2014-04-29

Pierre Pelot : Kid Jésus

Nous sommes quelque part au XXIIIe siècle dans un monde dévasté. Les hommes ont la mémoire tronqué, ayant perdu le fil qui les rattachait à la connaissance humaine accumulée depuis des siècles avant que ne survienne le cataclysme qui a projeté le monde dans le Chaos. Selon un discours véhiculé dans les chaumières, pendant ce grand tumulte, des hommes favorisés par la naissance et la richesse auraient quitté la Terre désolée pour une autre planète, aidés en cela par des extra-terrestres. C'est ce que d’aucuns appellent les Grandes Migrations. Mais il s'agit d'une hypothèse que ne partagent pas nécessairement les hommes de pouvoir pour lequel la réalité serait plutôt d'un autre ordre: le Chaos auraient provoqué des guerres incessantes entre les collectivités humaines, des guerres d'une intensité telle que les trois quarts de l'humanité aurait péri... Quand on pense aux prédictions des écologistes pour lesquels le monde actuel ne survivra pas au prochain siècle, il y a de quoi frissonner... Pourtant,
Kid Jésus a été publié pour la première fois en 1980. Cela ne date pas d’hier, donc...

Mais revenons au roman de Pierre Pelot. Sur la Terre, les humains se débrouillent comme ils peuvent, dirigés par le Conseil confédéral planétaire. Dans les faits, la loi du plus fort prédomine et la vie est dure. Pour trouver des ressources enfouies après le Chaos, on a délimité de grandes zones interdites au peuplement : les Territoires de fouille. Dans ces zones inhospitalières, quasi contaminées, des hommes fouillent le sol, espérant trouver des vestiges de l'ancien monde - des documents, des objets utilitaires, des ressources énergétiques, etc. - qu'ils revendent aux autorités des territoires civilisés. Quand un territoire de fouille est épuisé, quand il a rendu tout ce qu’il avait à rendre, il est ouvert à la colonisation.

Le Territoire F est l'une de ces zones. C'est là que vit le jeune Julius Port, alias Kid, dans son Trax, une sorte de véhicule utilitaire. À l'instar de deux ou trois autres fouilleurs, il recherche des artéfacts. Un jour, un jeune homme arrive en trombe, surgissant de nulle part. Les fouilleurs, craignant pour leur vie, lui tirent dessus et son véhicule - un vieux trucs d'un autre âge, explose. Alano Teeshnik en sort et est recueilli par Kid qui, en lui amputant la main, lui sauve la vie en quelque sorte. Fuyant les bas quartiers d'une ville frontalière dans laquelle il aurait commis des méfaits, Alano ne reviendra plus jamais chez lui ; il passera sa vie aux côtés de Kid, assumant plus ou moins le rôle de son garde du corps.

Entretemps, après avoir écouté une cassette recueillie lors d'une fouille - une fiction racontant la vie de Jésus, sans doute -, Kid se fait appeler Kid Jésus. Il s’ouvre à Alano d’un projet... mais se laisse prendre au jeu de la révélation et commence répandre la « bonne nouvelle » auprès des fouilleurs, puis aux laissés pour compte des villes frontalières. Cette bonne nouvelle consiste en ce message: si nous adoptons un comportement digne d'un être humain (amour, partage, solidarité), les Migrants reviendront nous chercher pour nous emmener sur la Nouvelle Terre, cette planète lointaine qui rappelle le paradis des Chrétiens... Comme on peut s'en douter, ce message passe mal auprès des autorités et le récit de Pelot, soudain, se complexifie sans qu'on n'en perde le fil, toutefois. Mais je m'arrête ici, histoire de ne pas vous ôter l'intérêt pour la lecture de ce roman qui, malgré quelques points flous - comme l'identité exacte de Dyran O'Quien, ce journaliste qui enquête sur Kid pour écrire sa biographie -, mérite le détour. En effet, je me suis amusé à lire ce roman qui, comme tous les romans de science et fiction qui envisagent le monde après sa chute (écologique, sans doute... car les hommes et les femmes ne peuvent raisonnablement se multiplier sans que cela entraîne des conséquences désastreuses pour leur environnement et leur sécurité alimentaire), a quelque chose de terrifiant... même si Pierre Pelot ne manque pas d’humour et d’imagination : cette allégorie avec Jésus de Nazareth s’avère une heureuse trouvaille.

De Pierre Pelot, je ne connais que peu de choses et je vous encourage à consulter l’article sommaire que lui consacre les auteurs de Wikipédia. Pour ma part, je me souviens seulement que mon ami Pierre Rivet a lu ses romans western dans sa jeunesse et qu’il en garde un souvenir impérissable. Cela suffit à me le rendre sympathique.


Pierre Pelot. Kid Jésus. Bragelonne, c1980, 2008.

Mise en ligne le : 2014-04-29

2014-04-24

Laurent Margantin: Aux îles Kerguelen

Les îles Kerguelen constituent un archipel situé dans le sud de l'océan Indien. Possessions françaises intégrées à l'ensemble des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), ces îles ne sont habitées que par une centaine d'individus dont plusieurs scientifiques qui y effectuent, à tour de rôle, des missions. Elles reçoivent parfois des touristes qui sont autorisées à prendre en rafale des photographies des éléphants de mer, manchots, otaries, pétrels et albatros qui vivent en grand nombre dans cet archipel. Pour le reste, les Kerguelen sont balayées en permanence par de grands vents et, sans être glaciales, s'avèrent assez peu hospitalières.

Contrairement aux touristes habituels, Laurent Margantin s'y rend, lui, pour se retrouver lui-même avec le texte, c'est-à-dire avec la littérature (il lit Dostoïevski, Toltoï, Kafka et même quelques Maigret...). Comme on peut s'en douter, il devient rapidement l'objet des moqueries des gens de passage qui comprennent mal qu'on puisse faire dix jours de bateau pour simplement s'adonner à la lecture... Mais Laurent Margantin s’en fout. Il est venu aux Kerguelen pour s'imprégner d'une vie autre que la sienne en la confrontant au texte et, ce faisant, à sa propre vie. Autrement dit, il est venu vivre aux Kerguelen, et non simplement s'y déplacer, comme le font certains touristes, pour prendre frénétiquement des milliers de photographies d'animaux que l'on retrouve en pagaille, et en bien meilleures qualités, dans les bouquins et sur Internet. Au fond, Laurent Margantin ne voyage pas, il va vivre ailleurs. Et c'est sans doute pour cela qu'il parvient à partager ce vécu dans ces îles qu'il fait revivre en nous grâce à sa plume parfaitement maîtrisée. Avec la seule puissance des mots (il n'y a aucune photographie dans cet ouvrage), il réussit le tour de force de nous faire sentir l'ambiance qui règne à Port-aux-Français, ce milieu composé de cette hiérarchie semi-coloniale à la française avec ses scientifiques, ses militaires, son "gouverneur", ses ouvriers mal payés venus de la Réunion, etc., ce milieu que j'ai tellement connu quand moi-même je vivais aux îles Comores à une époque où la France exerçait encore une influence déterminante sur les destinées de ce petit pays de l'océan Indien.

Laurent Margantin fuit d’ailleurs souvent ce milieu où le sport local consiste à casser du sucre sur le dos des uns et des autres. Même si cela nuit à la progression de ses lectures, il n’hésite pas à parcourir l’archipel et, à cette occasion, nous livre des observations fort pertinentes sur la faune de Kerguelen. À titre d’exemple, penchons-nous sur cet animal grotesque que représente l’éléphant de mer : « L'attraction sonore ici, qu'il pleuve ou qu'il vente (à vrai dire l'un ne va pas sans l'autre), c'est le beuglement des éléphants de mer. Je sais qu'on parle de chant, mais c'est un chant un peu spécial, qui terrifie quand on se réveille en pleine nuit et qu'on ne sait plus où on est. Ce sont des ronflements, des soufflements, des raclements, des grognements, des gargouillis de gorge, des sons rauques à répétition […] Ça n'arrête pas jour et nuit, la nuit on dirait qu'ils s'en donnent à cœur joie, et je me demande même si la pluie et le vent assez forts ces jours-ci ne les mettent pas un peu plus en joie, ne les stimulent pas. » Et encore : « L'éléphant de mer, une fois la période des combats derrière lui, s'adonne totalement au jeûne, comme s'il fallait en finir avec cette apparence énorme, ce surpoids du guerrier. Indifférent à l'homme, rejetant son propre corps, espèce de Bouddha des terres australes. » Et ça continue… Bref, en lisant Aux îles Kerguelen, vous en apprendrez plus sur cet archipel qu’en visionnant un documentaire de la BBC.

Aux îles Kerguelen est hors de tout doute un magnifique récit de voyage que je vous recommande sans hésitation.

Laurent Margantin, Aux îles Kerguelen, Numériklivres, 2013, 1,49 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le: 2014-04-24

2014-04-04

Cécile Chabot : Le marchand de la mort (Le cycle de Xhol 1)

Le marchand de la mort est le premier volet du Cycle de Xhol, une suite de romans historiques sur l'Amérique précolombienne écrite par Cécile Chabot, écrivaine belge qui auto-publie ses romans sur Amazon Kindle. J'ignore s'il y a une façon plus appropriée pour qualifier cette Amérique-là. Sur Wikipédia, on emploie parfois le qualificatif de préhispanique. Peu importe, l'essentiel est de savoir qu'on sait peu de choses sur les civilisations qui précèdent la venue des Européens. Savoir qu'on ne sait pas constitue le meilleur moyen de parvenir à la connaissance. Pour bâtir une saga littéraire autour de la cité de Dos Pilas, un site archéologique Maya situé au Guatemala, il faut bien connaître le sujet, toutefois, mais cela tombe bien: Cécile Chabot, passionnée d'archéologie, connaît... Et c'est ce qui donne toute la crédibilité à ce roman. Pour éviter le piège du récit didactique, l'auteure adopte le genre du roman policier. C'est une excellente idée... car, justement, compte tenu du peu de choses que l'on sait des Mayas de l'époque classique, aussi bien inventer un peu... Et rien de tel qu'une bonne intrigue policière pour susciter l'intérêt du lecteur.

Voici la genèse du roman. Une archéologue européenne a l'habitude de se rendre en Amérique centrale pour effectuer ses recherches sur la civilisation Maya. Lors d'un séjour, elle rencontre Don Pépé, un vieil homme qui l'emmène voir une grotte qui n'a pas été découverte à ce jour et, par conséquent, n'a pas encore été la proie des pilleurs de biens culturels de tout acabit. À la surprise de l'homme, la jeune femme visite la grotte mais ne se saisit d'aucun objet ; elle se contente de prendre des photos et de dessiner des croquis. Confusément, cela plaît à Don Pépé. D'ailleurs, lors d'une conversation avec le vieil homme, l'auteure faire la remarque suivante: « C'est ce soir-là que je découvris sous la surface du chiclero sans grande instruction une tristesse infinie pour ce passé qu'il ne comprenait pas et qui disparaissait sous les coups des pilleurs, des collectionneurs et de la forêt dévoreuse de ruines ». L'année suivante, lors d'un autre séjour exploratoire, l'auteure revoit Don Pépé qui lui présente sa tante - d'une longévité sans pareille... - qui a décidé de parler, de témoigner, de raconter. En résultent des liasses de notes que l'archéologue, avec les années, finit par oublier. Plus tard, beaucoup plus tard, alors qu'elle s'apprête à déménager de son appartement de Bruxelles, elle retrouve ses carnets au milieu des cartons et du mobilier en désordre. Et elle se remet à les lire, à les relire... Et c'est ainsi débute cette très belle histoire: l'histoire de Xhol, du nom de ce lointain ancêtre qui, le premier, a raconté l'histoire à sa nièce, qui l'a raconté à... jusqu'à ce qu'elle soit consignée par l'archéologue.

Qui est Xhol ? Un curieux personnage affligé d'une infirmité. En effet, il boîte, ayant un côté du corps tordu de l'épaule jusqu'à la jambe droite. Jeune peintre dont le maître est décédé depuis peu, il doit faire ses preuves et, pour ce faire, travaille à une œuvre destinée à l'Ajaw, le souverain ou de ce qui en tient lieu à Dos Pilas. Cette ville n'a pas la grandeur des autres cités Maya, mais elle a son importance dans le jeu des alliances pour préserver la paix entre les villes... ou pour mieux préparer la guerre. Dans ce décor plutôt réaliste, voire historique (lire l'article Dos Pilas sur Wikipédia), se trame un drame... et c'est ici que la fiction prend le relais de l'histoire et que l'écrivain s'impose face à l'archéologue. Surtout, c’est ici que se révèle enfin le talent de Cécile Chabot.

Un roman policier, même sous une toile de fond historique, ne se raconte pas. Voici tout ce que je peux en dire : Un marchand revenu d'une autre région demande audience à l'ajaw qui ne peut le recevoir avant le lendemain. Or, dans la nuit, il est assassiné à l'orée de la forêt, et c'est Xhol qui fait la macabre découverte. Avec le soutien du grand prêtre Treize-Jaguar, celui-ci se livre à une enquête qui, à la suite d'une succession d'indices, le fera parvenir à la vérité. Voilà… vous n’en saurez pas davantage. À vous de lire l’ouvrage…

Le marchand de la mort n'est pas un roman noir: c'est une intrigue à l'anglaise caractérisée par une heuristique propre. Cela n’a donc rien à voir avec une histoire scabreuse qu vous tiendra en haleine... mais il s’agit d’un récit passionnant et ce, pour au moins deux raisons: 1) la toile de fond que constitue la société précolombienne, ce qui est assez original, voire singulier, admettons-le, et 2) le personnage de Xhol, l'infirme à l'estime de soi fragile puisque, comme dans la plupart des civilisations traditionnelles, il constitue un objet de mépris.

C'est donc sans réserve que je recommande cet ouvrage qui vous étonnera et qui, surtout, vous fera sans doute mourir moins idiot... Vous le trouverez à la boutique Kindle d'Amazon à un prix dérisoire. Le deuxième tome du Cycle de Xhol est paru en 2013: Le secret du masque de Jade. Je ne vous étonnerai pas si je vous affirme que je le lirai dans les prochaines semaines.

Cécile Chabot. Le cycle de Xhol : 1. Le marchand de la mort. Kindle Edition, 2012.

Mise en ligne le : 2014-04-04