2012-12-01

Philippe Jaenada : Vie et mort de la jeune fille blonde

Je ne me souviens pas où j’ai entendu parler de ce roman. Je sais seulement que j’en avais consigné le titre dans un fichier  « à lire » que j’alimente à partir de critiques parues dans la presse et de suggestions faites par des collègues et amis. Un vendredi midi, je suis passé en coup de vent à la bibliothèque, histoire d’avoir quelque chose à lire dans le bus qui, après le travail, allait me ramener à la maison. Le bouquin que je cherchais n’étant pas disponible (un roman de Robertson Davies – Un homme remarquable – que mon ami René Girard m’avait vivement conseillé), je suis tombé par hasard sur celui-ci. Je l’ai donc emprunté et en ai commencé sans tarder la lecture. Le problème c’est que je n’ai pu m’arrêter tellement ce roman est prenant, haletant.  Pourtant, il ne s’agit ni d’un roman policier à l’intrigue complexe ni d’un thriller aux actions rebondissantes. Non, dans le roman de Jaenada, l’intrigue importe peu; c’est surtout une question de style, de rythme, car le temps réel du récit ne se déroule qu’en quelques jours seulement.

 Dans le premier tiers du roman, le narrateur – un homme désabusé d’une quarantaine d’années ayant néanmoins réussi sa vie professionnelle – va dîner chez un couple d’amis (les Muratti) qui habitent un grand appartement du 15e arrondissement à Paris. Riches et désœuvrés, ceux-ci reçoivent chaque samedi des invités de toutes sortes – artistes, écrivains, publicistes ou autres – avec lesquels ils s’enivrent jusqu’à plus soif. Normalement, tout est prévisible dans ces soirées: on boit, on joue à des jeux de société à la con et on finit par se saouler à mort. Puis on rentre chez soi, sans trop savoir comment. Ce soir-là, Muratti a bu plus que de coutume et se met à raconter qu’il a une fille d’un peu moins de quarante ans, toxicomane, prostituée, et qu’il s’avère incapable de nouer quelque relation que ce soit avec elle. Sous l’effet de l’alcool, et probablement de stupéfiants, il évoque une série d’anecdotes concernant sa fille, comme ces vacances dans le sud de la France pendant lesquelles sa fille de treize a couché avec tout ce qui comptait de gars dans la région.  En écoutant ce récit, un déclic se fait entendre dans la tête du narrateur. Il connaît cette fille blonde, ou plutôt il l’a déjà connue quand il avait seize ans, justement dans ce bled du sud de la France…

Le deuxième tiers du récit se déroule le lendemain matin chez le narrateur. Celui-ci, affublé d’une solide gueule de bois, revit les événements impliquant la jeune fille blonde alors qu’il était en vacances avec deux de ses amis (qu’il ne revoit plus depuis longtemps en raison des aléas de l’existence). Il se remémore la jeune fille blonde qui, en dépit de son jeune âge (treize ans), lui a fait l’amour comme rarement une femme ne l’a fait ensuite. C’est d’ailleurs un moment fort du roman puisque la description de cette expérience sexuelle s’étend sur plus de vingt pages. En se souvenant de cela, le narrateur écrit pourtant: « J’étais excité comme un bambin, et je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Ça n’avait rien à voir avec quoi que ce soit de sexuel, ni de sentimental, ce n’était pas le souvenir qui me troublait, c’était plus profond, plus violent, ça touchait à ma vie même ».

Dans le dernier tiers du roman, après avoir obtenu les coordonnées de la fille de Muratti, le narrateur se rend à Marseille, car il ressent l’impérieux besoin de la revoir. Et il la voit, en effet, la fille de Muratti, mais ce n’est pas la jeune fille blonde de ses seize ans. C’est une femme foutue, vulgaire, une pute dont la circulation de stupéfiants dans les veines se compare aisément aux heures de pointe des grandes villes occidentales. Alors le narrateur se lève et prend sans tarder le chemin de la gare: il rentre chez lui, à Paris. 

Qu’est-ce qui fait qu’on doive lire ce roman ? On doit d’abord le lire pour la qualité du récit bien rythmé et parsemé de digressions que l’auteur glisse entre parenthèses, ne se gênant nullement pour ouvrir d’autres parenthèses dans les parenthèses existantes quand il le juge nécessaire. On doit aussi lire ce roman parce que l’auteur nous rappelle que, peu importe ce que nous devenons, l’étincelle de l’enfance reste en nous, enfouie quelque part et prête à se rallumer. Là-dessus, il écrit: « Il y en a pourtant qui sont vraiment cons, demeurés qui se croient seuls au monde, irrécupérables, mais quand même, un enfant plein d’avenir les regarde de quelque part ». Enfin, on doit lire ce roman qui constitue, à sa façon, un acte de mémoire. Qui d’entre nous n’a jamais eu envie de revoir, ne serait-ce qu’une seule fois, un homme ou une femme, qu’il a connu dans un passé révolu ? C’est justement ce que Jaenada fait dans ce roman: renouer avec un passé, tisser un fil entre le présent et le passé, de manière à retrouver notre intégrité. Comme je me plais souvent à le dire, se souvenir c’est créer, et l’auteur de ce roman le fait d’une manière magistrale.

Philippe Jaenada. Vie et mort de la jeune fille blonde. Paris, Grasset, 2004.

Décembre 2005, rév. 2012


2012-11-02

Ken Follett : Les Piliers de la Terre

À l’exception du roman policier pour lequel j’ai une prédilection particulière, je ne prise guère les auteurs de best-sellers. Certes, je conviens volontiers que ces derniers maîtrisent les techniques du récit à la perfection mais, une fois la lecture de leurs romans achevée, trop souvent il ne reste qu’une vague impression de ce qu’on a lu, impression qui s’estompe d’ailleurs rapidement avec le temps et qui, finalement, n’apporte rien de plus qu’un bon divertissement. J’ai toujours – peut-être à tort – rangé Ken Follet dans cette catégorie et, pour cette raison, j’étais assez peu enclin à avaler les 1050 pages des Piliers de la Terre, un livre qui s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires et que mon fils vient de se procurer. Mais voilà qu’une amie m’écrit: « Les Piliers de la Terre est un livre qui m'a profondément marquée, un livre que je lirai certainement tous les dix ans dans les années à venir. J'ai ressenti un deuil terrible après l'avoir terminé; aucun livre ne m'a intéressée pendant près de deux mois... Il a constitué un beau compagnon de vie. » Alors, j’ai décidé de tenter l’aventure…

Comment procède-t-on pour écrire un roman qui se vendra à quatre-vingt-dix millions d’exemplaires ? D'emblée j'avancerais qu'il faut satisfaire les quatre exigences suivantes: un décor singulier, un thème original, des personnages typés auxquels le lecteur puisse s'identifier et, enfin, une histoire bien ficelée entremêlée de plusieurs intrigues secondaires  qui, bien entendu, doit connaître une fin heureuse. Voyons si Les Piliers de la Terre réunit les conditions d'émergence d'un best-seller...

Premier critère: le décor. Oui, le décor spatiotemporel des Piliers de la Terre sort de l’ordinaire. À cet effet, Follet choisit l’Angleterre du XIIe siècle, un royaume sans héritier qui bascule dans la guerre civile. On ne pouvait rêver mieux pour stimuler l'imagination du lecteur.

Deuxième critère: le thème. Oui, encore... car Follet frappe un grand coup dans l’imaginaire du lecteur contemporain en faisant tourner l'action du roman autour de la construction d’une cathédrale. Imaginez, pour nous qui perdons patience quand un fichier numérique met plus de dix secondes à se télécharger, qu’il fallait au moins vingt années pour bâtir une église… et, parfois, beaucoup plus encore! 

Troisième critère: les personnages. Toujours oui... Pour qu'un roman se vende aussi bien, il faut aussi des personnages aux traits typés et, si possible, aux destins singuliers. Des personnages qui puissent être répartis en deux camps distinctifs: le camp des bons et celui des méchants. Dans Les Piliers de la Terre, il y a, du côté des bons, Philip, le prieuré du monastère de Kingsbridge, Tom le bâtisseur, sa femme Hellen, son fils Jack, et Aliena, la fille du comte déchu de Shiring qui finira par épouser Jack. Du côté des méchants, il y a Waleran Bigod, évêque de Kingsbridge et, surtout, William Hamleigh, le fils de ceux qui ont usurpé le comté de Shiring. Ce qui s'avère bien pensé, chez Follet, dans la répartition des personnages, c'est qu'elle s'éloigne de la vision manichéenne du roman populaire, notamment parce ce qu'elle n'est pas opérée de manière à faire correspondre les bons avec un groupe social particulier. Par exemple, dans le clergé, il y a des bons et des méchants, même chose dans la noblesse, et également de même chez les paysans. Cela dit, les méchants sont vraiment très méchants, voire trop méchants. C'est le cas de William Hamleigh, le fils du comte de Shiring, que je ne pouvais voir apparaître dans un chapitre sans qu'un malaise ne s'installe en profondeur dans mon esprit, impression que j'ai trouvé fort désagréable, surtout dans les scènes où il se livre au viol et au pillage.

Enfin, quatrième critère: l'histoire. Oui, tout à fait, car Ken Follett offre à ses lecteurs une intrigue principale entremêlée de plusieurs intrigues secondaires suffisamment complexes… mais pas trop, non plus, pour ne pas en perdre le fil. Et Les Piliers de la Terre connaît une fin heureuse: les méchants sont pendus ou expient leurs fautes et les bons sont récompensés pour leur courage et leur persévérance. En l'occurrence, la construction de la fameuse cathédrale de Kingsbridge est enfin terminée...

Vous pouvez donc y aller les yeux fermés: vous ne vous n'ennuierez pas en lisant ce roman que, contrairement à mes habitudes, je ne vous résume pas. Pour le synopsis du roman, je vous renvoie plutôt à l'article de Wikipédia qui est fort bien rédigé.

Ken Follett est né quelque part au Royaume-Uni en 1949. En publiant son premier roman à succès (L'Arme à l'oeil, 1980), il est rapidement devenu le plus jeune écrivain millionnaire au monde. Si vous avez apprécié la lecture des Piliers de la Terre, vous  poursuivrez le plaisir en vous procurant la suite, Un monde sans fin, publiée chez Robert Laffont en 2008. Pour ma part, permettez-moi de m'arrêter ici....

Ken Follett, Les Piliers de la Terre (The Pillars of the Earth) / traduit de l’anglais par Jean Rosenthal. Paris, Stock, 1990 (Le Livre de poche)

2009, mis à jour : 2012