2013-12-28

Paul Laurendeau: L'Assimilande

Le jour où j'ai appris que Paul Laurendeau, un ami et collaborateur de longue date, avait publié un roman, je me suis précipité sur le site de l'éditeur pour le commander sur-le-champ. Une fois le livre lu, j'ai décidé d'en faire une note de lecture, car je ne pouvais passer sous silence la parution de
L'Assimilande, premier roman de Paul Laurendeau publié en novembre 2007 aux éditions Jets d'encre et qu'ÉLP éditeur a réédité en version numérique.

L'Assimilande est un roman d'un peu plus de cent pages qui a pour héroïne Kimberley Parker, une doctorante torontoise fascinée par la langue française. Un jour, sa directrice de thèse, Odile Cartier, lui propose d'orienter ses recherches sur l'expérimentation d'un petit objet appelé le glottophore. Une fois cet objet fixé à son oreille, Kimberley s'ouvre en profondeur à la culture linguistique de l'autre, assimilant la langue de son interlocuteur à une vitesse fulgurante. C'est ce qui fait d'elle l'Assimilande, c'est-à-dire un sujet en processus continu d'assimilation d'une langue. Décidée à tester sur elle-même l'impact psycholinguistique, voire ethnoculturel, de cette invention, Kimberley se met au travail sans tarder. Après quelques jours - et de nombreuses discussions avec sa colocataire Melissa Dassou, une ressortissante de Pondichéry, poche francophone de l'Inde depuis des générations -, elle décide de se rendre à Montréal pour livrer le résultat de ses recherches au congrès des Sociétés savantes. Le roman se clôt à la conférence de Kimberley à laquelle assistent Odile Cartier, Mélissa Dassou et différentes personnes dont de dignes représentants du fédéralisme canadien et du nationalisme québécois. Entretemps, le glottophore provoque des effets secondaires inattendus… que nous ne révélerons pas ici pour ne pas gâcher le punch de la fin. Citons simplement l'auteur qui estime que « le glottophore amplifie les capacités d'apprentissage linguistique du sujet qui le porte par une hyperstimulation relativement inoffensive des zones corticales présidant au langagier ». Comme vous pouvez le constater, on nage en pleine linguistique fiction. Mais rassurez-vous: sous la plume ludique de Paul Laurendeau, la linguistique devient soudain une discipline simple, accessible, limpide.

L'Assimilande est un roman qui se lit d'une seule traite et qui, par conséquent, est à la portée de tous, même s'il suscitera sans doute plus d'intérêt chez les ressortissants des pays comportant plus d'une langue officielle comme le Canada, la Belgique ou la Suisse, car le glottophore, petit appareil apparemment inoffensif, peut devenir, entre de mauvaises mains, un redoutable outil d'assimilation linguistique. Fasse le ciel que cette invention ne quitte pas le domaine de la fiction.

J'aime l'univers féminin que dépeint Paul Laurendeau dans ses textes, publiés tant dans la revue Virages que sur Écrire Lire Penser. J'aime le côté ludique de son écriture, sa façon de considérer la fiction comme un jeu. Dans L'Assimilande, j'ai retrouvé tous les éléments qui font la personnalité littéraire de Paul Laurendeau, c'est-à-dire un homme qui voit le réel à travers le miroir déformant de la fiction et qui, pour finir, nous renvoie l'ascenseur du réel en pleine figure. À cet effet, je vous invite à lire, si ce n'est pas déjà fait, L'autobus montagnard où mademoiselle Wolf a dit non. Vous comprendrez alors pourquoi je ne peux que vous encourager à vous procurer ce roman au cours duquel, je vous le garantis, vous ne vous ennuierez pas.

Paul Laurendeau, professeur de linguistique au département d'Études françaises de l'Université York à Toronto pendant plus de vingt ans, vit aujourd'hui dans la région de Montréal où il exerce les activités d'écrivain, de traducteur et d'éditeur. L'Assimilande est son premier roman. Il a maintenant plusieurs titres à son actif.

Paul Laurendeau. L'Assimilande. ÉLP éditeur, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le : 2013-12-28

2013-12-21

J.H. Rosny Aîné : Les autres vies

Les autres vies réunit quatre nouvelles ou plutôt, pour au moins trois d’entre elles, des novellas, un mot anglais qui désigne des petits romans dont le nombre de pages varie entre 70 et 120. Ces novellas, donc, ont été rédigées entre 1887 et 1910 par l'aîné des frères Rosny, d'où son nom de Rosny Aîné. Ces deux frères se sont rendus célèbres par la publication du roman préhistorique La guerre du feu, roman qui a d'ailleurs été adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud en 1981. Ce film a d’ailleurs connu un grand succès au box-office, remportant notamment le César du meilleur film en 1982 au Festival de Cannes. Dans ce recueil intitulé Les autres vies on retrouve Les Xipéhuz (1887), La mort de la terre (1910), Nymphée (1893) et Le cataclysme (1896), quatre récits qui ont en commun la description d'autres formes de vie. Deux de ces récits ont retenu particulièrement mon attention : Les Xipéhuz et La mort de la terre.

Dans Les Xipéhuz, sans doute le récit le plus marquant de ce recueil, Rosny Aîné décrit avec minutie le mode de vie de ces formes qui, pour survivre, s’en prennent aux mammifères de toutes les espèces, ce qui inclut les humains, bien entendu… Heureusement pour ces derniers, le territoire des formes est limité par leur nombre. Le problème, c’est que ce même territoire s’agrandit en fonction de leur taux d’accroissement. Pour contrer l’expansion des Xipéhuz, ces hommes, qui viennent à peine de sortir du paléolithique, se tournent vers Bakhoûn, un sédentaire professant des « idées singulières qui l’eussent fait lapider ». D’ailleurs le roman de Rosny Aîné est en quelque sorte la reproduction de son « étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à laquelle nous devons le grand livre antécunéiforme de soixante tables, le plus beau lapidaire que les âges nomades aient légué aux races modernes ». Comment Bakhoûn s’y prend-t-il pour freiner la progression des Xipéhuz et, par le fait même, sauver l’humanité naissante ? Je vous le laisse découvrir par la lecture de ce récit passionnant qui se termine par un immense regret : « Je demande à l’Unique quelle fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les ténèbres du Meurtre ».

Avec La mort de la terre, nous quittons les temps du nomadisme pour nous transposer dans un futur lointain où les êtres humains subsistent en groupes restreints dans des oasis au milieu d’immenses déserts. Dans un décor glauque à souhait, les derniers hommes constatent que la terre qu’ils ont tant aimée s’avère incapable, faute de ressources, de les nourrir plus longtemps. Au moment même où on vient d’annoncer que nous sommes plus de sept milliards d’habitants sur la planète, ce récit s’avère d’une cruelle actualité. Ici, l’auteur a fait preuve d’un sens remarquable de la prospective pour « imaginer » ce que personne n’aurait pu faire avec autant d’acuité avant lui : la fin des temps humains... En attendant cette fin, les derniers hommes sont menacés par les ferromagnétaux, des résidus post-radioactifs peu à peu animés par un mécanisme complexe, et, surtout, la raréfaction de l’eau, source de vie. Cette ressource, en s’épuisant, entraîne les hommes et les femmes vers une lente agonie que plusieurs abrègent en recourant au suicide collectif. Bref, cela vous donne une idée de ce récit qui ne risque pas de vous propulser dans l’avenir avec optimisme…

Joseph Henri Honoré Boex, dit Rosny Aîné, né à Bruxelles en 1856, est considéré par Wikipédia comme le père de la science-fiction moderne. Bien avant Wells et Conan Doyle, il appuie ses récits cataclysmiques sur une solide base scientifique. Et je vous dirais que cela n’est guère rassurant pour nous, pauvres mortels à l’avenir collectif incertain.


J. H. Rosny Aîné, Les autres vies, Ebooks libres et gratuits, c1924.

Mise en ligne le : 2013-12-21

2013-12-14

Christine Machureau : La mémoire froissée

Vous souvenez-vous de
La chambre des dames de Jeanne Bourin (La Table ronde, 1979), un roman historique grâce auquel l'auteur, avec la complicité de l'historienne Régine Pernoux, souhaitait redorer l'image du Moyen Âge ? Je l'avais lu à l'époque, c'est-à-dire au début des années 1980. En lisant La mémoire froissée, je n'ai pu m'empêcher de penser à Jeanne Bourin. Sauf que Christine Machureau va beaucoup plus loin que l'auteure de La chambre des dames. Elle ne se contente pas de décrire la vie quotidienne d'une petite ville de Touraine sous Charles VI (1380-1422), elle met ce quotidien en relation avec la vie intellectuelle du Moyen Âge. En effet, là où Jeanne Bourin s’arrêtait à décrire les tourments d’une femme eu égard au mariage, Christine Machureau aborde la science, la médecine, la philosophie, la religion et leurs relations avec le quotidien des hommes et des femmes de ce temps.

En voici un bref résumé : Anne Rameau, l'héroïne du roman, est herboriste, métier qui a valu à sa mère de périr sur le bûcher. Elle en a gardé des séquelles, bien entendu, qui se manifeste par une extrême prudence, voire une méfiance, vis-à-vis des autorités. Aussi est-elle sur ses gardes lorsqu'elle fait la rencontre de ce Juif qui lui transmet un livre de Maïmonide (1138-1204), l'auteur d'un ouvrage très recherché intitulé Le Guide de ceux qui doutent (sauf erreur, il s'agirait du Guide des égarés). Arrêté par les autorités locales, Abraham ben Simon lui confie ce livre pour qu'elle le fasse parvenir à Amsterdam auprès de la communauté juive. Bravant le danger, Anne Rameau se met en chemin jusqu’à Troyes, ville où elle élit temporairement domicile pour des raisons que vous comprendrez en lisant le bouquin.

La mémoire froissée nous incite à découvrir la richesse de cet âge dit moyen, nous invite à s’intéresser à Moïse Maïmonide, à Avicienne, à Nicolas Flamel, etc. Bref, Christine Machureau nous enrichie et, dans une certaine mesure, nous rend meilleur. N'est-ce pas la mission ultime de la littérature ?

Je vous recommande sans hésitation la lecture de ce roman fort bien écrit. Vous verrez, il vous sera difficile de vous arrêter en cours de lecture et, si vous le faites, ça sera pour vous documenter… car, forcément, vous aurez envie d’en savoir davantage sur le contexte dans lequel prend forme ce récité rédigé à la première personne.

Vivement le tome 2 !

Machureau, Christine. La mémoire froissée, tome 1. Numeriklivres, 2012, 0,99 euro. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch

Mise en ligne le : 2013-12-14

2013-12-07

Allan E. Berger : Invisibles et tenaces

À mon boulot, le préposé à l’entretien s’appelle Javier. D’origine péruvienne, il vit au Canada depuis sept ans. Il a deux enfants nés au Québec. Si tout va bien, il les emmènera au Pérou pour la première fois en 2014. Sans doute parce que je maîtrise le portugais et que je suis d’un naturel plutôt liant, j’ai pris l’habitude de lui faire la conversation quand je le croise dans l’ascenseur ou dans un couloir du bâtiment. Je profite alors de l’occasion pour lui parler une langue que nous nous appelons tous deux, en rigolant, le portognol. De le rencontrer comme ça sur les lieux de mon travail me rappelle le Cap-Vert, pays dans lequel j’ai vécu pendant quatre ans et dont je garde de bons souvenirs.

Dans son introduction à Invisibles et tenaces, Allan E. Berger associe ces employés à des invisibles, c’est-à-dire à des gens qu’on ne voit pas et que, par conséquent, on ne salue pas non plus. En effet, parmi les cinquante-cinq employés que compte mon institution, je suis pratiquement le seul à saluer Javier, à m’arrêter sur son passage pour échanger quelques mots. Pourquoi ? Selon Berger, cette volonté de ne pas voir ces humains résulte de deux sentiments : le désarroi et la timidité. Car il ne s’agit pas de mépris, mais simplement d’un malaise que d’aucuns ressentent devant ces gens qui, tout en faisant une tâche essentielle à notre environnement, n’en demeurent pas moins désagréables à regarder, un peu comme les clochards avec lesquels ils n’ont pourtant rien à voir.

Comparé aux agents de nettoyage d’Invisible et tenaces, Javier fait presque figure de privilégié. Il n’est sans doute pas très bien payé, mais il a des horaires réguliers et bénéficie de conditions de travail acceptables. Les employés ménagers d’Allan E. Berger, eux, se lèvent avant l’aube pour nettoyer des rues, des places et des immeubles entiers. Ils se déplacent en bandes, mangeant sur le pouce, souvent mal d’ailleurs, et leurs conditions de travail s’avèrent à la limite de la décence. Ces employés, qui travaillent la plupart du temps pour le compte de sociétés de sous-traitance, ne sont pas propres à la France, bien entendu. Ils se retrouvent aussi ici, au Canada, comme aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Souvent, ils viennent de pays ensoleillés qu’ils ont dû quitter pour assurer un avenir à leurs enfants. Fasse le ciel que ceux-ci leur rendent bien…

Allan E. Berger a partagé le quotidien de ces employés pendant près de deux mois. Il s’est levé tôt comme eux, a trimé dur comme eux, a souffert de quelques humiliations comme eux… mais il en est ressorti grandi, enrichi, encore plus humain qu’avant. Car c’est en cela que réside la portée universelle de ce témoignage : ces hommes et ces femmes œuvrent, au même titre que n’importe lesquels gens de métier, à faire de ce monde un lieu, certes imparfait, mais humain, trop humain. Comme tout un chacun, ils participent à la vie de la communauté et, à ce titre, ils ont droit au respect puisqu’ils font œuvre d’utilité publique.

De cette expérience parmi les invisibles Allan E. Berger tire également un enseignement politique. En postface, il nous rappelle qu’en cette période d’élections présidentielles en France, seuls les partisans d’une certaine gauche se rapprochent de cet humanisme. Pour ma part, je plonge dans l’humanité chaque fois que je rencontre des individus comme Javier. Ce sont des gens qui ne sont jamais très loin de mon milieu d’origine. Des gens qui ont partagé ma vie pendant des années. Des gens aussi importants que mon père et ma mère.

Je vous conseille vivement la lecture d’Invisible et tenaces d’Allan E. Berger. Cela ne vous coûtera que 3,59 euros, soit 5 dollars canadiens. C’est peu pour devenir un peu plus humain...


Allan E. Berger. Invisibles et tenaces. ÉLP éditeur, 2012, collection « Essais et témoignages ». Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7 Switch.

Mise en ligne le : 2013-12-07