2013-09-22

Sorj Chalandon: Le petit Bonzi

Le bègue a toujours trouvé les moyens d’atténuer ses problèmes d’élocution afin d’être en mesure de « fonctionner » en société. Bien que je l’aie toujours nié, je suis bègue. Si j’en souffre moins aujourd’hui, ce ne fut pas le cas pendant mes années d’enfance, surtout les années d’âge scolaire où je devais affronter au quotidien mes camarades de classe.

Le petit Bonzi raconte l’histoire de Jacques Rougeron, un garçon de onze ans qui recourt à différents moyens pour pallier ce handicap. Encouragé par le petit Bonzi, son meilleur ami, son frère, son autre lui-même, il se convainc qu’il existe une herbe susceptible de guérir son mal. À la pharmacie de son quartier, il a observé que chaque herbe contenue dans les sachets de tisane s’attaque à une maladie: les maux d’estomac, les troubles du sommeil, etc. Alors il en existe sûrement une contre le bégaiement. Mais il n’ose pas entrer dans la boutique pour demander au monsieur. Alors il cherche lui-même l’herbe en question, n’hésitant à en expérimenter sur lui-même. Jusqu’au jour où, après avoir mangé des feuilles qui poussent le long de son immeuble, il s’intoxique au point qu’on doit le conduire à l’infirmerie. Pendant un court laps de temps, pourtant, il a cru qu’il était guéri…

Mais le moyen le plus courant qu’utilise le bègue pour contrer son handicap demeure l’emploi de synonymes en remplacement de mots sur lesquels il bute. Par exemple, il est plus facile de prononcer « voiture » que « auto » ou « bagnole ». Ainsi Jacques cache dans sa chambre un cahier à mots dans lequel il inscrit des alternatives aux mots qu’il prononce avec difficulté. Cela étonne parfois ses camarades qui jugent que Jacques utilise un langage savant pour s’exprimer. Cette technique, toutefois, permet seulement d'atténuer le mal, et non de l’enrayer. Cela ne suffit donc pas.

Alors Jacques invente une histoire terrible: il raconte à son professeur et à ses camarades de classe que son père a disparu, de sorte qu’il est devenu un garçon « triste » qui refuse de parler. De cette manière, croit-il, les autres le laisseront tranquille… Mais là, l’histoire se complique et je vous laisse en découvrir vous-mêmes le dénouement. Disons simplement que le professeur de Jacques jouera un rôle non négligeable dans la conclusion de ce récit qui se déroule dans la région lyonnaise au début des années soixante.

Sorj Chalandon raconte son histoire avec brio, n’utilisant que des phrases courtes. Une histoire qu’il rédige au présent, sans recourir à des complications de style. L’intrigue y est néanmoins menée d’une main de maître au point où l’intensité dramatique du récit culmine vers l’insoutenable.

Le petit Bonzi m’a touché dans mon cœur de bègue, dans mon cœur d’enfant. Mais peu importe que vous soyez bègue ou pas, Le petit Bonzi mérite d’être lu car il éclaire un phénomène rarement traité en littérature: le bégaiement. Il dévoile, entre autres, l’immense solitude de l’enfant bègue qui doit parfois s’inventer un autre univers pour « fonctionner » dans celui-ci. Et n’est-ce pas le rôle de la littérature de mettre à jour des vécus occultés, voilés ? À ce titre, Sorj Chalandon peut prétendre que la mission est accomplie. Au fait, qui est le petit Bonzi ? Je vous laisse lire le roman pour le découvrir.


Sorj Chalandon. Le petit Bonzi. Paris, Grasset, c2005, ouvrage disponible sur toutes les plateformes au prix de 6,49 euros ou 8,99 dollars canadiens.


Mise en ligne le : 2013-09-22

Ce texte est une mise à jour d’une critique parue sur le site Écouter Lire Penser en 2010. Depuis lors, l’éditeur Grasset s’est partiellement converti en numérique et le roman de Chalandon est disponible sur la plupart des plateformes. Grasset ayant choisi de plomber ces ouvrages numériques de DRM (en français : gestion de droits numériques), je vous encourage à vous le procurer à la boutique Kindle d’Amazon ou sur Kobobooks, ces deux systèmes, si fermés soient-ils, vous permettent de conserver votre bibliothèque sans limite de temps.


 

2013-09-15

Christian Gailly : Nuage rouge

À l'instar de Jean Echenoz, de Christian Oster et de quelques autres, Christian Gailly est associé au courant minimaliste, un courant d'écrivains français qui renouvellent le genre romanesque sans oublier que l'essence du roman consiste à raconter une histoire, même si elle se résume à une suite d'imbroglios plus ou moins absurdes. Aux dires des critiques, Christian Gailly ferait partie de ce courant-là. Bien que je me méfie des étiquettes qui, bien souvent, sont attribuées de façon arbitraire par le milieu littéraire, je trouve rassurant l'existence de ce courant original à l'heure où on ne cesse de décrier la culture française, statuant péremptoirement sur son déclin. Par ailleurs, j'applaudis le fait qu'il se trouve encore des éditeurs, en l'occurrence les éditions de Minuit, pour publier des romans comme
Nuage rouge, en rupture avec le mode linéaire du récit.

Dans Nuage rouge, Christian Gailly raconte une histoire qui ne se laisse pas résumer facilement, une histoire à la fois simple et complexe, comme la vie elle-même. Au départ, on sait que le narrateur rentre chez lui et que, sur sa route, il croise une voiture conduite par une femme au visage rouge. On apprend ensuite que cette femme (Rebecca Lodge), une muséologue danoise veuve d'un marin breton, vient de se faire violer par un homme qui n'est nul autre que le meilleur ami du narrateur et que celui-ci, par les bons soins de Rebecca, qui manie fort habilement le couteau, ne pourra jamais plus le faire à aucune autre femme... Le rouge, on l'aura compris, c'est le sang qui recouvre son visage juste après les faits. Le violeur en question s'appelle Lucien. Il représente le prototype même du dragueur impénitent qui n'aime pas qu'une femme lui résiste, tout en étant bien incapable de se détacher de sa propre mère avec laquelle il vit toujours, en dépit de son âge relativement avancé. Ce soir-là, donc, le narrateur rentre chez lui retrouver sa femme (Suzanne) qui l'attend pour aller au cinéma et qui, comme on peut s'en douter, n'a jamais vraiment aimé ce Lucien avec lequel elle a néanmoins couché dans sa jeunesse. Après les événements, contre l'avis de sa femme, le narrateur prend l'habitude de rendre quotidiennement visite à son ami qui a refusé de porter plainte, compte tenu des circonstances, et dont le moral est à plat, en raison des mêmes circonstances… Alors le narrateur, fasciné par Lucien, agresseur et agressé et, inversement, par Rebecca Lodge, accepte la "mission" que lui confie son ami: retrouver cette femme pour lui transmettre un message de regret et de pardon. Le narrateur s'envole aussitôt pour Copenhague et retrouve rapidement Rebecca Lodge qui est heureuse de bavarder avec un Français. Elle le fait d'ailleurs tous les midis de cette semaine-là, autant de repas pendant lesquels le narrateur tourne autour du pot, hésitant à révéler ce qu'il sait à cette femme dont il finit par s'éprendre. A la fin de la semaine, celle-ci accepte de dîner avec lui, dîner au cours duquel il apprend que Rebecca n'a aimé, n'aime et n'aimera qu'un seul homme dans sa vie: ce marin breton assassiné dans un port deux ans plus tôt. Au cours de cette soirée, il constate aussi que Rebecca n'a gardé aucune séquelle de cet événement qu'elle avait d'ailleurs presque chassé de sa mémoire. Son amour naissant anéanti, le narrateur rentre en France, cherchant à renouer avec sa femme qui a cependant quitté la maison. Puis il se rend chez ami Lucien. Là, il avoue à son ami qu'il a failli à sa mission car rien ne valait plus la peine d'être transmis. Alors Lucien, au bout de sa peine, et en colère contre le narrateur, lui propose une combine, un moyen original d'en finir avec la vie. Et le héros tombe dans un piège, faisant justement ce qu'il ne fallait pas faire…

J’ai aimé ce roman, minimaliste ou pas. Je l’ai aimé parce que j’ai sauté à pieds joints dans le jeu que l’auteur lui-même voulait nous faire jouer: celui du roman dans le roman, du narrateur qui se fait auteur pour narrer cette histoire inénarrable… En effet, tout au long de ce récit, Christian Gailly ne manque pas de nous adresser des clins d’œil, à nous, les lecteurs. Parfois, après une phrase redondante, il écrit: «Cette reprise est délibérée. Je supplie mon futur éditeur, s’il s’en trouve un pour me publier, de ne pas la supprimer» (p. 188). Et puis, sur la vie en général, certains passages sont ravissants. En voici un extrait : «Perdre son temps, vivre, c’est pareil. Vraiment ? Oui, c’est la même chose, c’est une seule et même chose. Exemple : Quand on s’occupe agréablement, on oublie qu’on perd son temps mais on le perd quand même.» (p. 64). Bref, j’ai aimé le récit en dents de scie de Christian Gailly, sa façon de relater les faits à reculons, comme s’il craignait que les événements débordent de la phrase. Lisez donc Nuage rouge, sans hésitation: le plaisir est garanti.

Né en 1943 dans la banlieue parisienne, Christian Gailly est d’abord technicien en chauffage, puis grand amateur de jazz et, enfin, écrivain. Il publie son premier roman en 1987 – Dit-il. Plusieurs autres suivront dont les plus récents sont: Un soir au club (2002), Dernier amour (2004) et Les oubliés (2007), tous publiés aux Éditions de Minuit. Il est décédé le 4 octobre 2013 à l'âge de 70 ans.


Christian Gailly, Nuage rouge. Paris, éd. de Minuit, c2000. Ouvrage disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le 2013-09-15

2013-09-01

Didier Daeninckx : Le crime de Sainte-Adresse

Didier Daeninckx est un écrivain confirmé. Par là, j’entends un écrivain qui a publié chez un éditeur bien établi, en l’occurrence un éditeur papier comme Gallimard. Cela n’est pas forcément un gage de qualité, mais cela confère à coup sûr une crédibilité à l’auteur. D’ailleurs,
Le crime de Sainte-Adresse ne dément pas cette crédibilité. En effet, il s’agit d’une bonne histoire policière qui, plus est, rédigée dans un style élégant où chaque mot trouve sa juste place dans la phrase. On ne s’ennuie pas, et on dévore rapidement ce récit à l’intrigue soutenue.

Au Havre, ville portuaire de Normandie, un homme est assassiné. Selon toute vraisemblance, sa petite amie, une jolie rousse qui répond au nom de Judith Terranova, aurait fait le coup. Cendrine et Julien, deux policiers locaux qui sont aussi des presqu’amants dans la vie, sont à ses trousses et, ce faisant, découvrent que d’autres personnes, dans une voiture immatriculée en Belgique, suivent également les traces de la jeune fille. Ce qui apparaît au départ comme une querelle d’amoureux qui aurait mal tourné se transforme en quelque chose de plus complexe, une trame qui implique d’étranges policiers belges, des immigrés clandestins et de simples citoyens qui n’auraient jamais dû entendre ce qu’ils ont entendu alors qu’ils dînaient tranquillement dans un café.

Le crime de Sainte-Adresse s’avère sans aucun doute un ebook dont je ne peux qu’encourager la lecture. Un polar qui vous fera passer un moment fort agréable dans le bus ou dans le train qui vous conduit au travail le matin… car il ne vous faudra pas plus de quarante-cinq minutes pour passer au travers. Si j’avais un seul reproche à formuler à l’éditeur – pour lequel j’ai beaucoup de respect, par ailleurs – ça serait celui-ci : on croit acheter un roman policier alors que, dans les faits, il s’agit d'une grosse nouvelle, ce que les Américains appellent a novella.

Didier Daeninckx est né en 1949 dans la banlieue parisienne. D’origine modeste, il a bâti une œuvre impressionnante. Auteur engagé, il utilise souvent le roman policier comme une arme pour dénoncer les injustices sociales. Pour en savoir davantage, veuillez consulter sa fiche sur Wikipédia.


Didier Daeninckx. Le crime de Sainte-Adresse. Publie.net, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.

Dernière mise à jour : 2013