2014-07-10

Thierry Crouzet : L'Édition interdite

Cet ouvrage aborde la question des conséquences politiques du passage au numérique dans l’édition. Il ne constitue pas nécessairement une sortie en règle contre l’édition « traditionnelle », même s’il en est beaucoup question dans cet essai. Dans
L’édition interdite, Thierry Crouzet adopte une approche originale pour traiter essentiellement de l’usage social de la lecture, plus précisément de la lecture numérique. Originale parce que, tout en exposant ses arguments, Crouzet fait appel à quatre stimulateurs qui les commentent, allant parfois jusqu’à contredire l’auteur lui-même. Cette démarche, qu’on pourrait qualifier de dialectique, s’avère très efficace dans le développement des idées de Thierry Crouzet qui, en l’adoptant, démontre une grande honnêteté intellectuelle.

Thierry Crouzet se définit comme un « connecteur », un terme qui représente grosso modo la version culturelle de l’anarchiste, tendance Chomsky, à l’heure numérique. Pour lui, l’individu contemporain est aux prises avec deux morales : la morale transcendante, imposée par les structures de domination (comme l’État, par exemple), et la morale émergente, celle que se forgent les individus au quotidien. L’éditeur, on l’aura compris, est associé à une structure de domination. Ce n’est pas lui qui détermine la valeur d’un texte, mais l’usage social qu’on en fait.

Crouzet établit une nette différence entre publier et éditer. Il est bien de publier, voire de s’auto-publier (comme sur les blogues, par exemple), mais il vaut encore mieux se faire éditer, car l’édition résulte d’un travail collectif de relecture et de révision. À cet égard, Thierry Crouzet décrit avec beaucoup de justesse et, surtout, beaucoup d’honnêteté, le désarroi de l’auteur qui se voit refuser son manuscrit par des éditeurs conformistes (la majorité d’entre eux, en fait) alors que, comme tout le monde, il constate qu’on publie n’importe quoi… En tant qu’auteur et éditeur, je ne peux que partager son point de vue et, par le fait même, vous encourager à lire cet essai fort stimulant.


Thierry Crouzet. L’édition interdite. Thaulk, c2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

2012, mise à jour le : 2014-07-10

2014-07-04

Thomas de Quincey : Les derniers jours d’Emmanuel Kant

C’est en voulant aider mon fils qui devait, en deuxième année de collège, rédiger un texte sur la conception kantienne de la liberté, que j’ai découvert par hasard ce roman dont, malgré son statut de « classique », je n’avais jamais entendu parler jusqu’à maintenant. Le Web a ceci de bon qu’il nous dirige souvent là où on ne souhaitait pas se rendre au départ, ce qui a le mérite d’aiguiser la curiosité intellectuelle de ceux qui en ont une. Aussi étais-je à la recherche d’un commentaire sur la liberté chez Kant qu’un internaute généreux aurait pu mettre en ligne quand je suis tombé sur cette œuvre de Thomas de Quincey, un écrivain anglais mieux connu pour son penchant pour l’opium que pour ses qualités de littérateur. J’en ai commencé la lecture sur-le-champ et, mal m’en a pris car, au lieu de donner le coup de main que fiston attendait de moi, j’ai passé les deux heures suivantes à lire le récit de Quincey…

Une fois la lecture achevée, je me suis demandé pourquoi cet écrivain avait écrit un roman comme ça, une fausse biographie – plus vraie que nature, toutefois – qui dépeint l’agonie d’un homme au sujet duquel il aurait dit que « jamais l’intelligence humaine ne s’éleva au point qu’elle atteignit en Emmanuel Kant ». Marcel Schwob, l’auteur de la préface et traducteur de l’œuvre, prétend que de Quincey prenait plaisir à déprécier l’idéal des grands hommes qu’il admirait. Il aurait fait la même chose à Coleridge et à Wordworth, des poètes qu’il vénérait et dont il aurait décrit certains travers… Peu importe, Les derniers jours d’Emmanuel Kant est un roman passionnant qui nous renvoie à notre propre agonie, à notre mort annoncée. Et c’est ça qui fait froid dans le dos dans ce récit… Est-ce ainsi que nous allons tous mourir, en perdant peu à peu notre humanité, notre dignité, jusqu’à ce que nous quittions ce monde au grand soulagement de nos proches qui n’en pourront plus d’être les témoins de notre déchéance physique et mentale ? À moins que nous succombions à nos blessures lors d’un accident quelconque ou que nous décidions nous-mêmes du moment où il conviendrait de mettre fin à nos jours, je ne vois pas d’autres alternatives à ce destin commun aux hommes et aux femmes, peu importe qu’ils aient été artistes, savants ou vagabonds de leur vivant.

Les derniers jours d’Emmanuel Kant ne nous apprend rien sur la philosophie de l’auteur de la Critique de la raison pure. Par contre, il constitue une leçon magistrale sur ce qui attend chacun de nous : la mort et, surtout, l’agonie qui la précède. Est-ce utile de savoir ça ? À ceux qui ont pris conscience de leur finitude, cela peut remettre les choses à leur juste place… Aux autres, il vaut mieux continuer à faire comme si… et lire autre chose !


Thomas de Quincey. Les derniers jours d’Emmanuel Kant / traduit de l’anglais par Marcel Schwob. Feedbooks, c1827.

Mise en ligne le : 2014-07-04