2014-02-20

Florian Rochat : La légende de Little Eagle

Je viens d'achever la lecture de
La Légende de Little Eagle, un roman à grand déploiement de Florian Rochat. Disponible sur Amazon à un prix dérisoire (moins de trois dollars canadiens sur le Kindle Store), ainsi que dans d'autres boutiques virtuelles telles que Kobobooks, iTunes, etc., ce roman est publié par l'auteur lui-même qui a décidé, pour des raisons qui le regardent, de ne pas passer par un éditeur. Autrement dit, il s'agit d'une auto-publication. Peut-être avez-vous des préjugés sur ce mode d'édition que permet, beaucoup plus facilement qu'avant, l'univers numérique. Si c'est le cas, ils vont tomber un à un en lisant ce roman que je considère d'emblée comme un grand roman, c’est-à-dire un roman dont l’auteur a le souffle nécessaire pour vous entraîner d'un village de Bourgogne au Montana en passant par Londres et la Corse et qui vous fera découvrir le modus operandi des pilotes de guerre au cours de la Deuxième guerre mondiale, les Blackfeet du Montana, des autochtones dont plusieurs, à l'instar du héros de ce récit, John Philipp Garreau, ont du sang canadien-français dans les veines ainsi que le lien avec l'écrivain Antoine de Saint-Exupéry, l'auteur du Petit Prince, qui joue un rôle non négligeable dans les méandres de ce récit grandiose.

Voici une version abrégée du quatrième de couverture: « Tout débute quand Hélène Marchal, journaliste dans la quarantaine, hérite d'une maison appartenant à ses parents à Verdeil, en Bougogne, dont elle n'avait pas mis les pieds depuis l'enfance. En prenant possession de la maison, sur un rayon de la bibliothèque de son père, elle découvre un bout de papier qui dépasse d'un ouvrage. C'est une copie carbone d'une lettre adressée en 1947 par son grand-père maternel aux parents du premier lieutenant John Philip Garreau, pilote de chasse dans l'armée américaine. Touché par un chasseur allemand, son appareil était devenu ingouvernable alors qu'il survolait Verdeil. Et il aurait piqué droit sur la maison si John Philip Garreau avait choisi de sauver sa peau en sautant en parachute, au lieu de rester à bord et d'éviter l'obstacle de justesse. Mais il s'était sacrifié, et s'était écrasé dans un champ tout proche. Or, précise la lettre, le grand-père d'Hélène, sa grand-mère, et leurs deux enfants, dont sa mère alors âgée de quatre ans, se trouvaient sur les lieux. Hélène comprend qu'elle n'aurait pas pu voir le jour sans l'héroïsme de ce pilote. Et qu'elle a donc envers lui une dette considérable. Bouleversée, Hélène veut savoir qui était ce John Philip Garreau, un très jeune homme de dix-huit ans, venu se battre en Europe. Depuis Browning, petite ville du Montana, révèle l'adresse figurant sur la lettre. Un beau matin, elle a pris sa décision: elle va se rendre là-bas, non seulement pour tenter de trouver des informations à son sujet, mais également de raconter son histoire. Qui prendra parfois les contours d'une légende. »

La légende de Little Eagle est un roman d’enquête où les archives jouent un rôle fondamental. En effet, c’est à travers les documents qu’Hélène Marchal mettra à jour cette légende. J’ai du mal à comprendre pourquoi un roman d’une telle envergure n’ait pas trouvé un éditeur digne de ce nom. En tous les cas, Florian Rochat est bienvenue chez ÉLP éditeur s’il en a envie…


Florian Rochat, La légende de Little Eagle, 2011. Disponible à la boutique Kindle d’Amazon.

Mise en ligne le : 2014-02-20

2014-02-13

Allan E. Berger : Le passage de Reichenberg

Voici un petit roman – ou un grosse nouvelle, c’est selon – qui sort de l’ordinaire. Un roman dans lequel Allan E. Berger recourt à la fiction pure pour forcer la rencontre avec l’Histoire. En effet,
Le Passage de Reichenberg a pour toile de fond la célèbre Nuit de Cristal au cours de laquelle les Jeunesses hitlériennes, encouragés par les SS et la Gestapo, ont saccagé des centaines de commerces et de lieux de culte dans les quartiers juifs du Reich. Malgré cette véritable incursion dans l’Histoire avec un grand « H », tout ceci tient du leurre puisque le Passage relève davantage de la S.-F. et du fantastique que du roman historique.

Quelque part au 21ème siècle, un jeune homme travaille pour un marchand de vin raffiné pour lequel il effectue des livraisons dans une ville d’Allemagne, de Pologne ou d’Autriche, on ne sait trop. Un jour, il se perd dans les méandres d’un quartier ancien et, par mégarde, emprunte un passage obscur qui le conduit, en plein ghetto juif, le 9 novembre 1938, soit exactement la veille du pogrom qui peut être considéré comme l’une des prémices de la Shoah. Là, avec son téléphone mobile à la main, il demande à quelques vieux juifs de lui indiquer le métro le plus proche… Il est perdu, on le comprend. Perdu dans l’espace… et dans le temps ! Quand il évoque le Passage de Reichenberg, d’aucuns le considèrent comme un fou ou, mieux, comme un fantôme, voire comme un possédé du démon Et il est bien près de leur donner raison quand il constate soudain dans quel siècle il se trouve : le 20ème, le pire que la Terre ait jamais vécu, « ce siècle, la honte de l’histoire ». S’ensuivent une suite de péripéties dont je ne vous raconterai pas les détails. Il vaut mieux lire Berger dans le texte ; ça vaut mille fois mieux que tout ce que je pourrais en dire. En voici d’ailleurs un passage éloquent :

Tout de suite, l'angoisse me saisit à la gorge. Car l'injustice de masse, l'injustice en gros, me donnent toujours des envies de meurtre. Cent ans après des événements qui ont ravagé toute ma famille sauf un, je tremble encore de rage. Je hais, je hais, je hais les monstres ! Leur seule évocation me donne la fièvre. De l'ancêtre survivant de ces grands cataclysmes, je suis l'ultime rejeton par une suite ténue de descendants stupéfiés qui tous se sont dit : « pourquoi, comment se fait-il que nous soyons encore en vie, et à quoi ça sert ? » Nous voyageons sur la Terre, nous traversons l'existence sans plus rien espérer. Je suis ainsi l'enfant d'une longue lignée d'êtres gris cendrés, sans illusions, sans autre passion que la vodka, de ces êtres incréants que le vingtième siècle a engendrés en quantités prodigieuses. Ce siècle, la honte de l'histoire, y a creusé comme un cratère. Je ne comprends pas pourquoi la Terre n'en a pas été détruite. Pourquoi devons-nous encore vivre, et attendre, évidemment, d'autres malheurs ? Qu'on en finisse ! C'est tout ce que l'espèce mérite ! Qu'on en finisse...

Rassurez-vous, Le passage du Reichenberg finit bien, comme dans un film américain, sans pour autant changer quoi ce soit au destin historique des milliers de victimes du pogrom.

Allan Erwan Berger vit à Rennes depuis pas mal d’années. Membre fondateur d’ÉLP éditeur, une maison d’édition francophone 100% numérique, il a publié plus de sept ouvrages. Pour en savoir davantage sur cet auteur hors norme, veuillez consulter sa fiche d’auteur sur le site d'ÉLP éditeur.

Allan E. Berger, Le Passage du Reichenberg, ÉLP éditeur, 2012, 0,99 euros ou 1,29 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.


Mise en ligne le : 214-02-13

2014-02-06

Paul Bourget : Un homme d'affaires

Paul Bourget (1852-1935) est un écrivain pour lequel nous avons des préjugés, particulièrement au Québec parce que ses œuvres, contrairement à celles de nombreux auteurs français, n'ont jamais été mises à l'Index. En effet, elles ont été autorisées en lecture publique par l'élite bien-pensante alors placées sous l'égide du clergé catholique. Bien que je n'aie moi-même pas connu cette période sombre de notre histoire, ce fait est demeuré dans la conscience collective de la génération suivante, celle des années 1960. Paul Bourget, donc, faisait partie des auteurs autorisés, ce qui suffit largement à lui enlever toute crédibilité littéraire. Comme on peut s'en douter, les lectures permises par le clergé exercent beaucoup moins d'attraits sur la jeunesse que les œuvres frappées d'interdiction, comme les romans de Zola, par exemple. Bref, un peu pour toutes ces raisons, je n’étais guère enclin à entreprendre la lecture de Paul Bourget, un écrivain que d'aucuns associent à l'élégance des salons parisiens du tournant du siècle.

Si l'on en croit Wikipédia, Paul Bourget décrit avec justesse la société mondaine de Paris sous la Troisième république (1870-1940). D'abord connu comme un romancier de mœurs, il se tourne, après la quarantaine, vers le roman à thèse dans lequel il expose ses idées empreintes de sa récente conversion au catholicisme. Cela explique la réputation qu'on lui fait: un écrivain traditionnaliste, tourné vers le monarchisme. Un écrivain de droite, quoi. Voilà sans doute pourquoi il avait si bonne presse au Québec à cette époque…

Un homme d'affaires est un recueil de nouvelles publié en 1900. L’ouvrage réunit quatre nouvelles. La première, qui donne le titre au recueil, relève davantage du roman que de la nouvelle, d’ailleurs. Elle raconte la lente vengeance de Firmin Nortier, un homme d'affaires puissant aux origines paysannes. À l'instar de certains représentants du monde des affaires de la finance de ce temps-là, il a épousé une femme de noblesse au titre ronflant mais sans les sous qui auraient dû venir avec… En cours de la lecture, on sent bien d’ailleurs le mépris que porte l’auteur à la modestie des origines de Nortier qui, quoi qu’il fasse, ne ressemblera jamais à un noble : « Firmin Nortier, lui, a beau avoir adopté la morgue des authentiques gentilshommes avec lesquels il fraie, il a beau avoir copié d'eux, avec un scrupule qui ne commet pas une faute d'orthographe, sa livrée et ses attelages, sa tenue personnelle et celle de sa maison, observez-le, et vous démêlerez en lui aussitôt le paysan de Beauce, matois et défiant, avide jusqu'à l'usure, prudent jusqu'à la ruse. »

Firmin Nortier a épousé une femme noble, donc, mais une femme qui l'a trompé toute sa vie avec un Italien de meilleure souche que lui. Sans vergogne, cet amant logeait même chez lui... Et comme si cela n'était pas assez, sa fille Béatrice serait de ce noble, et non de lui. Comme un paysan, il a patienté pendant vingt ans avant de trouver le moyen de faire payer un peu tout le monde… Et non sans cruauté.

La deuxième nouvelle s'intitule Dualité. Un Parisien issu du milieu mondain décide de passer quelques jours dans une auberge du nord de l'Italie. Dans ce lieu à l'abri du monde, il reconnaît une cocotte qu'il a bien connue quinze ans plus tôt. La femme discute avec un jeune homme que le Parisien croît être son amant. Or, il n'en est rien... et cela crée une embrouille digne de meilleures intrigues balzaciennes.

La troisième nouvelle - Le réveillon - raconte l'histoire tragique de Charles Durand, un jeune homme qui, amoureux d'une femme mariée, a monté un canular pour faire croire à ce ménage qu'il avait une maîtresse. Et cela a eu des conséquences dramatiques sur les destinées des uns et des autres.

Enfin, la quatrième nouvelle, intitulée L'outragé, raconte aussi une histoire de tromperie. Une histoire qui connaîtra une fin tragique pour les deux amis impliqués dans un triangle amoureux. Je vous laisse découvrir si la femme s'en sort mieux...

Préjugé ou pas, j’ai beaucoup apprécié cette œuvre fort bien écrite. Certes, ce roman témoigne d’une époque révolue : celle de Marcel Proust et de cette noblesse de salon au prestige moribond après la Première guerre mondiale. Mais il a sa place dans l’histoire littéraire d’une période qui figure parmi les plus fécondes de l’histoire du monde occidental, celle qui va de 1871 à 1914. Après, plus rien ne sera comme avant.


Paul Bourget, Un homme d’affaires, c1900.

Misen en ligne le : 2014-02-06