2013-10-24

Anita Berchenko : Suite 2806

Je me doutais bien que les mésaventures de Dominique Strauss-Kahn allaient faire couler de l’encre. Comme je me doute aussi qu’un jour ou l’autre l’Affaire DSK fera l’objet d’un film français, voire américain. Cette affaire suscite de l’intérêt. Normal puisqu’elle met en scène un homme puissant qui aurait commis un délit sexuel sur une femme de chambre d’origine africaine. Peut-on imaginer un plus grand déséquilibre entre deux individus ? Lui, homme d’autorité à la tête d’une organisation internationale, considéré de surcroît comme un candidat éventuel à la présidence d’un pays membre du G8. Elle, une simple femme qui a quitté son pays d’origine pour élever seule sa fille dans un quartier populaire de New York. Savez-vous combien gagne une femme de chambre ? Le salaire minimum auquel s’ajoute un pourboire. Bref, près de vingt fois, voire trente fois moins que DSK. Mais dans cette affaire il y a un troisième personnage qu’on a du mal à discerner : l’épouse de DSK elle-même. Elle joue un rôle obscur, mal défini, assez ténu publiquement, mais qui pourrait bien prendre de l’importance sous la plume d’un scénariste doté d’une imagination conséquente.

Avec Suite 2806, toutefois, nous ne sommes pas dans un scénario hollywoodien. Dans un style sobre d’une élégance rare, aux contours parfaitement maîtrisés, Anita Berchenko fait le récit des événements tels qu’ils auraient pu se produire. Elle se met tantôt dans la peau de Daniel, « riche grâce à son épouse, puissant grâce au poste qu’il occupe », tantôt dans la peau de Nissa, cette femme noire qui a reçu pour consigne de ne pas susciter le scandale, de ne pas heurter les clients. Par un concours de circonstances que je n’exposerai pas ici de crainte de vous ôter l’envie de lire ce roman, Nissa se retrouve dans la suite de Daniel alors qu’il n’a pas quitté les lieux. Sans savoir, elle s’apprête à faire le ménage, comme elle le fait tous les jours, en débutant par le grand lit. Et c'est là que survient l'événement, un acte sexuel d'une durée maximale de neuf minutes... Un acte consenti ? Impossible de trancher la question quand on est en présence d'une relation d'autorité qui met en présence un petit vieux bedonnant plein de pognon et une immigrée africaine en situation quasi irrégulière aux États-Unis.

Dans la fiction d’Anita Berchenko, l’homme n’est guère sympathique. Dans la réalité, il est acquitté. En raison de cette affaire, il a perdu son poste de haut dirigeant international et a mis un frein à ses ambitions politiques dans son pays où il est rentré avec sa femme et sa fille. De la femme de chambre, on ne sait rien. Peu importe, elle ne joue aucun rôle dans aucune organisation et a rompu depuis belle lurette avec son pays d’origine dans lequel elle ne reviendra sans doute jamais.

Fiction ? Réalité ? Aucune importance, il faut lire Suite 2086 pour ce qu’il est : le récit fort bien maîtrisé d’une réalité qui dépasse la fiction. Avec madame Berchenko, on vit une expérience littéraire, pas journalistique. Et c’est littéralement passionnant.


Anita Berchenko. Suite 2806. Numériklivres, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch

Mise en ligne le : 2013-10-24

2013-10-19

Honoré de Balzac : La recherche de l'absolu / Les proscrits / Louis Lambert

Cette semaine, je déjeunais avec une amie qui me confessait n'avoir jamais lu Balzac. Parions qu'elle n'est pas la seule. Contrairement à plusieurs auteurs classiques de la littérature française comme Flaubert, Maupassant ou Zola, Honoré de Balzac (1799-1850) n'est pas vu comme un écrivain cool. Plutôt conservateur, royaliste à une époque de montée du libéralisme républicain, il n'a jamais constitué un modèle pour la jeunesse occidentale. Catholique et royaliste, tel est cet écrivain qui ne se gêne pas pour l'énoncer dans son « avant-propos » à cette œuvre monumentale que constitue La Comédie humaine : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l’ai dit dans le
Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme, est le plus grand élément d'ordre social ».

Cela dit, doit-on s’en détourner pour autant ? Certainement pas. Sinon, il faudrait aussi se détourner de Céline, de Proust… bref des plus grands noms de la littérature française. Il serait idiot de se priver d'une expérience de lecture qui ne peut que nous enrichir, car, à l’instar de Marcel Proust, Honoré de Balzac fait partie de ces écrivains qu'on ne peut ignorer dans une existence.

Balzac a structuré son œuvre en trois grands blocs : les études de mœurs (Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie politique, etc.), les études philosophiques et, enfin, les études analytiques. Les deux premières sont de loin les plus importantes en nombre de nouvelles et de romans. Les études de mœurs représentant, selon Balzac, les « effets sociaux ». Alors j’ai décidé de débuter cette (re)lecture de Balzac par les « causes », soit par quelques textes issus des études philosophique. Quand on sait que Balzac voyait sa Comédie comme une vaste étude de la société française au 19e siècle, cela a son importance. Du moins à mes yeux.

Au cours des derniers mois, j’ai donc lu, dans l’ordre, les œuvres suivantes : La recherche de l'absolu (1834), Les proscrits (1831), Louis Lambert (1832), Le réquisionnaire (1831), Adieu (1830), Jésus-Christ en Flandre (1831) et Massimilla Doni (1837). Toutefois, ce premier billet ne porte que sur trois de ces œuvres.


La recherche de l’absolu (1834)

Un gros roman qui a pour thème la recherche scientifique en tant que recherche de la perfection. Issue de la tradition alchimiste, cette recherche est perçue par Balzac comme une addiction, un phénomène qui ne nous lâche plus une fois que nous en sommes atteints. La recherche scientifique doit-elle primer sur l'attachement à la famille ? Dilemme moral que Balzac traite avec un brin de naïveté. Dans le roman, la folie du chercheur qui poursuit ses travaux, même si cela occasionne la ruine de sa propre famille, n’est pas condamnée par Balzac : « Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. » Ne soyons donc pas vulgaire… La recherche de l’absolu aurait pu être un roman fort déprimant sans la présence du personnage de Marguerite, la fille aînée de Claës, un modèle de femme assez peu répandu, d’ailleurs, à cette époque. Après la mort de sa mère, c’est elle qui prend les rênes de la Maison Claës, une femme forte, donc, en ces temps où elles disposaient de si peu de droit…


Les proscrits (1831)

Il s’agit d’un court roman – ou une grosse nouvelle, c’est selon – qui met en scène un jeune homme qui souhaite mourir, croyant ainsi prendre un raccourci pour atteindre plus rapidement le paradis. Cette naïveté est aujourd’hui partagée par de nombreux islamistes… Les proscrits est un roman mystique rédigé dans un style poétique à couper le souffle. Sans doute le roman que je préfère jusqu’à maintenant. Pour ajouter une note de curiosité, terminons cette brève notice en révélant que le personnage mystique n’est nul autre que Dante.


Louis Lambert (1832)

Contrairement aux romans précédents, Louis Lambert est écrit à la première personne. Dans celui-ci, Balzac décrit la rencontre du narrateur avec un jeune surdoué alors qu’ils étudiaient tous deux dans un collège de Vendôme. Louis Lambert doit sa présence dans ce collège grâce à la générosité de madame de Staël. À l’écart des autres, il est souvent l’objet des moqueries, parfois très méchantes, de ses camarades, phénomène d’intimidation encore assez courant dans nos institutions contemporaines. Mais Louis n’y prête que peu d’attention tellement il est absorbé par des études personnelles. Parmi ses lectures, on retrouve Swedenborg (1668-1772), un philosophe et théologien suédois qui reviendra dans un autre ouvrage de Balzac. Louis Lambert est donc décrit par l’écrivain comme une sorte de génie dont ses professeurs ne comprennent pas la soif d’absolu. Ils vont d’ailleurs saisir son Traité de la volonté sans en comprendre un paragraphe.

La lecture de Louis Lambert de Balzac a favorisé chez moi une réflexion sur l’utilité sociale d'un esprit lucide. À quoi ça sert le génie humain s'il n'est pas reconnu par la société ? Comme Balzac, j'en viens à envier les anachorètes du premier siècle du christianisme, ces hommes qui avaient compris qu'il fallait se méfier des honneurs de ce monde. On meurt seul après tout et les honneurs ne sont que de courte durée. La satisfaction immédiate qu'elle apporte à la personne honorée passe dans son ciel plus rapidement qu'une étoile filante. Comme ses retraités qui reviennent voir leurs anciens collègues sur leur lieu de travail et qui, au bout de dix minutes, s'aperçoivent qu’ils dérangent ceux-là mêmes qu'ils les avaient fêtés en grande pompe quelques mois plus tôt. Cruauté de la vie. Méfiez-vous des honneurs : ils ne servent qu'à enfoncer le clou...

Enfin… à la sortie du collège, dont Balzac ne se gêne pas pour dénoncer les conditions de vie des élèves, les choses ne tournent pas très bien pour Louis Lambert. Mais je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.


Mise en ligne en 2013-09-13

Vous trouverez tous les romans et nouvelles de la Comédie humaine (éd. Furme, 1842-1848) en format ePub, aux Réimpressions Efélé. Saluons au passage la très grande qualité de cette édition accessible à titre gratuit. Toutes nos félicitations à ces vrais travailleurs du patrimoine qui, trop souvent, œuvrent dans l’ombre, sans reconnaissance aucune des pontifes de la Culture.

2013-10-10

Florian Rochat : Un printemps sans chien

Florian Rochat est un auteur qui a choisi l’auto-publication pour promouvoir ses œuvres. Un auteur qui, à l’instar de Chris Simon, Laurent Bettoni ou David Forrest, met à la portée du public des ouvrages d’une qualité littéraire indiscutable et ce, à des prix dérisoires. Bien entendu, tous les romans auto-publiés ne passeront pas à l’histoire… mais n’est-ce pas la même chose pour ceux qui sont publiés ? Les détracteurs de l’auto-publication crient haut et fort que n’importe qui peut « publier » son livre sur les plateformes d’Amazon ou de Kobo. Et puis après ? N’importe qui peut devenir éditeur aussi. Juste au Québec on en compte plusieurs centaines… Bon, revenons à Florian Rochat dont j’ai fait la connaissance suite à la lecture de
La légende de Little Eagle, un roman qui a déclenché mon enthousiasme au point que j’en ai rédigé une note lecture pour ce site.

Avec Un printemps sans chien, Florian Rochat offre au public une œuvre plus modeste, une œuvre qui ne nous entraîne ni dans les grands espaces du Montana ni dans le temps d’Antoine de Saint-Exupéry. Non, dans ce beau texte à échelle humaine, si j’ose dire, l’auteur raconte avec tristesse la perte de son chien, son compagnon des promenades quotidiennes. Il s’agit d’un récit intimiste doublé d’une réflexion sur les relations qu’entretiennent les humains avec leurs chiens. Pour ce faire, il n’hésite pas à faire une incursion dans la littérature, plus précisément chez ses auteurs américains de prédilection: Jim Harrison, Rick Bass, William Kittredge et plusieurs autres.

En toute honnêteté, je ne connais pas les chiens, bien qu’à l’exception des pitbulls que j’exècre au plus haut point, je les aime plutôt bien. Mais sous la plume lumineuse de Florian Rochat, je me suis surpris à aimer les bêtes, me rendant soudain compte que ce n’était pas vraiment les chiens que je n’aimais pas, mais plutôt leurs maîtres… Du coup, depuis cette lecture, j’ai étrangement envie d’adopter un chien. Ici, je dois préciser que, dans plusieurs passages de son récit, Florian Rochat nous décrit l’apport essentiel de la présence d’un chien dans le quotidien d’un homme ou d’une femme en santé, notamment en ce qui a trait aux promenades, aux balades en solitaire qui nous procurent souvent ce moment de calme et de réflexion nécessaire au maintien de notre équilibre mental et physique. Bref, un chien s’avère un compagnon de vie, surtout quand on commence à prendre de l’âge.

Je vous recommande sans réserve cette lecture qui, je vous en fais la promesse, vous ravira. Et si vous êtes peu sensible à l’expérience canine, vous serez à tout le moins conquis par l’écriture parfaitement maîtrisée de Florian Rochat, par la beauté de ses phrases, par le côté profondément humain qui s’en dégage.


Florian Rochat, Un printemps sans chien. c2013, disponible aux boutiques Kindle d’Amazon Canada au prix dérisoire de 3,11 $ et à celle d’Amazon France à 2,68 euros. Pour en savoir davantage, rendez-vous sur le site de l'auteur.

Mise en ligne le : 2013-10-10