert de liant, pour employer le langage des maçons, comme l’argile, la chaux ou le plâtre. Aussi le fou du roi Subtil, qui deviendra au fil des pages le meilleur ami de Fitz, se désigne lui-même sous le nom de Prophète blanc. Le Fou fera de Fitz le Catalyseur, appelé aussi le Changeur. Et tout le fond du récit reposera sur un projet dans lequel s’entremêleront hommes, dragons et bêtes.

Est-ce suffisant pour faire de cette œuvre une référence dans le roman fantastique? Non… il faut une histoire d’amour aussi, une belle histoire qui ne trouvera sa conclusion, comme dans les films américains, qu’à la toute fin du récit. L’heureuse élue est Molly, une femme que Fitz a connu au tout début de son adolescence et qu’il aimera toujours, confirmant une fois de plus que, quoiqu’on dise, on ne m’aime qu’une seule fois et, surtout, qu’une seule femme au cours de son existence.

Si vous avez envie de fuir un peu ce monde terne, stupide et guerrier, alors procurez-vous vite L’Assassin royal de Robin Hobb. Ses treize volumes vous occuperont pendant quelques mois…

Robin Hobb, L'Assassin royal / traduit de l'anglais par Arnaud Mousnier-Lompré. J'ai lu, c2001 - disponible en numérique sur plusieurs plateformes dont la Kindle d'Amazon.

Mise en ligne le 2015-03-05