2013-12-28

Paul Laurendeau: L'Assimilande

Le jour où j'ai appris que Paul Laurendeau, un ami et collaborateur de longue date, avait publié un roman, je me suis précipité sur le site de l'éditeur pour le commander sur-le-champ. Une fois le livre lu, j'ai décidé d'en faire une note de lecture, car je ne pouvais passer sous silence la parution de
L'Assimilande, premier roman de Paul Laurendeau publié en novembre 2007 aux éditions Jets d'encre et qu'ÉLP éditeur a réédité en version numérique.

L'Assimilande est un roman d'un peu plus de cent pages qui a pour héroïne Kimberley Parker, une doctorante torontoise fascinée par la langue française. Un jour, sa directrice de thèse, Odile Cartier, lui propose d'orienter ses recherches sur l'expérimentation d'un petit objet appelé le glottophore. Une fois cet objet fixé à son oreille, Kimberley s'ouvre en profondeur à la culture linguistique de l'autre, assimilant la langue de son interlocuteur à une vitesse fulgurante. C'est ce qui fait d'elle l'Assimilande, c'est-à-dire un sujet en processus continu d'assimilation d'une langue. Décidée à tester sur elle-même l'impact psycholinguistique, voire ethnoculturel, de cette invention, Kimberley se met au travail sans tarder. Après quelques jours - et de nombreuses discussions avec sa colocataire Melissa Dassou, une ressortissante de Pondichéry, poche francophone de l'Inde depuis des générations -, elle décide de se rendre à Montréal pour livrer le résultat de ses recherches au congrès des Sociétés savantes. Le roman se clôt à la conférence de Kimberley à laquelle assistent Odile Cartier, Mélissa Dassou et différentes personnes dont de dignes représentants du fédéralisme canadien et du nationalisme québécois. Entretemps, le glottophore provoque des effets secondaires inattendus… que nous ne révélerons pas ici pour ne pas gâcher le punch de la fin. Citons simplement l'auteur qui estime que « le glottophore amplifie les capacités d'apprentissage linguistique du sujet qui le porte par une hyperstimulation relativement inoffensive des zones corticales présidant au langagier ». Comme vous pouvez le constater, on nage en pleine linguistique fiction. Mais rassurez-vous: sous la plume ludique de Paul Laurendeau, la linguistique devient soudain une discipline simple, accessible, limpide.

L'Assimilande est un roman qui se lit d'une seule traite et qui, par conséquent, est à la portée de tous, même s'il suscitera sans doute plus d'intérêt chez les ressortissants des pays comportant plus d'une langue officielle comme le Canada, la Belgique ou la Suisse, car le glottophore, petit appareil apparemment inoffensif, peut devenir, entre de mauvaises mains, un redoutable outil d'assimilation linguistique. Fasse le ciel que cette invention ne quitte pas le domaine de la fiction.

J'aime l'univers féminin que dépeint Paul Laurendeau dans ses textes, publiés tant dans la revue Virages que sur Écrire Lire Penser. J'aime le côté ludique de son écriture, sa façon de considérer la fiction comme un jeu. Dans L'Assimilande, j'ai retrouvé tous les éléments qui font la personnalité littéraire de Paul Laurendeau, c'est-à-dire un homme qui voit le réel à travers le miroir déformant de la fiction et qui, pour finir, nous renvoie l'ascenseur du réel en pleine figure. À cet effet, je vous invite à lire, si ce n'est pas déjà fait, L'autobus montagnard où mademoiselle Wolf a dit non. Vous comprendrez alors pourquoi je ne peux que vous encourager à vous procurer ce roman au cours duquel, je vous le garantis, vous ne vous ennuierez pas.

Paul Laurendeau, professeur de linguistique au département d'Études françaises de l'Université York à Toronto pendant plus de vingt ans, vit aujourd'hui dans la région de Montréal où il exerce les activités d'écrivain, de traducteur et d'éditeur. L'Assimilande est son premier roman. Il a maintenant plusieurs titres à son actif.

Paul Laurendeau. L'Assimilande. ÉLP éditeur, 2011, 3,49 euros ou 4,99 $. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le : 2013-12-28

2013-12-21

J.H. Rosny Aîné : Les autres vies

Les autres vies réunit quatre nouvelles ou plutôt, pour au moins trois d’entre elles, des novellas, un mot anglais qui désigne des petits romans dont le nombre de pages varie entre 70 et 120. Ces novellas, donc, ont été rédigées entre 1887 et 1910 par l'aîné des frères Rosny, d'où son nom de Rosny Aîné. Ces deux frères se sont rendus célèbres par la publication du roman préhistorique La guerre du feu, roman qui a d'ailleurs été adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud en 1981. Ce film a d’ailleurs connu un grand succès au box-office, remportant notamment le César du meilleur film en 1982 au Festival de Cannes. Dans ce recueil intitulé Les autres vies on retrouve Les Xipéhuz (1887), La mort de la terre (1910), Nymphée (1893) et Le cataclysme (1896), quatre récits qui ont en commun la description d'autres formes de vie. Deux de ces récits ont retenu particulièrement mon attention : Les Xipéhuz et La mort de la terre.

Dans Les Xipéhuz, sans doute le récit le plus marquant de ce recueil, Rosny Aîné décrit avec minutie le mode de vie de ces formes qui, pour survivre, s’en prennent aux mammifères de toutes les espèces, ce qui inclut les humains, bien entendu… Heureusement pour ces derniers, le territoire des formes est limité par leur nombre. Le problème, c’est que ce même territoire s’agrandit en fonction de leur taux d’accroissement. Pour contrer l’expansion des Xipéhuz, ces hommes, qui viennent à peine de sortir du paléolithique, se tournent vers Bakhoûn, un sédentaire professant des « idées singulières qui l’eussent fait lapider ». D’ailleurs le roman de Rosny Aîné est en quelque sorte la reproduction de son « étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à laquelle nous devons le grand livre antécunéiforme de soixante tables, le plus beau lapidaire que les âges nomades aient légué aux races modernes ». Comment Bakhoûn s’y prend-t-il pour freiner la progression des Xipéhuz et, par le fait même, sauver l’humanité naissante ? Je vous le laisse découvrir par la lecture de ce récit passionnant qui se termine par un immense regret : « Je demande à l’Unique quelle fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les ténèbres du Meurtre ».

Avec La mort de la terre, nous quittons les temps du nomadisme pour nous transposer dans un futur lointain où les êtres humains subsistent en groupes restreints dans des oasis au milieu d’immenses déserts. Dans un décor glauque à souhait, les derniers hommes constatent que la terre qu’ils ont tant aimée s’avère incapable, faute de ressources, de les nourrir plus longtemps. Au moment même où on vient d’annoncer que nous sommes plus de sept milliards d’habitants sur la planète, ce récit s’avère d’une cruelle actualité. Ici, l’auteur a fait preuve d’un sens remarquable de la prospective pour « imaginer » ce que personne n’aurait pu faire avec autant d’acuité avant lui : la fin des temps humains... En attendant cette fin, les derniers hommes sont menacés par les ferromagnétaux, des résidus post-radioactifs peu à peu animés par un mécanisme complexe, et, surtout, la raréfaction de l’eau, source de vie. Cette ressource, en s’épuisant, entraîne les hommes et les femmes vers une lente agonie que plusieurs abrègent en recourant au suicide collectif. Bref, cela vous donne une idée de ce récit qui ne risque pas de vous propulser dans l’avenir avec optimisme…

Joseph Henri Honoré Boex, dit Rosny Aîné, né à Bruxelles en 1856, est considéré par Wikipédia comme le père de la science-fiction moderne. Bien avant Wells et Conan Doyle, il appuie ses récits cataclysmiques sur une solide base scientifique. Et je vous dirais que cela n’est guère rassurant pour nous, pauvres mortels à l’avenir collectif incertain.


J. H. Rosny Aîné, Les autres vies, Ebooks libres et gratuits, c1924.

Mise en ligne le : 2013-12-21

2013-12-14

Christine Machureau : La mémoire froissée

Vous souvenez-vous de
La chambre des dames de Jeanne Bourin (La Table ronde, 1979), un roman historique grâce auquel l'auteur, avec la complicité de l'historienne Régine Pernoux, souhaitait redorer l'image du Moyen Âge ? Je l'avais lu à l'époque, c'est-à-dire au début des années 1980. En lisant La mémoire froissée, je n'ai pu m'empêcher de penser à Jeanne Bourin. Sauf que Christine Machureau va beaucoup plus loin que l'auteure de La chambre des dames. Elle ne se contente pas de décrire la vie quotidienne d'une petite ville de Touraine sous Charles VI (1380-1422), elle met ce quotidien en relation avec la vie intellectuelle du Moyen Âge. En effet, là où Jeanne Bourin s’arrêtait à décrire les tourments d’une femme eu égard au mariage, Christine Machureau aborde la science, la médecine, la philosophie, la religion et leurs relations avec le quotidien des hommes et des femmes de ce temps.

En voici un bref résumé : Anne Rameau, l'héroïne du roman, est herboriste, métier qui a valu à sa mère de périr sur le bûcher. Elle en a gardé des séquelles, bien entendu, qui se manifeste par une extrême prudence, voire une méfiance, vis-à-vis des autorités. Aussi est-elle sur ses gardes lorsqu'elle fait la rencontre de ce Juif qui lui transmet un livre de Maïmonide (1138-1204), l'auteur d'un ouvrage très recherché intitulé Le Guide de ceux qui doutent (sauf erreur, il s'agirait du Guide des égarés). Arrêté par les autorités locales, Abraham ben Simon lui confie ce livre pour qu'elle le fasse parvenir à Amsterdam auprès de la communauté juive. Bravant le danger, Anne Rameau se met en chemin jusqu’à Troyes, ville où elle élit temporairement domicile pour des raisons que vous comprendrez en lisant le bouquin.

La mémoire froissée nous incite à découvrir la richesse de cet âge dit moyen, nous invite à s’intéresser à Moïse Maïmonide, à Avicienne, à Nicolas Flamel, etc. Bref, Christine Machureau nous enrichie et, dans une certaine mesure, nous rend meilleur. N'est-ce pas la mission ultime de la littérature ?

Je vous recommande sans hésitation la lecture de ce roman fort bien écrit. Vous verrez, il vous sera difficile de vous arrêter en cours de lecture et, si vous le faites, ça sera pour vous documenter… car, forcément, vous aurez envie d’en savoir davantage sur le contexte dans lequel prend forme ce récité rédigé à la première personne.

Vivement le tome 2 !

Machureau, Christine. La mémoire froissée, tome 1. Numeriklivres, 2012, 0,99 euro. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch

Mise en ligne le : 2013-12-14

2013-12-07

Allan E. Berger : Invisibles et tenaces

À mon boulot, le préposé à l’entretien s’appelle Javier. D’origine péruvienne, il vit au Canada depuis sept ans. Il a deux enfants nés au Québec. Si tout va bien, il les emmènera au Pérou pour la première fois en 2014. Sans doute parce que je maîtrise le portugais et que je suis d’un naturel plutôt liant, j’ai pris l’habitude de lui faire la conversation quand je le croise dans l’ascenseur ou dans un couloir du bâtiment. Je profite alors de l’occasion pour lui parler une langue que nous nous appelons tous deux, en rigolant, le portognol. De le rencontrer comme ça sur les lieux de mon travail me rappelle le Cap-Vert, pays dans lequel j’ai vécu pendant quatre ans et dont je garde de bons souvenirs.

Dans son introduction à Invisibles et tenaces, Allan E. Berger associe ces employés à des invisibles, c’est-à-dire à des gens qu’on ne voit pas et que, par conséquent, on ne salue pas non plus. En effet, parmi les cinquante-cinq employés que compte mon institution, je suis pratiquement le seul à saluer Javier, à m’arrêter sur son passage pour échanger quelques mots. Pourquoi ? Selon Berger, cette volonté de ne pas voir ces humains résulte de deux sentiments : le désarroi et la timidité. Car il ne s’agit pas de mépris, mais simplement d’un malaise que d’aucuns ressentent devant ces gens qui, tout en faisant une tâche essentielle à notre environnement, n’en demeurent pas moins désagréables à regarder, un peu comme les clochards avec lesquels ils n’ont pourtant rien à voir.

Comparé aux agents de nettoyage d’Invisible et tenaces, Javier fait presque figure de privilégié. Il n’est sans doute pas très bien payé, mais il a des horaires réguliers et bénéficie de conditions de travail acceptables. Les employés ménagers d’Allan E. Berger, eux, se lèvent avant l’aube pour nettoyer des rues, des places et des immeubles entiers. Ils se déplacent en bandes, mangeant sur le pouce, souvent mal d’ailleurs, et leurs conditions de travail s’avèrent à la limite de la décence. Ces employés, qui travaillent la plupart du temps pour le compte de sociétés de sous-traitance, ne sont pas propres à la France, bien entendu. Ils se retrouvent aussi ici, au Canada, comme aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Souvent, ils viennent de pays ensoleillés qu’ils ont dû quitter pour assurer un avenir à leurs enfants. Fasse le ciel que ceux-ci leur rendent bien…

Allan E. Berger a partagé le quotidien de ces employés pendant près de deux mois. Il s’est levé tôt comme eux, a trimé dur comme eux, a souffert de quelques humiliations comme eux… mais il en est ressorti grandi, enrichi, encore plus humain qu’avant. Car c’est en cela que réside la portée universelle de ce témoignage : ces hommes et ces femmes œuvrent, au même titre que n’importe lesquels gens de métier, à faire de ce monde un lieu, certes imparfait, mais humain, trop humain. Comme tout un chacun, ils participent à la vie de la communauté et, à ce titre, ils ont droit au respect puisqu’ils font œuvre d’utilité publique.

De cette expérience parmi les invisibles Allan E. Berger tire également un enseignement politique. En postface, il nous rappelle qu’en cette période d’élections présidentielles en France, seuls les partisans d’une certaine gauche se rapprochent de cet humanisme. Pour ma part, je plonge dans l’humanité chaque fois que je rencontre des individus comme Javier. Ce sont des gens qui ne sont jamais très loin de mon milieu d’origine. Des gens qui ont partagé ma vie pendant des années. Des gens aussi importants que mon père et ma mère.

Je vous conseille vivement la lecture d’Invisible et tenaces d’Allan E. Berger. Cela ne vous coûtera que 3,59 euros, soit 5 dollars canadiens. C’est peu pour devenir un peu plus humain...


Allan E. Berger. Invisibles et tenaces. ÉLP éditeur, 2012, collection « Essais et témoignages ». Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7 Switch.

Mise en ligne le : 2013-12-07

2013-11-30

Honoré de Balzac : La peau de chagrin

Je poursuis ma lecture des romans de Balzac, plus particulièrement les romans, nouvelles et contes de la série des
Études philosophiques, élément clé de ce vaste projet littéraire que constitue la Comédie humaine. Après une première série de lectures et un billet critique sur les Notes de François Bon, je me penche aujourd’hui sur trois œuvres, un roman et deux nouvelles : La peau de chagrin (1831), Melmoth réconcilié (1835) et Le chef d’œuvre inconnu (1831).

La peau de chagrin (1831)

Un jeune homme au bout de ses ressources, miné par une addiction au jeu, s'apprête à se suicider en jetant bêtement dans la Seine. Mais voilà qu’il est un peu tôt pour mourir... Alors, en attendant la nuit, il pénètre dans une boutique d'antiquaire remplie d'objets d'anciens dont certains, comme un tableau de Raphaël, sont de très grande valeur. Balzac consacre d'ailleurs plusieurs pages à décrire ces choses... jusqu'à ce qu'on lui remette une peau de chagrin, un objet magique qui permet à son détenteur de réaliser tous ses désirs. Le problème, c'est ce qu’au fur et à mesure qu'on en fait usage, cette peau rétrécit jusqu'à entraîner la mort de son propriétaire.

Voici l’inscription qui figure sur cet objet : « Si tu me possèdes, tu posséderas tout / Mais ta vie m’appartiendra / Dieu l’a voulu ainsi / Désire, et tes désirs seront accomplis / Mais règle tes souhaits sur ta vie / Elle est là / À chaque vouloir je décroîtrai tes jours / Me veux-tu? / Prends / Dieu t’exaucera / Soit ! » Terrifiant, non ?

Qu'est-ce qu'une peau de chagrin, en fait ? Le chagrin est un cuir utilisé pour couvrir des livres. Mais le roman de Balzac a acquis une telle célébrité que l'expression « peau de chagrin » est passée dans le langage courant pour évoquer un usage qui diminue avec le temps. Si célèbre soit-il, ce gros roman un peu touffu est-il toujours aussi lu ? Comme Proust, on en parle beaucoup, mais peu le lise.

La peau de chagrin est structuré en trois parties, trois longs textes que Balzac n’a pas jugé utile de subdiviser en chapitre.

Dans la première partie – Le talisman –, Balzac décrit la déchéance de Raphaël, le héros du roman. Au bout de ses ressources et, après une tentative de suicide, il entre chez cet antiquaire, en ressort avec la peau de chagrin et se retrouve dans une fête interminable avec ses amis. Au cours de celle-ci, il raconte toute son histoire à son ami Émile.

Les événements de la deuxième partie – La femme sans cœur – sont antérieurs au récit. Il s’agit de la passion qu’éprouve Raphaël pour la comtesse Foedora, passion qui se vit dans l’ombre de Pauline, la jeune fille qui aime Raphaël en secret, se dévouant pour lui malgré ses maigres ressources. Pendant trois ans, dans cette chambre modeste qu’il loue à la mère de Pauline, Raphaël travaille à la rédaction de son essai sur la volonté, l’œuvre qui le conduira à la gloire, pense-t-il, et qui lui permettra peut-être de conquérir le cœur de Foedora. Sous la plume sublime de Balzac, on assiste à la lente descente en enfer de Raphaël, manifestement aux prises avec le désir mimétique si cher au philosophe René Girard, ce désir non pas de l’autre, mais selon l’autre – c’est-à-dire le désir de ce qu’on nous montre comme désirable, désir malsain qui ravale l’être humain à l’état de bête désirante après lui avoir retiré sa faculté de penser…

Dans la troisième partie – L’agonie –, à la suite d’un glissement temporel dont il a le secret, Balzac nous ramène à la soirée interminable alors que Raphaël constate les premiers effets de la peau de chagrin : la fortune… mais la perte à petit feu de sa vie. On le retrouve alors dans une jolie villa dans laquelle il loge seul avec un domestique, s’efforçant de vivre sans désir, unique moyen de prolonger son existence, si triste soit-elle. Il a bien entendu tenté de percer le secret de cette peau de chagrin, mais toutes ses démarches furent vaines, la peau conservant ses terribles pouvoirs. Un soir, à l’Opéra, il retrouve Pauline par hasard. Ils s'avouent leur amour et se marient...mais Raphaël se meurt, la peau de chagrin rapetissant sans cesse, inexorablement.

La peau de chagrin est un roman sublime écrit par Balzac alors qu’il avait à peine trente ans. D’où cette fraîcheur qu’on peut sentir tout au long de sa lecture. Comme souvent dans les ouvrages qui composent la série des études philosophiques, ce roman est empreint de mysticisme. D’ailleurs, dès le début du roman, Balzac fait dire au vieillard : « Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » Une leçon de sagesse à méditer les jours de pluie… La mort chez Balzac est associée à la rédemption. Elle s’apprend, donc, comme la vie elle-même. Nous y reviendrons.

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Le chef d’œuvre inconnu (1831) et Melmoth réconcilié (1835) sont des nouvelles d’environ quarante pages chacune. Comme dans La peau de chagrin, dans Melmoth réconcilié, Balzac met en scène un personnage – un caissier médiocre du nom de Castanier dans ce cas – qui vend en quelque sorte son âme au diable. Et pourquoi ce Castanier ruine-t-il sa vie ? Pour satisfaire les nécessités d’une passion – aussi vaine que futile – pour Aquilina, la maîtresse encorceleuse, objet du désir mimétique. Seule la mort lui apportera le réconfort que l’argent et la luxure n’ont su lui donner. Une autre leçon de sagesse… mais un texte moins percutant que La peau de chagrin. Quant au Chef d’œuvre inconnu, il s’agit d’une réflexion sur l’art… qui se termine aussi par la mort du peintre, maître Frenhofer. Décidément, la mort est partout chez Balzac…


Ces trois ouvrages sont disponibles à titre gratuit sur le site des Réimpressions ÉFÉLÉ.

Mise en ligne en 2013-11-30

2013-11-16

Alexandre Dumas : Georges

Georges est un roman d'Alexandre Dumas publié en 1843. Bien qu’il ne constitue pas une œuvre de jeunesse, il précède les grands romans populaires de l'auteur comme Les trois mousquetaires (1844), Le Comte de Monte-Cristo (1845) ou La reine Margot (1845). Selon Noël Lebeaupin, de la Société des amis d’Alexandre Dumas, le collaborateur de Dumas à cette époque – pour ne pas recourir au mot détestable de nègre – serait Félicien Malville, homme inconnu au bataillon contrairement à Auguste Paquet que le film français L’autre Dumas, réalisé en 2010, a rappelé à nos mémoires. Georges n’est sans doute par un « grand » roman d’Alexandre Dumas, mais il présente au moins trois points d’intérêt.

Premièrement, l'action se déroule à l'île Maurice, alors appelée Isle-de-France, au moment où celle-ci passe aux mains des Britanniques vers 1810. Sauf erreur, à l’exception de Paul et Virginie de Bernadin de Saint-Pierre (1737-1814), on ne connaît nulle trace d’œuvres romanesques ayant pour cadre l’île Maurice dans la littérature française du dix-neuvième siècle. Aujourd’hui, on compte plusieurs titres, notamment le très beau Dernier frère de Nathacha Appanah dont j’ai fait le compte rendu sur ÉLP.

Deuxièmement, l'écrivain, lui-même métis, offre un roman tout entier porté par le combat contre le « préjugé » envers les Noirs. Bien entendu, époque oblige, on ne parle jamais de racisme dans le roman de Dumas, mais bel et bien de préjugé, penchant dont l'auteur n'était pas exempt lui-même. Quand deux tonneaux remplis d'alcool suffisent à tuer dans l'œuf une révolte d'esclaves noirs, on imagine bien la piètre opinion que Dumas avait des Noirs, même s’il en était lui-même issu par sa mère antillaise. Et je passe sous silence les nombreux passages où il est question de la « nature primitive » et de « l’âme simple » des Noirs dans cette œuvre de Dumas.

Troisièmement, ce que j’ai aimé dans Georges et qui constitue en soi une rareté, c’est le rôle que jouent les personnages de Nazim et de Laïza, deux Comoriens de l’île d’Anjouan. Le premier veut retourner à Anjouan par tous les moyens possibles alors que le second préfère rester à Maurice pour prendre la tête de la révolte des esclaves. Toutefois, l’un et l’autre préfèrent mourir plutôt que de continuer à vivre dans l’esclavage. Je vous laisse lire le roman pour savoir ce qu’il advient de ces personnages secondaires, certes, mais combien intéressants, surtout pour moi qui ait eu le privilège de vivre deux ans dans cet archipel de l’océan Indien.

Même si Georges n’est pas un roman de la trempe du Comte de Monte-Cristo, il réunit tous les ingrédients d’une recette qui fait de Dumas un écrivain incontournable pour ceux et celles qui souhaitent quitter leur aire spatio-temporelle pour pénétrer un monde n’ayant plus rien de commun avec leur routine habituelle. En effet, chez Dumas, les mœurs sont simples, les sentiments sont exaltés et les cœurs sont purs. On n’a nul besoin surtout de se couper les cheveux en quatre pour savoir qui sont les bons, qui sont les méchants, même si certains personnages de Georges, comme Williams Murrey, le gouverneur anglais qui est devenu, par orgueil sans doute, l’ennemi du héros, ne se laissent pas classer facilement parmi les méchants. Même chose pour le comportement de Georges qu’on pourrait aisément qualifier d’irresponsable dans la mesure où, au nom de ses principes, il n’hésite pas à mettre en danger ceux qui l’aiment et va jusqu’à entraîner dans la mort les nombreux hommes ayant servi son père. Bref, un peu de négociation aurait pu éviter bien des dégâts… et cela n’aurait pas fait un roman aussi enlevant !

Je ne vous résumerai pas l’histoire de Georges. Si vous le souhaitez, vous pouvez lire la fiche descriptive que lui consacre Noël Lebeaupin sur le site de la Société des amis d’Alexandre Dumas .


Alexandre Dumas, Georges. Bibliothèque électronique du Québec, c1843.

Mise en ligne en 2013-11-16

2013-11-09

Emmanuelle Cart-Tanneur : Ainsi va la vie

Il arrive parfois que des auteurs ou des éditeurs m’envoient des textes pour que j’en fasse un compte rendu sur ce blogue ou sur celui d'
ÉLP éditeur. Je prends ça comme une marque d’estime, bien entendu. Par contre, je les avise d’emblée d’un principe qui guide mon travail de critique depuis plusieurs années : si je n’aime pas le bouquin, je n’en ferai pas de compte rendu. Depuis la fondation d’Écouter Lire Penser en 2005, l’équipe d’ÉLP a adopté comme ligne de conduite le partage. Cela veut dire qu’on ne partage pas ce qu’on n’aime pas. Point trait.

Ainsi va la vie est un recueil de dix-sept nouvelles qui ont toutes en commun qu'elles illustrent un incident, voire un accident, dans la vie quotidienne de gens comme vous et moi. L’écriture est sobre, agréable et, le style, parfaitement maîtrisé par l’auteure qui sait nous emmener là où elle veut. Ces nouvelles mettent donc en scène des gens ordinaires, de gens qui pourraient être nos voisins, nos collègues, des gens qui vivent des existences apparemment banales, comme des millions de personnes au Canada, en France ou ailleurs. Mais le quotidien recèle son lot de mystères, de drames, d’histoires d’horreur parfois. Et c’est justement là que réside la force d’Emmanuelle Carl-Tanneur : elle sait parfaitement bien comment nous faire découvrir ce qui se cache derrière la banalité de la vie quotidienne.

Dans La ligne droite, une femme prend soin de son mari Alzheimer, un brillant professeur avant qu'il ne passe ses journées à tracer des lignes dans des cahiers d'écolier. Dans Sarbarcane, un petit garçon attend chaque soir le retour de son père, peintre en bâtiment, dans l'espoir que celui-ci lui ramène un bout de tuyau avec lequel il fera une sarbacane. Dans Fatigue, une femme tente de faire le vide en elle de peur de sombrer dans la dépression. Dans Mon ange, une femme entre deux âges raconte sa difficile décision de recourir à l'avortement. Dans Mobile home, l’auteure raconte la rencontre entre un homme et un itinérant qui se tient sur le seuil de la porte d’un immeuble. Dans Bals perdus, une vieille en maison d’hébergement attend son Jeannot qui ne viendra plus. Dans Le syndrome de Diogène, une dame de 80 ans est retrouvée morte dans son appartement jonché de déchets. Dans Promesses, une femme aide sa mère à mourir dans sa chambre d'hôpital. Dans Old friends, deux amies se retrouvent, une jolie qui a réussi sa vie dans le design de mode, et une moche qui a tout raté. Dans Terminus, la fin d'un couple racontée par une femme assise à une table d'un café d'habitués. Dans Les bungalows, une femme se rappelle l'agression sexuelle qu'elle l'a subie à neuf ans dans une colonie de vacances, au moment où elle s'apprête à en subir une autre... Dans Détournement de majeur, une élève de 3e enlève pratiquement le pion dont elle est amoureuse. Dans Le saut de l'ange, une institutrice, qui a perdu un enfant il y a 40 ans, reçoit la visite d'un ange. Dans C'est la vie, l’auteure met en scène une femme, un homme et un accident de moto. Dans Le bonheur est dans le pré, il est question d’une séquestration. Dans Paradis perdu, une femme se suicide en avançant dans la mer lors d'un séjour dans le sud qu'elle fait sans son mari fauché par une voiture. Enfin, dans Échecs et mat, un petit garçon attend son grand-père qui vient de subir un infarctus.

Je vous conseille vivement la lecture de ce recueil qui vous rappellera qu’on n’a pas nécessairement besoin d’aller très loin pour assister au bouleversement du monde.


Emmanuelle Cart-Tanneur. Ainsi va la vie. Numériklivres, 2011, 2,99 euros. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7switch.

Mise en ligne le : 2013-11-09

2013-11-05

François Bon : Notes sur Balzac

J'ai débuté en février 2013 une série de billets sur ma lecture de Balzac Vous n’êtes pas sans savoir que cet immense écrivain français souffre d'un problème d'image. Enfin... c'est ce qu'on dirait, aujourd'hui, si Balzac était de notre temps. Récemment, donc, j'ai rédigé un compte rendu succinct de trois œuvres -
La recherche de l'absolu, Les proscrits et Louis Lambert -, toutes rattachées aux Études philosophiques que je (re)lis dans son intégralité. Récemment j'ai lu La peau de chagrin (1831) et je m'apprête à commencer Melmoth réconcilié (1838). J'y reviendrai plus tard au cours d'un prochain billet. Entre temps, histoire de faire une pause, je me suis offert les Notes sur Balzac de François Bon publiées chez Publie.net en 2008 mais qui, selon ce que j’ai pu décoder dans le texte, auraient été rédigées quelques années plus tôt.

Disons-le d’emblée, cet ouvrage n’est ni un essai ni une biographie, mais bien des notes… François Bon en a rédigées vingt-huit au total. Certaines font trois quarts de page, d’autres presque deux pages, mais jamais plus.

Le problème d’image de Balzac, François Bon le règle dès la note 5 : « Dans les manuels scolaires devrait être interdite la phrase éculée, « le réalisme de Balzac », avec l’accent inspiré sur le isme des gens qui savent. Son rapport au roman, Balzac l’invente dans récits brefs, à teneur fantastique, chacun de ces joyaux s’attelant précisément à une des frontières récit/réel. » Qu’on se le tienne pour dit : Balzac n’est pas un écrivain réaliste… Au contraire même, plusieurs de ses œuvres pourraient être qualifiées de fantastiques.

Autre chose qui m’a plu dans ces notes : le rapport à Proust, mon écrivain de prédilection. En effet, jamais je n’aurais pu établir de lien entre Balzac et Proust. Bon le fait, lui, à plusieurs occasions. Il le fait parce qu’il a lu et relu Balzac plus que tout autre personne et que, bien entendu, il connaît Proust. À ce propos, je vous invite à lire son Proust est une fiction sur Le Tiers livre.

J'ai aimé ces Notes sur Balzac, non pas pour les informations qu'elles fournissent sur Balzac lui-même, mais plutôt parce qu'elles sont une manifestation concrète ce que la littérature peut être autre chose qu'un divertissement. La littérature, en l'occurrence l'œuvre de Balzac, accompagne notre vie au quotidien : elle aide à vivre.

François Bon débute et termine ces notes par une citation de Balzac : « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses ». Je vous laisse méditer cette phrase… ou à vous rendre à la note 28 de cet ouvrage.


François Bon. Notes sur Balzac, publie.net, 2008. Disponible sur toutes les plateformes.

Mise en ligne le : 2013-11-05

2013-11-02

Thierry Cabot : La Blessure des Mots

On dit que la poésie n'est plus de notre temps, tout comme les poètes qui n'auraient plus la cote auprès des élites culturelles. Ici, j’entends eux qui sont chargés de rédiger les chroniques culturelles des journaux et qui, bien souvent, se contentent de faire la promotion des œuvres moussées par des agents avec lesquels ils s’entendent généralement bien, étant issus du même milieu (car, au fond, qui pend la décision de « critiquer » un livre plutôt qu’un autre ?). Bref, la poésie ne se vend plus. C’est ce que les éditeurs, qui en publient de moins en moins, vous diront si vous leur présenter votre recueil. Pourtant, pour peu qu’on s’y arrête, cette affirmation s’avère fortement démentie par la réalité. En témoigne la chanson qui se vend fort bien et, pourtant, elle repose essentiellement sur du texte versifié, donc sur une forme classique de poésie. Alors, comment peut-on prétendre que le genre n’est pas grand public ?

Remarquez, je ne suis pas un grand lecteur de poèmes. J’en lis à l’occasion, moins aujourd’hui qu’en ma jeunesse où les œuvres de Nelligan, de Rimbaud et de Verlaine m’accompagnaient au quotidien. Il y a quelques années, j’ai lu les poèmes d’Alphonse Piché, un poète québécois qui m’a tellement plu que j’ai fait pour ÉLP un compte rendu de son recueil publié à la fin des années 1960. Et, bien entendu, je lisais régulièrement les poèmes de Florence Saillen et de Paul Laurendeau mis en ligne sur le site Écouter Lire Penser avant qu'il ne devienne le blog(ue) officiel d'ÉLP éditeur à l'automne 2013.

Quand, au printemps 2011, ÉLP éditeur a pris la décision de publier les poèmes de Thierry Cabot, j’en ai lu quelques-uns mais, allez savoir pourquoi, ce n’est qu’une fois le recueil publié que j’ai vraiment pris le temps de les découvrir. Bien calé dans mon fauteuil, j’ai lu ces vers dans le silence du soir et j’ai été particulièrement touché par les « mots » de Cabot. Touché parce que ce poète parle du temps comme rarement les poètes savent le faire. En témoigne un extrait d'un Quai de gare à Toulouse qui l’illustre avec beaucoup d’acuité :

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j'ai bu tant d'espérances bien nées,
J'ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

En poursuivant tranquillement ma lecture, j’ai trouvé aussi que, sous de maints égards, Thierry Cabot rappelait Nelligan, ce poète qui a tant marqué les jeunes d’ici dans les années 1960 et 1970. Le poème Angoisse de janvier, qui décrit la mélancolie qu’évoque le froid de janvier, nous ramène immanquablement à Soir d’hiver, un poème célèbre de Nelligan (Ah que la neige a neigé…)

Mais la mélancolie du poète n'est pas exempte d'engagement social comme, par exemple, dans le Monde du travail et Évaluation, deux poèmes qui décrivent la déception qu’éprouvent de nombreux individus pour le monde réel, notamment lors du passage à l’âge adulte. Un poème comme l'argent, avatar par excellence de la modernité, s’avère du même ordre.

Argent ! mes boyaux fous lâchent cent loups rebelles
Et, tandis que souillé par les mêmes crétins,
Un idéal saignant pleure dans les poubelles,
Je te dis cent fois « merde » avec mes intestins

Les poèmes de Thierry Cabot se lisent lentement et, si possible, à petite dose. Lisez-les de préférence le soir, une fois les tâches ménagères accomplies, quand le poids du jour commence à se faire sentir. La mélancolie chassera votre déprime… et vous dormirez peut-être en paix, loin du tumulte du monde.


Cabot, Thierry. La Blessure des Mots. ÉLP éditeur, 2011, versions ePub et PDF, 3,49 euros ou 4,99 $CA. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.com

Mise en ligne le : 2013-11-02

2013-11-01

Jacques Côté : Dans le quartier des agités

Alire publie de la littérature dite populaire. Parfois méprisés par les autres éditeurs, et souvent boudés par la presse, ses titres n’ont cependant pas besoin des maigres pages littéraires des quotidiens montréalais pour s’imposer d’eux-mêmes auprès des lecteurs de la Francophonie. Aussi les romans de Jean-Jacques Pelletier ou de Patrick Sénécal, pour ne nommer que ces deux-là, connaissent un véritable rayonnement au-delà des frontières du Québec, ce qui est loin d’être le cas de la plupart des écrivains versant dans la
vraie littérature. Certes, Alire n’est pas un éditeur 100% numérique comme Numériklivres ou ÉLP éditeur mais, contrairement à la plupart des maisons québécoises, il fait un effort considérable pour développer la lecture sous cette forme. D’abord, il vend ses ebooks sans DRM, c’est-à-dire sans le verrou d’Adobe qu’imposent certains éditeurs et distributeurs. Ensuite, il vend ses ebooks à un prix raisonnable, près de 40% moins cher que l’édition papier. Malheureusement, malgré la déclaration de principe de son directeur général, les nouveautés sont vendues trop chers… comme c’est le cas d’ailleurs du Quartier des agités qu’on peut se procurer au coût de 13,99 euros, soit près de 20 dollars canadiens, alors que les autres titres de la collection se vendent entre 7 et 9 euros.

Dans le quartier des agités, premier volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, est sans conteste un roman exceptionnel dans le paysage littéraire du Québec. Jacques Côté, son auteur, fait normalement dans le roman policier et, à cet égard, cet ouvrage participe au genre. Mais, avec Dans le quartier des agités, il transcende le genre en ajoutant une dimension historique assez rare en littérature : l’histoire des sciences. En effet, son roman porte sur le séjour que fait le docteur Georges Villeneuve à Paris en 1889. Stagiaire à l’asile Sainte-Anne, Villeneuve suit l’enseignement en médecine légale du célèbre aliéniste Valentin Magnan, digne successeur de Philippe Pinel (1745-1826) qui, au 18ème siècle, a œuvré pour l’humanisation du traitement réservé aux malades mentaux. Aliéniste, vous l’aurez compris, est un mot qui n’a plus cours aujourd’hui puisqu’il a été remplacé, au début du 20ème siècle, par psychiatre. Peu importe, Georges Villeneuve, jeune médecin, à peine débarqué dans la capitale française, se retrouve au cœur de l’enquête sur le coupeur de nattes qui terrorise la population. À cette occasion, il se lie avec un étrange chanteur d’opéra, adepte de l’absinthe, qui adopte un comportement effrayant. Pour les besoins de l’enquête, le docteur Villeneuve fréquente même un bordel dans lequel il rencontre Viviane, une prostituée dont il tombe amoureux. Bref, l’enquête sera résolue et les amours du docteur Villeneuve connaîtront une fin réaliste… Mais ce qui est passionnant dans ce roman, c’est que Jacques Côté restitue fort bien le cadre étouffant de la société canadienne-française à la fin du 19ème siècle, cadre dans lequel les scientifiques devaient somme toute s’épanouir. Aussi Georges Villeneuve, à son retour au pays, a présidé les destinées de l’Asile Saint-Jean-de-Dieu, aujourd’hui l’Hôpital Louis-Hippolyte Lafontaine, et assumé la responsabilité de la Morgue de Montréal en tant que médecin légiste.

Dans le quartier des agités est un excellent roman. Le deuxième volet des Cahiers noirs de l’aliéniste, Le sang des Prairies, vient d’ailleurs de paraître chez le même éditeur. Il est disponible, en format ePub, à la librairie 7switch (autrefois Immatériel).


Jacques Côté. Les Cahiers noirs de l’aliéniste : 1. Dans le quartier des agités. Alire, 2010. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7switch.

Mise en ligne le : 2013-11-01

2013-10-24

Anita Berchenko : Suite 2806

Je me doutais bien que les mésaventures de Dominique Strauss-Kahn allaient faire couler de l’encre. Comme je me doute aussi qu’un jour ou l’autre l’Affaire DSK fera l’objet d’un film français, voire américain. Cette affaire suscite de l’intérêt. Normal puisqu’elle met en scène un homme puissant qui aurait commis un délit sexuel sur une femme de chambre d’origine africaine. Peut-on imaginer un plus grand déséquilibre entre deux individus ? Lui, homme d’autorité à la tête d’une organisation internationale, considéré de surcroît comme un candidat éventuel à la présidence d’un pays membre du G8. Elle, une simple femme qui a quitté son pays d’origine pour élever seule sa fille dans un quartier populaire de New York. Savez-vous combien gagne une femme de chambre ? Le salaire minimum auquel s’ajoute un pourboire. Bref, près de vingt fois, voire trente fois moins que DSK. Mais dans cette affaire il y a un troisième personnage qu’on a du mal à discerner : l’épouse de DSK elle-même. Elle joue un rôle obscur, mal défini, assez ténu publiquement, mais qui pourrait bien prendre de l’importance sous la plume d’un scénariste doté d’une imagination conséquente.

Avec Suite 2806, toutefois, nous ne sommes pas dans un scénario hollywoodien. Dans un style sobre d’une élégance rare, aux contours parfaitement maîtrisés, Anita Berchenko fait le récit des événements tels qu’ils auraient pu se produire. Elle se met tantôt dans la peau de Daniel, « riche grâce à son épouse, puissant grâce au poste qu’il occupe », tantôt dans la peau de Nissa, cette femme noire qui a reçu pour consigne de ne pas susciter le scandale, de ne pas heurter les clients. Par un concours de circonstances que je n’exposerai pas ici de crainte de vous ôter l’envie de lire ce roman, Nissa se retrouve dans la suite de Daniel alors qu’il n’a pas quitté les lieux. Sans savoir, elle s’apprête à faire le ménage, comme elle le fait tous les jours, en débutant par le grand lit. Et c'est là que survient l'événement, un acte sexuel d'une durée maximale de neuf minutes... Un acte consenti ? Impossible de trancher la question quand on est en présence d'une relation d'autorité qui met en présence un petit vieux bedonnant plein de pognon et une immigrée africaine en situation quasi irrégulière aux États-Unis.

Dans la fiction d’Anita Berchenko, l’homme n’est guère sympathique. Dans la réalité, il est acquitté. En raison de cette affaire, il a perdu son poste de haut dirigeant international et a mis un frein à ses ambitions politiques dans son pays où il est rentré avec sa femme et sa fille. De la femme de chambre, on ne sait rien. Peu importe, elle ne joue aucun rôle dans aucune organisation et a rompu depuis belle lurette avec son pays d’origine dans lequel elle ne reviendra sans doute jamais.

Fiction ? Réalité ? Aucune importance, il faut lire Suite 2086 pour ce qu’il est : le récit fort bien maîtrisé d’une réalité qui dépasse la fiction. Avec madame Berchenko, on vit une expérience littéraire, pas journalistique. Et c’est littéralement passionnant.


Anita Berchenko. Suite 2806. Numériklivres, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch

Mise en ligne le : 2013-10-24

2013-10-19

Honoré de Balzac : La recherche de l'absolu / Les proscrits / Louis Lambert

Cette semaine, je déjeunais avec une amie qui me confessait n'avoir jamais lu Balzac. Parions qu'elle n'est pas la seule. Contrairement à plusieurs auteurs classiques de la littérature française comme Flaubert, Maupassant ou Zola, Honoré de Balzac (1799-1850) n'est pas vu comme un écrivain cool. Plutôt conservateur, royaliste à une époque de montée du libéralisme républicain, il n'a jamais constitué un modèle pour la jeunesse occidentale. Catholique et royaliste, tel est cet écrivain qui ne se gêne pas pour l'énoncer dans son « avant-propos » à cette œuvre monumentale que constitue La Comédie humaine : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant, comme je l’ai dit dans le
Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme, est le plus grand élément d'ordre social ».

Cela dit, doit-on s’en détourner pour autant ? Certainement pas. Sinon, il faudrait aussi se détourner de Céline, de Proust… bref des plus grands noms de la littérature française. Il serait idiot de se priver d'une expérience de lecture qui ne peut que nous enrichir, car, à l’instar de Marcel Proust, Honoré de Balzac fait partie de ces écrivains qu'on ne peut ignorer dans une existence.

Balzac a structuré son œuvre en trois grands blocs : les études de mœurs (Scènes de la vie privée, Scènes de la vie de province, Scènes de la vie politique, etc.), les études philosophiques et, enfin, les études analytiques. Les deux premières sont de loin les plus importantes en nombre de nouvelles et de romans. Les études de mœurs représentant, selon Balzac, les « effets sociaux ». Alors j’ai décidé de débuter cette (re)lecture de Balzac par les « causes », soit par quelques textes issus des études philosophique. Quand on sait que Balzac voyait sa Comédie comme une vaste étude de la société française au 19e siècle, cela a son importance. Du moins à mes yeux.

Au cours des derniers mois, j’ai donc lu, dans l’ordre, les œuvres suivantes : La recherche de l'absolu (1834), Les proscrits (1831), Louis Lambert (1832), Le réquisionnaire (1831), Adieu (1830), Jésus-Christ en Flandre (1831) et Massimilla Doni (1837). Toutefois, ce premier billet ne porte que sur trois de ces œuvres.


La recherche de l’absolu (1834)

Un gros roman qui a pour thème la recherche scientifique en tant que recherche de la perfection. Issue de la tradition alchimiste, cette recherche est perçue par Balzac comme une addiction, un phénomène qui ne nous lâche plus une fois que nous en sommes atteints. La recherche scientifique doit-elle primer sur l'attachement à la famille ? Dilemme moral que Balzac traite avec un brin de naïveté. Dans le roman, la folie du chercheur qui poursuit ses travaux, même si cela occasionne la ruine de sa propre famille, n’est pas condamnée par Balzac : « Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. » Ne soyons donc pas vulgaire… La recherche de l’absolu aurait pu être un roman fort déprimant sans la présence du personnage de Marguerite, la fille aînée de Claës, un modèle de femme assez peu répandu, d’ailleurs, à cette époque. Après la mort de sa mère, c’est elle qui prend les rênes de la Maison Claës, une femme forte, donc, en ces temps où elles disposaient de si peu de droit…


Les proscrits (1831)

Il s’agit d’un court roman – ou une grosse nouvelle, c’est selon – qui met en scène un jeune homme qui souhaite mourir, croyant ainsi prendre un raccourci pour atteindre plus rapidement le paradis. Cette naïveté est aujourd’hui partagée par de nombreux islamistes… Les proscrits est un roman mystique rédigé dans un style poétique à couper le souffle. Sans doute le roman que je préfère jusqu’à maintenant. Pour ajouter une note de curiosité, terminons cette brève notice en révélant que le personnage mystique n’est nul autre que Dante.


Louis Lambert (1832)

Contrairement aux romans précédents, Louis Lambert est écrit à la première personne. Dans celui-ci, Balzac décrit la rencontre du narrateur avec un jeune surdoué alors qu’ils étudiaient tous deux dans un collège de Vendôme. Louis Lambert doit sa présence dans ce collège grâce à la générosité de madame de Staël. À l’écart des autres, il est souvent l’objet des moqueries, parfois très méchantes, de ses camarades, phénomène d’intimidation encore assez courant dans nos institutions contemporaines. Mais Louis n’y prête que peu d’attention tellement il est absorbé par des études personnelles. Parmi ses lectures, on retrouve Swedenborg (1668-1772), un philosophe et théologien suédois qui reviendra dans un autre ouvrage de Balzac. Louis Lambert est donc décrit par l’écrivain comme une sorte de génie dont ses professeurs ne comprennent pas la soif d’absolu. Ils vont d’ailleurs saisir son Traité de la volonté sans en comprendre un paragraphe.

La lecture de Louis Lambert de Balzac a favorisé chez moi une réflexion sur l’utilité sociale d'un esprit lucide. À quoi ça sert le génie humain s'il n'est pas reconnu par la société ? Comme Balzac, j'en viens à envier les anachorètes du premier siècle du christianisme, ces hommes qui avaient compris qu'il fallait se méfier des honneurs de ce monde. On meurt seul après tout et les honneurs ne sont que de courte durée. La satisfaction immédiate qu'elle apporte à la personne honorée passe dans son ciel plus rapidement qu'une étoile filante. Comme ses retraités qui reviennent voir leurs anciens collègues sur leur lieu de travail et qui, au bout de dix minutes, s'aperçoivent qu’ils dérangent ceux-là mêmes qu'ils les avaient fêtés en grande pompe quelques mois plus tôt. Cruauté de la vie. Méfiez-vous des honneurs : ils ne servent qu'à enfoncer le clou...

Enfin… à la sortie du collège, dont Balzac ne se gêne pas pour dénoncer les conditions de vie des élèves, les choses ne tournent pas très bien pour Louis Lambert. Mais je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.


Mise en ligne en 2013-09-13

Vous trouverez tous les romans et nouvelles de la Comédie humaine (éd. Furme, 1842-1848) en format ePub, aux Réimpressions Efélé. Saluons au passage la très grande qualité de cette édition accessible à titre gratuit. Toutes nos félicitations à ces vrais travailleurs du patrimoine qui, trop souvent, œuvrent dans l’ombre, sans reconnaissance aucune des pontifes de la Culture.

2013-10-10

Florian Rochat : Un printemps sans chien

Florian Rochat est un auteur qui a choisi l’auto-publication pour promouvoir ses œuvres. Un auteur qui, à l’instar de Chris Simon, Laurent Bettoni ou David Forrest, met à la portée du public des ouvrages d’une qualité littéraire indiscutable et ce, à des prix dérisoires. Bien entendu, tous les romans auto-publiés ne passeront pas à l’histoire… mais n’est-ce pas la même chose pour ceux qui sont publiés ? Les détracteurs de l’auto-publication crient haut et fort que n’importe qui peut « publier » son livre sur les plateformes d’Amazon ou de Kobo. Et puis après ? N’importe qui peut devenir éditeur aussi. Juste au Québec on en compte plusieurs centaines… Bon, revenons à Florian Rochat dont j’ai fait la connaissance suite à la lecture de
La légende de Little Eagle, un roman qui a déclenché mon enthousiasme au point que j’en ai rédigé une note lecture pour ce site.

Avec Un printemps sans chien, Florian Rochat offre au public une œuvre plus modeste, une œuvre qui ne nous entraîne ni dans les grands espaces du Montana ni dans le temps d’Antoine de Saint-Exupéry. Non, dans ce beau texte à échelle humaine, si j’ose dire, l’auteur raconte avec tristesse la perte de son chien, son compagnon des promenades quotidiennes. Il s’agit d’un récit intimiste doublé d’une réflexion sur les relations qu’entretiennent les humains avec leurs chiens. Pour ce faire, il n’hésite pas à faire une incursion dans la littérature, plus précisément chez ses auteurs américains de prédilection: Jim Harrison, Rick Bass, William Kittredge et plusieurs autres.

En toute honnêteté, je ne connais pas les chiens, bien qu’à l’exception des pitbulls que j’exècre au plus haut point, je les aime plutôt bien. Mais sous la plume lumineuse de Florian Rochat, je me suis surpris à aimer les bêtes, me rendant soudain compte que ce n’était pas vraiment les chiens que je n’aimais pas, mais plutôt leurs maîtres… Du coup, depuis cette lecture, j’ai étrangement envie d’adopter un chien. Ici, je dois préciser que, dans plusieurs passages de son récit, Florian Rochat nous décrit l’apport essentiel de la présence d’un chien dans le quotidien d’un homme ou d’une femme en santé, notamment en ce qui a trait aux promenades, aux balades en solitaire qui nous procurent souvent ce moment de calme et de réflexion nécessaire au maintien de notre équilibre mental et physique. Bref, un chien s’avère un compagnon de vie, surtout quand on commence à prendre de l’âge.

Je vous recommande sans réserve cette lecture qui, je vous en fais la promesse, vous ravira. Et si vous êtes peu sensible à l’expérience canine, vous serez à tout le moins conquis par l’écriture parfaitement maîtrisée de Florian Rochat, par la beauté de ses phrases, par le côté profondément humain qui s’en dégage.


Florian Rochat, Un printemps sans chien. c2013, disponible aux boutiques Kindle d’Amazon Canada au prix dérisoire de 3,11 $ et à celle d’Amazon France à 2,68 euros. Pour en savoir davantage, rendez-vous sur le site de l'auteur.

Mise en ligne le : 2013-10-10

2013-09-22

Sorj Chalandon: Le petit Bonzi

Le bègue a toujours trouvé les moyens d’atténuer ses problèmes d’élocution afin d’être en mesure de « fonctionner » en société. Bien que je l’aie toujours nié, je suis bègue. Si j’en souffre moins aujourd’hui, ce ne fut pas le cas pendant mes années d’enfance, surtout les années d’âge scolaire où je devais affronter au quotidien mes camarades de classe.

Le petit Bonzi raconte l’histoire de Jacques Rougeron, un garçon de onze ans qui recourt à différents moyens pour pallier ce handicap. Encouragé par le petit Bonzi, son meilleur ami, son frère, son autre lui-même, il se convainc qu’il existe une herbe susceptible de guérir son mal. À la pharmacie de son quartier, il a observé que chaque herbe contenue dans les sachets de tisane s’attaque à une maladie: les maux d’estomac, les troubles du sommeil, etc. Alors il en existe sûrement une contre le bégaiement. Mais il n’ose pas entrer dans la boutique pour demander au monsieur. Alors il cherche lui-même l’herbe en question, n’hésitant à en expérimenter sur lui-même. Jusqu’au jour où, après avoir mangé des feuilles qui poussent le long de son immeuble, il s’intoxique au point qu’on doit le conduire à l’infirmerie. Pendant un court laps de temps, pourtant, il a cru qu’il était guéri…

Mais le moyen le plus courant qu’utilise le bègue pour contrer son handicap demeure l’emploi de synonymes en remplacement de mots sur lesquels il bute. Par exemple, il est plus facile de prononcer « voiture » que « auto » ou « bagnole ». Ainsi Jacques cache dans sa chambre un cahier à mots dans lequel il inscrit des alternatives aux mots qu’il prononce avec difficulté. Cela étonne parfois ses camarades qui jugent que Jacques utilise un langage savant pour s’exprimer. Cette technique, toutefois, permet seulement d'atténuer le mal, et non de l’enrayer. Cela ne suffit donc pas.

Alors Jacques invente une histoire terrible: il raconte à son professeur et à ses camarades de classe que son père a disparu, de sorte qu’il est devenu un garçon « triste » qui refuse de parler. De cette manière, croit-il, les autres le laisseront tranquille… Mais là, l’histoire se complique et je vous laisse en découvrir vous-mêmes le dénouement. Disons simplement que le professeur de Jacques jouera un rôle non négligeable dans la conclusion de ce récit qui se déroule dans la région lyonnaise au début des années soixante.

Sorj Chalandon raconte son histoire avec brio, n’utilisant que des phrases courtes. Une histoire qu’il rédige au présent, sans recourir à des complications de style. L’intrigue y est néanmoins menée d’une main de maître au point où l’intensité dramatique du récit culmine vers l’insoutenable.

Le petit Bonzi m’a touché dans mon cœur de bègue, dans mon cœur d’enfant. Mais peu importe que vous soyez bègue ou pas, Le petit Bonzi mérite d’être lu car il éclaire un phénomène rarement traité en littérature: le bégaiement. Il dévoile, entre autres, l’immense solitude de l’enfant bègue qui doit parfois s’inventer un autre univers pour « fonctionner » dans celui-ci. Et n’est-ce pas le rôle de la littérature de mettre à jour des vécus occultés, voilés ? À ce titre, Sorj Chalandon peut prétendre que la mission est accomplie. Au fait, qui est le petit Bonzi ? Je vous laisse lire le roman pour le découvrir.


Sorj Chalandon. Le petit Bonzi. Paris, Grasset, c2005, ouvrage disponible sur toutes les plateformes au prix de 6,49 euros ou 8,99 dollars canadiens.


Mise en ligne le : 2013-09-22

Ce texte est une mise à jour d’une critique parue sur le site Écouter Lire Penser en 2010. Depuis lors, l’éditeur Grasset s’est partiellement converti en numérique et le roman de Chalandon est disponible sur la plupart des plateformes. Grasset ayant choisi de plomber ces ouvrages numériques de DRM (en français : gestion de droits numériques), je vous encourage à vous le procurer à la boutique Kindle d’Amazon ou sur Kobobooks, ces deux systèmes, si fermés soient-ils, vous permettent de conserver votre bibliothèque sans limite de temps.


 

2013-09-15

Christian Gailly : Nuage rouge

À l'instar de Jean Echenoz, de Christian Oster et de quelques autres, Christian Gailly est associé au courant minimaliste, un courant d'écrivains français qui renouvellent le genre romanesque sans oublier que l'essence du roman consiste à raconter une histoire, même si elle se résume à une suite d'imbroglios plus ou moins absurdes. Aux dires des critiques, Christian Gailly ferait partie de ce courant-là. Bien que je me méfie des étiquettes qui, bien souvent, sont attribuées de façon arbitraire par le milieu littéraire, je trouve rassurant l'existence de ce courant original à l'heure où on ne cesse de décrier la culture française, statuant péremptoirement sur son déclin. Par ailleurs, j'applaudis le fait qu'il se trouve encore des éditeurs, en l'occurrence les éditions de Minuit, pour publier des romans comme
Nuage rouge, en rupture avec le mode linéaire du récit.

Dans Nuage rouge, Christian Gailly raconte une histoire qui ne se laisse pas résumer facilement, une histoire à la fois simple et complexe, comme la vie elle-même. Au départ, on sait que le narrateur rentre chez lui et que, sur sa route, il croise une voiture conduite par une femme au visage rouge. On apprend ensuite que cette femme (Rebecca Lodge), une muséologue danoise veuve d'un marin breton, vient de se faire violer par un homme qui n'est nul autre que le meilleur ami du narrateur et que celui-ci, par les bons soins de Rebecca, qui manie fort habilement le couteau, ne pourra jamais plus le faire à aucune autre femme... Le rouge, on l'aura compris, c'est le sang qui recouvre son visage juste après les faits. Le violeur en question s'appelle Lucien. Il représente le prototype même du dragueur impénitent qui n'aime pas qu'une femme lui résiste, tout en étant bien incapable de se détacher de sa propre mère avec laquelle il vit toujours, en dépit de son âge relativement avancé. Ce soir-là, donc, le narrateur rentre chez lui retrouver sa femme (Suzanne) qui l'attend pour aller au cinéma et qui, comme on peut s'en douter, n'a jamais vraiment aimé ce Lucien avec lequel elle a néanmoins couché dans sa jeunesse. Après les événements, contre l'avis de sa femme, le narrateur prend l'habitude de rendre quotidiennement visite à son ami qui a refusé de porter plainte, compte tenu des circonstances, et dont le moral est à plat, en raison des mêmes circonstances… Alors le narrateur, fasciné par Lucien, agresseur et agressé et, inversement, par Rebecca Lodge, accepte la "mission" que lui confie son ami: retrouver cette femme pour lui transmettre un message de regret et de pardon. Le narrateur s'envole aussitôt pour Copenhague et retrouve rapidement Rebecca Lodge qui est heureuse de bavarder avec un Français. Elle le fait d'ailleurs tous les midis de cette semaine-là, autant de repas pendant lesquels le narrateur tourne autour du pot, hésitant à révéler ce qu'il sait à cette femme dont il finit par s'éprendre. A la fin de la semaine, celle-ci accepte de dîner avec lui, dîner au cours duquel il apprend que Rebecca n'a aimé, n'aime et n'aimera qu'un seul homme dans sa vie: ce marin breton assassiné dans un port deux ans plus tôt. Au cours de cette soirée, il constate aussi que Rebecca n'a gardé aucune séquelle de cet événement qu'elle avait d'ailleurs presque chassé de sa mémoire. Son amour naissant anéanti, le narrateur rentre en France, cherchant à renouer avec sa femme qui a cependant quitté la maison. Puis il se rend chez ami Lucien. Là, il avoue à son ami qu'il a failli à sa mission car rien ne valait plus la peine d'être transmis. Alors Lucien, au bout de sa peine, et en colère contre le narrateur, lui propose une combine, un moyen original d'en finir avec la vie. Et le héros tombe dans un piège, faisant justement ce qu'il ne fallait pas faire…

J’ai aimé ce roman, minimaliste ou pas. Je l’ai aimé parce que j’ai sauté à pieds joints dans le jeu que l’auteur lui-même voulait nous faire jouer: celui du roman dans le roman, du narrateur qui se fait auteur pour narrer cette histoire inénarrable… En effet, tout au long de ce récit, Christian Gailly ne manque pas de nous adresser des clins d’œil, à nous, les lecteurs. Parfois, après une phrase redondante, il écrit: «Cette reprise est délibérée. Je supplie mon futur éditeur, s’il s’en trouve un pour me publier, de ne pas la supprimer» (p. 188). Et puis, sur la vie en général, certains passages sont ravissants. En voici un extrait : «Perdre son temps, vivre, c’est pareil. Vraiment ? Oui, c’est la même chose, c’est une seule et même chose. Exemple : Quand on s’occupe agréablement, on oublie qu’on perd son temps mais on le perd quand même.» (p. 64). Bref, j’ai aimé le récit en dents de scie de Christian Gailly, sa façon de relater les faits à reculons, comme s’il craignait que les événements débordent de la phrase. Lisez donc Nuage rouge, sans hésitation: le plaisir est garanti.

Né en 1943 dans la banlieue parisienne, Christian Gailly est d’abord technicien en chauffage, puis grand amateur de jazz et, enfin, écrivain. Il publie son premier roman en 1987 – Dit-il. Plusieurs autres suivront dont les plus récents sont: Un soir au club (2002), Dernier amour (2004) et Les oubliés (2007), tous publiés aux Éditions de Minuit. Il est décédé le 4 octobre 2013 à l'âge de 70 ans.


Christian Gailly, Nuage rouge. Paris, éd. de Minuit, c2000. Ouvrage disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie 7Switch.

Mise en ligne le 2013-09-15

2013-09-01

Didier Daeninckx : Le crime de Sainte-Adresse

Didier Daeninckx est un écrivain confirmé. Par là, j’entends un écrivain qui a publié chez un éditeur bien établi, en l’occurrence un éditeur papier comme Gallimard. Cela n’est pas forcément un gage de qualité, mais cela confère à coup sûr une crédibilité à l’auteur. D’ailleurs,
Le crime de Sainte-Adresse ne dément pas cette crédibilité. En effet, il s’agit d’une bonne histoire policière qui, plus est, rédigée dans un style élégant où chaque mot trouve sa juste place dans la phrase. On ne s’ennuie pas, et on dévore rapidement ce récit à l’intrigue soutenue.

Au Havre, ville portuaire de Normandie, un homme est assassiné. Selon toute vraisemblance, sa petite amie, une jolie rousse qui répond au nom de Judith Terranova, aurait fait le coup. Cendrine et Julien, deux policiers locaux qui sont aussi des presqu’amants dans la vie, sont à ses trousses et, ce faisant, découvrent que d’autres personnes, dans une voiture immatriculée en Belgique, suivent également les traces de la jeune fille. Ce qui apparaît au départ comme une querelle d’amoureux qui aurait mal tourné se transforme en quelque chose de plus complexe, une trame qui implique d’étranges policiers belges, des immigrés clandestins et de simples citoyens qui n’auraient jamais dû entendre ce qu’ils ont entendu alors qu’ils dînaient tranquillement dans un café.

Le crime de Sainte-Adresse s’avère sans aucun doute un ebook dont je ne peux qu’encourager la lecture. Un polar qui vous fera passer un moment fort agréable dans le bus ou dans le train qui vous conduit au travail le matin… car il ne vous faudra pas plus de quarante-cinq minutes pour passer au travers. Si j’avais un seul reproche à formuler à l’éditeur – pour lequel j’ai beaucoup de respect, par ailleurs – ça serait celui-ci : on croit acheter un roman policier alors que, dans les faits, il s’agit d'une grosse nouvelle, ce que les Américains appellent a novella.

Didier Daeninckx est né en 1949 dans la banlieue parisienne. D’origine modeste, il a bâti une œuvre impressionnante. Auteur engagé, il utilise souvent le roman policier comme une arme pour dénoncer les injustices sociales. Pour en savoir davantage, veuillez consulter sa fiche sur Wikipédia.


Didier Daeninckx. Le crime de Sainte-Adresse. Publie.net, 2011. Disponible sur toutes les plateformes et, sans DRM, à la librairie Immatériel.

Dernière mise à jour : 2013

2013-08-15

Amélie Nothomb : Stupeur et tremblements

J’ai entendu parler d’Amélie Nothomb pour la première fois en 1997 pendant une partie de badminton que je fis, tout à fait fortuitement, avec une Française installée au Québec ou plutôt, devrais-je écrire pour me conformer à la rectitude politique, avec une Québécoise d’origine française, enfin, peu importe… avec une jeune fille dont j’ai oublié le nom depuis longtemps, ne l’ayant vue qu’une seule fois dans ma vie. Par contre, je n’ai pas oublié le fait qu’elle ne jurait que par Amélie Nothomb, cette romancière belge qui constituait pour elle une sorte de modèle. Je me souviens aussi que cela m’avait étonné, car j’aurais cru que les jeunes filles prenaient plutôt comme modèle des joueuses de tennis ou des vedettes du cinéma. Non, il reste encore des gens qui peuvent être atteints par la littérature, qui sont touchés par elle, même si les pages consacrées aux lettres ne cessent de s’amenuiser dans les quotidiens, du moins dans la presse québécoise. Quelques années plus tard, j’ai lu
Métaphysique des tubes, un roman certes original mais qui ne m’a pas marqué outre mesure. Et voilà que, encore plus tard – mais pas plus tard qu’en ce début de juillet 2008 –, je lis Stupeur et tremblements, un roman qui a donné lieu au film du même titre réalisé par Alain Corneau et qui s’est vendu à quelque 500 000 exemplaires. Un succès colossal, donc. Je me demande si, plus de dix ans plus tard, la petite joueuse de badminton  «française» voue toujours un culte à Amélie Nothomb…

Stupeur et tremblements se déroule au Japon, un pays que la narratrice connaît bien, car elle y a passé son enfance. Elle a d’ailleurs gardé un souvenir idyllique de la civilisation nippone, une civilisation tout en finesse et en raffinement. Une fois devenue une jeune femme, elle concrétise son projet de revenir au Japon en décrochant un contrat d’un an dans une grande entreprise de Tokyo. Et c’est ici que débute ce roman.

Amélie-san se retrouve donc employée dans une grande société nippone. Une fois sur les lieux, elle constate rapidement que le sens de la discipline, si cher au Japonais, a cédé la place à l’arbitraire de l’autorité absolue de la haute hiérarchie. Par exemple, à sa grande surprise, on lui reproche de trop bien parler le japonais; cela indisposerait certains clients. On la confine alors dans des tâches au-dessous de sa condition. Dans ce monde dominé par les hommes, elle croit trouver refuge auprès de sa supérieure immédiate, Fubuki, une jeune femme de trente ans qui a réussi à se hisser au rang de cadre intermédiaire, chose rarissime, semble-t-il, au Japon. Auprès de cette grande dame à la beauté saisissante, elle se sent bien: « Je savais moins que jamais quelle était et quelle serait ma place dans la compagnie Yumimoto. Mais je ressentais un grand apaisement, parce que j’étais la collègue de Fubuki Mori ». Mais la narratrice n’obtiendra pas le soutien de Fubuki qui participe, encore plus que les autres, à faire d’elle le souffre-douleur de la compagnie, lui menant la vie dure, l’humiliant par tous les moyens, cherchant à lui démontrer – conclusion inéluctable – son « inaptitude au travail ».

Mais toute Belge qu’elle soit, Amélie-san a parfaitement intégré les valeurs japonaises, notamment le sens de l’honneur qui, en l’occurrence, lui dicte de ne pas démissionner avant le terme du contrat, même si elle en est réduite à assumer l’entretien des toilettes des hommes de l’entreprise. Car la narratrice sait bien que l’échec est la pire chose qui puisse arriver à un Japonais, et Japonaise, elle l’est jusqu’au bout des doigts – toute son enfance le lui rappelle.

À la fin du contrat, conformément à la tradition entrepreneuriale nippone, la narratrice rencontre chacun de ses supérieurs pour les informer qu’elle quitte l’entreprise, ayant compris qu’elle était inapte à la servir. Elle va même jusqu’à leur exprimer sa gratitude pour cette prise de conscience… Bien entendu, personne n’est dupe, mais chacun acquiesce, respectant celle qui s’est montrée à la hauteur des valeurs nippones et qu’il considère dès lors comme l’une des leurs… En témoigne une lettre de Fubuki qu’Amélie reçoit, quelques années plus tard, alors qu’elle vient de publier son premier roman, lettre rédigée en langue japonaise, un détail qui ravit Amélie-san plus que tout le reste.

Que dire de Stupeur et tremblements ? Un roman ambigu à plus d’un titre. Ambiguë comme la relation qui se tisse entre la narratrice et la superbe Fubuki Mori, relation quasi malsaine, non pas parce qu’elle est teintée d’homosexualité, mais parce qu’elle évoque, de manière plus ou moins larvée, le sado-machisme. Ambiguë aussi comme la relation que l’auteure entretient elle-même avec le Japon, pays de l’enfance qui vieillit mal… À ce titre, la société japonaise en prend pour son grade, comme en témoigne ce passage: « Et en dehors de l’entreprise, qu’est-ce qui attendait les comptables au cerveau rincé par les nombres ? La bière obligatoire avec des collègues aussi trépanés qu’eux, des heures de métro bondé, une épouse déjà endormie, des enfants déjà lassés, le sommeil qui vous aspire comme un lavabo qui se vide, les rares vacances dont personne ne connaît le mode d’emploi : rien qui mérite le nom de vie ». Au fond, Stupeur et tremblements n’est peut-être qu’un gigantesque règlement de compte que tout individu, lors de son passage de l’adolescence à l’âge adulte, doit mener pour acquérir la maturité nécessaire à la poursuite de ses projets. Dans le cas d’Amélie Nothomb, ce fut le Japon. Pour d’autres, cela peut représenter n’importe quel événement dont il faut se libérer, d’une manière ou d’autre, pour atteindre la sérénité.

Jusqu’en 1947, le protocole japonais imposait, en présence de l’empereur, de s’adresser à lui avec stupeur et tremblements pour marquer sa révérence. C’est en quelque sorte ce que l’auteure a fait en commettant ce roman. Pour la dernière fois.

Née à Kobé, au Japon, en 1967, Amélie Nothomb a grandi au sein d’une bonne famille de la société belge. Fille d’un ambassadeur, elle a vécu dans plusieurs pays d’Asie et d’Amérique avant de revenir s’installer en Belgique à l’âge de dix-sept ans. Son premier roman – Hygiène de l’assassin (1992) – rencontre un énorme succès. On trouvera la liste de ses autres romans en consultant la notice que lui consacre Wikipédia. Stupeur et tremblements s’est vu décerner le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1999.


Amélie Nothomb. Stupeur et tremblements. Paris, Albin-Michel, 1999.

Juillet 2008, rév. 2011

2013-07-31

Dominique Demers : Maïna

Les romans inscrits au programme de français de la cinquième secondaire du ministère de l’Éducation du Québec ne sont jamais très attirants. Cela s’explique sans doute par le fait que nous sommes obligés de les lire, et personne n’aime l’obligation en littérature. Histoire d’encourager mon fils, à qui il ne reste que ce cours pour obtenir son diplôme, j’ai décidé de lire un roman québécois en parallèle avec lui. Parmi les quatre titres qu’on lui a « suggérés », son choix s’est arrêté sur
Maïna, un roman de Dominique Demers, une auteure bien connue dans le milieu de la littérature pour la jeunesse. Maïna, toutefois, s’avère sans conteste un roman destiné à un public adulte.

Dans Maïna, Dominique Demers aborde le thème de la rencontre entre les autochtones et les Inuits dans ce qu’elle appelle la préhistoire du Québec, une période que nous ne connaissons à peu près pas, si ce n’est que par les quelques artéfacts archéologiques qui ont été trouvés ici et là au fil du temps. Elle retrace le parcours d’une autochtone qui, de son village de la Basse-Côte-Nord, se rend toute seule jusqu’à la rive ouest de la baie d’Ungava, il y a de cela 3 500 ans. Fille de Mishtenapeu, chef des Presque-Loups (sans doute des Innus), Maïna chasse à la manière des hommes, ce qui déplaît à Saito, neveu du chef à qui elle est promise, même si elle ne ressent que dégoût pour celui-ci. En effet, Saito est brutal, cruel, et ne rêve que du jour où il pourra soumettre Maïna, quitte à la battre aussi souvent qu’il le voudra, pratique autorisée chez les Presque-Loups pour autant qu’elle s’exerce sur la personne de sa conjointe légitime... Pour retarder le moment où elle devra lui appartenir, Maïna dissimule ses règles le plus longtemps possible, car Saito attend ce signe pour la prendre.

Puis survient un groupe d’Amérindiens d’une tribu des grands lacs et, parmi eux, Manutabi, un homme dont Maïna tombe amoureuse, sentiment tout à fait réciproque. Les deux concoctent un plan pour échapper aux Presque-Loups qui, sous l’influence de Saito, estiment que les esprits ne leur sont plus favorables depuis l’arrivée de Manutabi et des siens. Le chef Mishtanapeu se mourant, le plan est mis à exécution. Sauf qu’il ne réussit qu’en partie, car seule Maïna parvient à s’enfuir en canot… jusqu’à ce que, très loin au nord, elle meurt pratiquement de froid, de faim et d’épuisement. Heureusement, un Inuit du nom de Natak, qui s’aventurait dans les parages, la trouve, gisant dans un abri de fortune. Cette femme menue, croit-il, correspond à celle qu’il avait rêvée… Alors, il la charge sur ses épaules et la ramène dans son village, situé au-delà de la toundra subarctique. C’est là que Maïna vivra désormais, partageant les difficiles conditions de vie des Inuit qui survivent tant bien que mal, à la merci du climat, de la chasse et de la pêche. Maïna se liera à Natak, bien sûr, ce qui n’ira pas sans déplaire aux femmes du village qui n’aiment guère cette étrangère. Le roman connaîtra malgré tout une fin heureuse que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

En dépit des recherches qu’a faites Dominique Demers pour écrire ce roman, Manïa n’est pas un récit archéologiquement vérifiable, du moins pas en ce qui a trait à l’univers mythique des autochtones et Inuits. Certes, on peut juger crédible la description de leur civilisation matérielle mais, pour le reste, je demeurerais prudent. D’ailleurs, ce qui m’a plu dans Maïna, ce n’est pas ça – c’est-à-dire la description du mode de vie des Inuits – mais plutôt la qualité de l’écriture de l’auteure qui nous donne à lire un récit bien structuré auquel on s’accroche, comme on s’accroche à la lecture d’un conte. En effet, par moments, on se laisse prendre au jeu tellement le récit est enlevé. Par contre, je ne crois pas à cette autochtone qui, amoureuse à l’occidentale, quitte son clan pour échapper à un mariage arrangé, pour ne pas dire forcé. Et je déplore aussi le manque de distance de l’auteure quand elle décrit l’influence des esprits, et autres sornettes de ce genre, sur la vie de ces hommes et de ces femmes. J’irais même jusqu’à dire qu’elle adhère aux mythes autochtones, à cette civilisation où, en raison des dures conditions de vie, les faibles n’ont pas leur place. Je n’aime pas non plus la manière dont elle décrit les pratiques sexuelles des Inuits, comme si elles étaient nécessairement directes et brutales. En témoignent les deux passages suivants – autant d’exemples récurrents de la sexualité supposément vécue par les Inuits : « Natak retira vivement son pantalon d’ours blanc puis fit glisser maladroitement celui de Maïna. Il la pénétra immédiatement. Maïna sentit des vagues rouler dans son ventre puis gonfler et enfler jusqu’à atteindre des hauteurs vertigineuses avant de la submerger entièrement » (p. 231). Et un peu plus loin : « Natak retira sa tunique de phoque et son pantalon d’ours. Les fourrures tombèrent sur les pierres glacées. Maïna sentit une sève chaude sourdre de son ventre et irriguer tous ses membres. Elle ne ressentait ni l’humidité, ni le froid. Seul comptait désormais le corps dur et chaud de Natak » (p. 282). Je suis loin d’être convaincu que les Inuits faisaient l’amour comme ça… mais peut-être est-ce ainsi que nous les imaginons…

Dominique Demers est née à Hawsbury en Ontario en 1956. Auteure prolifique de romans pour la jeunesse, elle enseigne cette littérature à l’Université du Québec à Montréal. Par ailleurs, elle collabore régulièrement avec des journaux et magazines, comme Châtelaine, L’Actualité et Le Devoir. Son œuvre lui a valu de remporter de nombreux prix et récompenses dont l’Ordre du Canada en 2005.


Dominique Demers, Maïna. Montréal, Québec-Amérique, 1997

2008, rév. 2013

2013-07-14

Dominique Fortier : Du bon usage des étoiles

Je ne me souviens même plus où j’ai entendu parler de ce livre pour la première fois. Tout ce que je sais, c’est que son titre figurait sur la liste des romans que je devrais lire un jour ou l’autre, de préférence un dimanche. Et justement, par un beau dimanche de pluie, en bouquinant dans les rayons de la bibliothèque de mon quartier, je suis tombé par hasard sur Du bon usage des étoiles et, dès la première page, j’ai été ébloui…

Ébloui par le style sobre, raffiné et parfaitement maîtrisé de l’auteure. Ébloui aussi par l’intérêt que suscite la thématique même du roman – la conquête du passage du Nord-Ouest par le commandant John Franklin –, une thématique assez rare dans la littérature québécoise. Ébloui enfin par la forme de ce roman qui mêle récit, journal, poésie, théâtre, traité scientifique, partition musicale et, même, recettes culinaires et ce, sans jamais laisser en nous cette désagréable impression de patchwork comme le font parfois les romans de certains auteurs qui prétendent en renouveler la forme.

Voici ce qu’il en est. Le Terror et l’Erebus, commandés respectivement par John Franklin et Francis Crozier, sont prisonniers dans les glaces de l’Arctique. Les 129 membres d’équipage survivront-ils à cette quête déraisonnable du passage du Nord-Ouest? Peu importe… L’auteure fait revivre pour nous cet épisode tragique en calquant, sur la trame vérifiable du récit historique, une fiction quasi amoureuse. En effet, d’une grande sobriété, Dominique Fortier raconte une histoire de commandants et de marins, tout en faisant une place non négligeable aux femmes restées au pays dont Sophia, la nièce de John Franklin, qui découvre peu à peu l’amour dans le souvenir de Francis Crozier qui ne jure que par elle.

L’usage des étoiles est un roman qui vous cloue au sol, anéantissant du même coup vos propres prétentions littéraires. En effet, comment peut-on écrire un roman après en avoir lu un aussi beau? Sans hésitation aucune, je qualifie le roman de Dominique Fortier du plus grand roman québécois depuis les trente dernières années.

Dominique Fortier est née à Québec en 1972. Après des études en littérature et en traduction, elle exercice le métier de traductrice. Elle vit à Montréal. Après L’usage des étoiles, elle a publié, chez le même éditeur, Les larmes du Saint-Laurent en 2010.


Dominique Fortier, Du bon usage des étoiles. Québec, Alto, 2008

c2010