2014-12-24

André Gide : Les faux-monnayeurs

Comme je l'ai indiqué dans une note de lecture publiée sur ce site en janvier 2014, je n'ai connu André Gide que très tard dans ma vie. Et je le regrette parce que ses œuvres auraient pu nourrir mon imagination en mes vertes années. Cela dit, il n'est jamais trop tard pour découvrir cet écrivain majeur du XXe siècle. Après le petit roman Isabelle, que j'ai pratiquement lu d'une seule traite, j'ai laissé passer quelques mois, puis je me suis attaqué aux Faux-monnayeurs, un roman assez connu pour en avoir entendu parler par quelques amis au cours de mon adolescence.

Les faux-monnayeurs est une immense mise en abîme en ce qu'il raconte l'histoire d'un écrivain (Édouard) qui écrit un roman intitulé Les faux-monnayeurs... Cette fiction, qui n'a en quelque sorte ni commencement ni fin, peut en dérouter plusieurs. En effet, pour raconter son histoire, André Gide ne suit pas l'ordre linéaire habituel des romans de l'époque et, surtout, emprunte plusieurs procédés narratifs (journal intime, correspondance, récit omniscient, etc.). Cela donne à l'ensemble une sorte d'agrégat de styles qui se tiennent bien et qui, en fin de compte, suscitent l'intérêt du lecteur.

Le roman de Gide met en scène trois familles. La première est la famille Profitendieu dont le fils Bernard, après avoir fait une découverte troublante sur ses origines, quitte le cocon familial en laissant une lettre extrêmement dure à l’endroit son père. Bernard se réfugie alors chez Olivier, deuxième fils de la famille Molinier dont les frères cadet (Georges) et aîné (Vincent) joueront un rôle non négligeable dans le cours du récit. Puis il y a la famille Vedel-Azaïs qui comprend surtout des filles : Laura, Sarah et Rachel. Tout au long du récit les membres de ces trois familles seront en relation, tant chez les jeunes que chez les plus âgés.

Autour de ces familles gravitent deux personnages essentiels au déploiement de l’intrigue : Édouard, un écrivain, et Passavant, un autre écrivain, mais plutôt grand public et qui dispose de moyens financiers qui en irritent plusieurs. L'un et l'autre ne s’aiment pas, et cela transparaît tout au long du roman. Par ailleurs, l’un comme l’autre sont pédérastes, terme peu employé de nos jours qui désigne un homme qui aime les jeunes garçons. Malgré le caractère quasi pornographique de certains romans actuels, il est rare qu'on rencontre une telle liberté en littérature. Par exemple, quand Olivier se réfugie chez Édouard avec lequel il a manifestement passé la nuit, sa mère se présente au domicile de celui-ci. Contrairement à ce qu'on aurait pu penser, elle se montre plutôt indulgente, voire compréhensive, devant le fait accompli. Elle rassure même Édouard sur ses intentions : « Mon pauvre ami, n'attendez pas de moi des reproches. Je vous en ferais si vous ne l'aimiez pas... » Je vous rappelle qu'on est en 1925...

Les faux-monnayeurs est un roman singulier et qui, même au XXIe siècle, le demeure toujours. Bien entendu, André Gide ne fait pas dans le roman réaliste ni dans le roman social, de sorte qu'on ne sait à peu près rien de la situation économique des personnages, sauf que certains d'entre eux ont des problèmes financiers tandis que d'autres n'en ont pas. Seuls les pères de Bernard et d'Olivier ont des professions définies, avocats ou juristes, vaguement députés, mais Gide ne donne aucune indication sur la provenance des revenus d'Édouard, par exemple, ou de Passavant. Ce dernier est pourtant fort riche.

Les faux-monnayeurs se termine comme il a commencé : abruptement. En conclusion, dans son journal intime, Édouard énonce les grandes lignes de ce qu'il advient des destins des personnages et se réjouit de faire la connaissance d'un autre garçon...


André Gide. Les faux-monnayeurs, c1925

Mise en ligne le : 2014-12-25

2014-12-18

John LeCarré : Une amitié absolue

Edward Mundy, alias Teddy, est un vieil homme qui vit dans les quartiers d'immigrés de Munich. Dans l'anonymat le plus absolu, il partage son existence avec une jeune serveuse turque (Zara) et son fils Mustafa. Pour gagner sa vie, il est guide touristique dans un château érigé par Louis II de Bavière. Un jour, lors d'une visite, resurgit une image du passé : Sasha. Il partage avec celui-ci une existence vouée aux services secrets, lui pour le Royaume-Uni, l’autre pour l’Allemagne de l’Est. Depuis la chute du mur de Berlin et, par le fait même, de la fin de la Guerre froide, ils ne s’étaient plus revus. Et voilà que l’ancien ami, le compagnon de mai 68, celui avec lequel il a fait les quatre cents coups dans une Allemagne en proie à ses démons, lui propose de reprendre du service dans un projet financé par un obscur personnage. Une offre qui n’est pas sans risque mais que, en raison de cette amitié, il ne peut refuser, même s’il est rongé par le doute.

Je ne peux aller plus loin dans le résumé de cette histoire qui aurait pu tenir en 100 pages. Alors, pourquoi John Le Carré en a-t-il fait un gros bouquin de 400 pages? C’est justement ici que réside la différence entre un roman d’espionnage de série B et un grand roman. Cette différence qui confère à ce texte une profondeur inégalée dans le genre et qui nous entraîne vers un sommet émotionnel rarement atteint. Dans Une amitié absolue, Ted Mundy n’est pas qu’un espion anglais, c’est un être humain à part entière dont l’histoire nous est racontée en détail : son enfance à Murree, dans la province du Pendjab au Pakistan, son « exil » en Grande-Bretagne, sa jeunesse universitaire à Berlin, son poste peinard d’attaché culturel pour le British Office, son premier mariage avec Kate, une députée travailliste, jusqu’à son entrée dans le contre-espionnage britannique où il a retrouvé son ami Sasha, son colocataire à Berlin devenu agent double officiellement rattaché à la Stasi, police secrète de l’Allemagne de l’Est.

Une amitié absolue est le roman du XXIe siècle, le roman par excellence du désenchantement du monde, le roman qui a fait de nous des cyniques depuis le 11 septembre 2001, des individus qui ne croient plus ni en Dieu ni aux hommes, et qui n’espèrent plus rien du politique, même à des fins stratégiques. Une amitié absolue est un roman bouleversant qui doit être mis sans hésitation entre les mains des hommes et des femmes de ce temps.


John LeCarré. Une amitié absolue / traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin. Seuil, 2004

Mise en ligne en 2014-12-18