2021-12-01

Henri Vernes : Bob Morane 13 - La croisière du Mégophias

Le récit de La croisière du Mégophias, le treizième roman de la série des Bob Morane d’Henri Vernes, accuse une construction plutôt bancale. Déjà, le motif de l’engagement de notre héros dans cette aventure en rendrait perplexe plus d’un… Voyons voir. Bob Morane lit un journal dans un hôtel de Seattle. Que fait-il là ? L’auteur ne prend pas la peine de le mentionner. La lecture de cet article lui apprend que le professeur Frost, célèbre paléontologue de réputation mondiale, s’apprête à partir à la recherche du mosasaure, une sorte de serpent de mer aux dimensions imposantes. Son bateau, le Mégophias, est amarré à quai ; le départ est imminent. Cette nouvelle pique la curiosité de Bob Morane qui n’a plus qu’une envie : se joindre à l’expédition. Comme vous le savez (surtout si vous avez lu les douze aventures précédentes), le commandant Morane s’avère tout ce qu’on veut sauf un sédentaire. Sans agitation, il s’ennuie ferme dans la vie… 

Quand Bob Morane se présente au professeur Frost en tant que journaliste d'investigation, celui-ci refuse de le laisser embarquer en raison de sa méfiance envers les journalistes, y compris les vulgarisateurs scientifiques. Qu’à ce ne tienne, notre ami réussit à intégrer l’équipage en tant que cuisinier... Dès le départ, il remarque que cet équipage arbore un comportement plutôt louche. En effet, le nouveau second, un homme à la mine patibulaire qui répond au nom d’Aloïus Lensky, semble avoir remplacé l’équipage du professeur par des hommes à lui. Certains hommes de l’équipage précédent auraient même été empoisonnés à bord parce qu’ils devenaient trop gênants. Une fois en mer, Bob Morane s’ouvre au professeur de ses soupçons mais Lensky, qui surprend la conversation, les fait enfermer tous deux dans la cabine où, privés d’eau et de nourriture, ils n’auront d’autre choix que de se rendre à plus moins brève échéance. Un peu plus tard, dans la mer de Béring, Lensky, qui s’appelle en réalité Boris Lemontov, est accosté par une grande jonque dont le capitaine est le pirate chinois Li-Chui-Shan, un de ses patrons avant qu’il ne purge une peine de prison en Chine, prison dont il s’est évadé. Li-Chui-Shan et Lemontov font alliance pour se débarrasser de Bob Morane et du professeur Frost pour ainsi s’emparer du Mégophias. Mais voilà que ceux-ci réussissent à s’évader sur un canot (sans moteur parce que Lemontov avait, en quelque sorte, prévu le coup). Sans énergie propulsive, ils se laissent dériver sur l’océan, passent par un labyrinthe de geysers, assistent au passage au spectacle du mosasaure géant et échouent sur une île sur laquelle habitent une tribu apparentée aux Mongols. 

Après tout déboule… Bob Morane s’attire la sympathie du chef de la tribu en le guérissant d’une maladie grave. Une fois remis sur pied, le chef autorise notre héros à partir à la recherche de Lemontov avec une vingtaine d’hommes. Mais pendant qu’ils cheminent par voie terrestre, ce même Lemontov s'apprête à attaquer le village mongol par la mer. En arrivant sur les lieux, Bob Morane découvre les cadavres de Li-Chui-Shan et de ses hommes, rebrousse chemin et revient juste à temps pour défendre le professeur et les villageois de l’attaque de Lemontov. La lutte est serrée parce que Lemontov et ses hommes sont lourdement armés. Mais, vous l’aurez sans doute deviné, le serpent de mer aura raison de tout ce beau monde… Dans les romans de Bob Morane, le moins qu’on puisse dire, c’est que le hasard fait bien les choses.

Que penser de ce treizième Bob Morane ? Si la légende du serpent de mer s’avère intéressante, même pour les adolescents d’aujourd’hui, l’incursion dans le territoire nordique des Mongols, qualifiés de « barbares » à quelques reprises, manque de réalisme. Par ailleurs, ce roman marque l’entrée d’un personnage asiatique - un Chinois pour être plus précis - dans la série:  Li-Chui-Shan. La description qu’Henri Vernes en fait laisse présager l’arrivée prochaine de l’Ombre jaune, un personnage qui fera basculer les romans de Bob Morane du genre "romans d'aventure" à celui de fantastique et S.-F., et qui vaudra à l’auteur l’accusation de racisme envers les Asiatiques. Jugez-en par vous-même :

« Avec son visage jaune, son crâne rasé, sa bouche sans lèvres, au pli cruel, et ses yeux bridés à l’extrême jusqu’à n’être plus que deux fentes à peine ouvertes, il offrait l’image même de la cruauté froide, raisonnée. »  

Bon, calmons-nous. On est encore en 1956. Ce qui pouvait être toléré en ce temps-là ne le serait plus aujourd’hui, on est d’accord. Et puis il y a toujours place à l’interprétation, n’est-ce pas ? Les adolescents européens de la fin des années 1950 connaissaient encore très mal les populations de l’Extrême orient. Même chose en Amérique où ce que nous savions des Chinois se résumait au resto du coin... N’empêche, on peut comprendre qu’ils exerçaient une certaine fascination sur la jeunesse du temps.

Vernes, Henri. La croisière du Mégophias (Bob Morane 13). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956


2021-10-29

Christine Angot : Le voyage dans l'Est

Je n’avais jamais lu un roman de Christine Angot jusqu'à présent, une écrivaine qui n’a pas très bonne réputation. Très médiatisée, elle est à l’origine de quelques scandales. Elle sait aussi se montrer hargneuse, vindicative envers ceux et celles qui ne partagent pas son avis, comme d’autres écrivains, ou envers ceux qui lui ont nui, comme cet éditeur qui aurait refusé un de ses manuscrits. Peu importe les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Parfois, il vaut mieux faire le vide autour d’un auteur pour se concentrer sur le texte, seulement le texte. Ainsi, avant de commencer la lecture de ce roman, j’ai mis de côté tous mes préjugés et n’ai plus cherché à googliser cette autrice. Et ça a porté ses fruits…

Le voyage dans l’Est est un roman de haute tenue qui porte sur un sujet d’une indicible gravité : l’inceste. Personnellement, je ne sais pas ce que c’est que l’inceste. Je n’ai jamais vécu une pareille chose et, sauf erreur, je ne connais personne dans mon entourage qui l’ait vécu aussi. Mais je peux comprendre, du moins jusqu’à un certain point, le chamboulement intérieur que ça peut provoquer chez l'individu qui l’a vécu, surtout chez un individu d’âge mineur comme c’est le cas la plupart du temps. Imaginez, vous êtes en présence de la personne que vous aimez plus que tout au monde, celle qui a reçu le mandat naturel de vous prodiguer cet amour inconditionnel nécessaire à votre développement, à votre équilibre. Dans un texte sur les parents que vous pouvez lire sur mon site Web, j’ai écrit : 

« Pour ma part, si je ne rejette pas la notion de compétences parentales, je préfère parler d’amour parental, soit cet amour inconditionnel que les parents – mères et/ou pères – éprouvent pour leur enfant et qui est absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme parce que cet amour, que seul une mère ou un père peut donner, constitue l’unique amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne sauraient compenser qu’en une partie infinitésimale ».

La personne victime d’inceste n’a pas reçu cet amour-là, ce qui fait d’elle une personne à plaindre, une personne qui a droit à toute notre compassion. Mais comment l’exprimer, cette compassion ? Est-ce que dire les choses peut mettre un baume sur les plaies de la personne ayant vécu un inceste ? Pour Christine Angot, ce n’est qu’une mesure temporaire qui a son utilité mais qui ne saurait constituer une guérison, s’il s’avère possible de guérir d’un inceste, remarquez. Écoutons-la :

« J’utilisais les mêmes mots. L’ayant dit une fois, je pouvais le redire. Il y avait ceux qui savaient, ceux qui ne savaient pas. Ça ne changeait pas grand-chose. Les uns pensaient que j’allais bien, parce que je ne l’avais pas dit, les autres, parce que je l’avais dit. Dire n’a jamais été un enjeu. Ç’a été un moyen, au début, pour m’aider à ne plus voir mon père. Puis, c’est devenu un passage obligé. » 

Ces mots s’avèrent donc largement insuffisants pour expliquer, pour comprendre, et pourraient nous valoir le mépris de la victime elle-même. Au fond, on ne comprend pas, on n’est pas en mesure de comprendre. D’ailleurs, l’écrivaine nous le dit elle-même :

« J’ai pensé qu’il fallait avoir subi l’esclavage sous une forme ou sous une autre, avoir été asservi, pour comprendre ce qu’était l’inceste. Et que, quand le père démontrait, par cet acte, qu’il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n’avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait » 

Alors, pourquoi avoir écrit un roman sur l’inceste si on part de la prémisse que personne ne comprendrait ce vécu ? Parce que, justement, malgré ce qui précède, il s’avère tout de même possible de comprendre ce que l’héroïne de ce roman a vécu. Possible par la constitution d’une relation étroite entre l’auteur et le lecteur par le biais de l'œuvre. Je crois que c’est ce qu’a tenté de faire Christine Angot en écrivant ce roman intimiste qui s’efforce de reconstituer, parfois avec une précision chirurgicale, la relation incestueuse qu’elle a vécue avec son père. Elle a tenté de nous faire comprendre ce qui est, en raison de sa nature même, inénarrable. C'est le sens même du mot indicible que j’employais ci-dessus. Indicible, qui ne peut s’exprimer. Mais la littérature, qui échappe aux règles de la vie en société, permet cette expression. Elle contourne les discours creux des avocats qui, dans le contexte du système judiciaire, doivent traiter de ce phénomène. D'ailleurs à ce propos, la narratrice n'a jamais porté plainte contre son père. La crainte d'un non-lieu (qui signifie qui n'a jamais eu lieu, selon son interprétation) l'en a dissuadé.

La littérature a cette faculté de communiquer des émotions qu'aucun autre medium n'arrive à faire avec autant d'acuité. Et c'est précisément pour cette raison que Le voyage dans l’Est, qui raconte la relation incestueuse que l'écrivaine a entretenue avec son père de treize à seize ans, puis plus tard dans la vingtaine, s'avère un roman à lire, un roman salutaire qui fait avancer le lecteur dans sa compréhension du phénomène de l'inceste. 

Christine Angot. Le voyage dans l’Est. Flammarion, 2021


2021-10-01

Isaac Asimov : Les Cavernes d'acier

J’aime bien les romans d’Isaac Asimov. J’ai d’ailleurs entrepris la lecture de l’intégrale de ses œuvres. Depuis 2018, j’ai lu La fin de l’éternité, Les robots, Un défilé de robots, Face aux feux du soleil et quelques autres. Trois des ouvrages cités font partie du Cycle des robots, une suite romanesque qui compte six ouvrages en tout. Les Cavernes d’acier, dont je rends compte aujourd’hui, s’inscrit dans le même cycle.

À l’instar de Face aux feux du soleil, ce roman met en scène le détective Elijah Baley, commissaire de police de New York, et son associé Daneel Oliver, un robot humanoïde conçu par les Spaciens. Pour rappel, ou du moins pour ceux qui ne connaissent pas l’univers d’Isaac Asimov, les Spaciens sont un peuple constitué des premiers descendants des Terriens ayant colonisé d’autres planètes. Deux caractéristiques distinguent les Spaciens des habitants actuels de la Terre. La première tient en un usage intensif des robots dans leur vie personnelle et professionnelle. Or, les Terriens font montre d’une grande méfiance envers les robots. En fait, ils craignent que ceux-ci ne prennent leur place dans leur travail et, ce faisant, ils feraient d’eux des chômeurs et des citoyens inutiles qui ne bénéficieraient plus de certains privilèges comme l’obtention d’un lavabo dans leur appartement, des places réservées au restaurant communautaire, des sièges confortables dans les transports publics, etc. La deuxième caractéristique s’avère aussi importante que la première : les Spaciens vivent à l’air libre dans de vastes maisons alors que les Terriens habitent de petits appartements dans des mégapoles nichées sous des toits d’acier. Dans le roman, par exemple, la ville de New York compte plus de 20 millions d’habitants et s’étend sur près de 300 kilomètres, englobant l’actuel New Jersey. 

Voici un résumé succinct de ce roman qui, tout en revendiquant le genre S.-F., s’avère aussi un roman policier. Un Spacien est assassiné et, pour éviter un conflit ouvert entre les Terriens et les Spaciens, le directeur de la police, un dénommé Julius Enderby, confie l’enquête à l’inspecteur Elijah Baley. Il revient aux Terriens de résoudre l’affaire parce que le crime ne peut avoir été commis que par un Terrien. Pour ne pas être en reste, les Spaciens imposent à Baley de prendre le robot Daneel Oliver comme collaborateur. À l’instar des habitants, Baley n’aime pas les robots et il craint des ennuis, d’autant plus qu’il doit héberger Daneel dans son propre appartement. L’enquête se déroule donc sur fond de méfiance envers ce robot en particulier et les robots en général. Un groupuscule anti-robot, appelé les Médiévalistes, menace même leur sécurité. Pire, la propre femme d’Elijah Baley en serait membre… Et c'est dans ce climat malsain de quasi terrorisme anti-robot que se déroule l’enquête qui finira par aboutir, bien entendu, à la satisfaction de tous, sauf du coupable. Vous comprendrez qu’en raison de la nature policière du roman, je ne peux vous en dire plus… mais Asimov a bien fait les choses, je vous l’assure. 

Quand je lis des romans de science-fiction, j’aime bien m’arrêter sur la vision des auteurs du monde de demain. Dans Les Cavernes d’acier, publié en 1954, Asimov déplorait le caractère trop hiérarchisé de la société moderne, une société construite sur des privilèges accordés à certains et refusés à d'autres : « Les gens deviennent de jour en jour plus agacés par le système de classement de la population en catégories distinctes, plus ou moins privilégiées. Et, en toute honnêteté, Baley devait s’avouer qu’il partageait entièrement le sentiment des masses populaires sur ce point. Il affectait d’ailleurs, non sans satisfaction, de se considérer comme un homme du peuple ». Mais ce que déplore surtout l’auteur - et c’est une criante actualité -, c’est la surpopulation : « La population terrestre continuait à croître, et un jour viendrait, tôt ou tard, où, malgré tous leurs efforts, les grandes villes ne pourraient plus fournir à chacun de leurs ressortissants le minimum vital de calories indispensable pour subsister ».  Dans le roman, la population mondiale atteint huit milliards d’habitants… chiffre que nous atteindrons dès 2023 !

Il y a trop de monde sur la Terre, on le sait bien aujourd'hui et, en 1954, Asimov avait anticipé ce problème crucial pour l'avenir de la planète. Malgré tout, Isaac Asimov reste un optimiste. Dans sa conclusion, influencé par les Spaciens, Elijah Bailey estime que la sagesse commande aux Terriens de reprendre l’exploration spatiale afin de coloniser de nouvelles planètes… Une solution qui en vaut une autre... tant qu'elle reste dans le cadre d'un roman !

Issac Asimov. Les Cavernes d'acier, c1954, J'ai Lu, 1971. 


2021-09-01

Christophe Donner : Mes débuts dans l’espionnage

Après de gros romans comme Sourires de loup (Zadie Smith) et Sept mers et treize rivières (Monica Ali), il est bon de lire un roman court. En fouillant dans les rayons de la Grande bibliothèque du Québec (GBQ), j’ai  trouvé ce bouquin publié dans Libres, une collection de la Librairie Arthème Fayard destinée justement au récit avoisinant les cent pages. Au départ, j’ai cru qu’il était mal classé tellement j’avais l’impression qu’il aurait dû se trouver au rez-de-chaussée, là où sont diffusés les livres relevant de la littérature jeunesse. D’ailleurs, tout porte à croire que Mes débuts dans l’espionnage s’inscrit dans cette catégorie : la page couverture jaunâtre qui rappelle le cahier d’école, la dimension même du roman qui fait 109 pages, la page de garde qui reproduit un dialogue entre un jeune et son grand-père et, enfin, le titre même du roman qui fait plutôt accrocheur. Mais la première phrase du roman, assez déroutante, met à mal toutes ces hypothèses: « Ma mère a un beau cul, je pense ». Pas que ça, précise le narrateur un peu plus loin. « C’était une femme très belle. Non seulement son cul, mais le corps, le visage, elle s’habillait bien, se parfumait idéalement, le seul problème, c’est que je n’en profitais pas » (p. 12). Et voilà ce qui donne le ton à ce petit roman hors du commun, un récit qu’on ne sait trop où classer, justement, et que, par dépit, les bibliothécaires de la GBQ se sont résignés à laisser dans les « romans ».

Résumons donc ce récit plutôt enlevé. Le narrateur, un garçon de quinze ans, doit remettre une enveloppe à son grand-père qui vit à Genève. Sa mère est chercheure dans un institut scientifique, mais il sait bien qu’elle est espionne et travaille pour le compte des Russes. Un bel après-midi d’automne, il prend le train à la gare de Lyon. Un homme élégant s’assoit à ses côtés, un homme qu’il a déjà remarqué dans le RER. Il s’enferme alors dans les toilettes du train pour regarder des images d’homme dans une revue. Peu après, l’homme frappe à sa porte, lui demandant de lui rendre l’enveloppe. Il ouvre la porte, frappe l’homme à la tête et regagne sa place. À Genève, son grand-père l’attend. Le narrateur lui raconte les faits. Une fois à l’appartement du grand-père, celui-ci lui fait le récit de ses actions pendant la Résistance, et refuse de répondre aux questions du narrateur sur son père biologique… jusqu’à ce qu’il craque et lui avoue qu’il est mort alors qu’il avait dix-huit mois. Ému, mais libéré, le jeune homme fait une balade nocturne, rencontre un joggeur et a avec lui sa première relation homosexuelle. Coïncidence, le joggeur en question habite l’appartement juste au-dessus de celui du grand-père. Le jeune ado rentre au petit matin, se moque de son grand-père inquiet et reprend le train pour Paris. Mais dès qu’il débarque, sa mère lui dit que les choses se sont gâtées et qu’ils doivent s’installer à Saint-Pétersbourg. Le roman se termine par une visite du grand-père qui lui apporte un cadeau: des baskets toutes neuves qu’il a piquées « au pédé du dessus ».

Voilà donc l’histoire toute simple que nous raconte Christophe Donner, une histoire qui, en fin de compte, ne s’adresse pas du tout aux jeunes… à moins que vous ayez l’esprit ouvert au point d’initier votre jeune à l’homosexualité. Chose certaine, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce récit fort original et très bien écrit, dans un style vif et alerte. Sans crier au génie, je vous recommande vivement la fréquentation de cet écrivain que la lecture de Mes débuts dans l’espionnage m’a donné envie de connaître davantage.

Christophe Donner est né à Paris en 1956. Il est l’auteur d’une œuvre abondante dont une large part s’adresse à la jeunesse. Parmi ses romans les plus récents, citons L’influence de l’argent sur les histoires d’amour (2004), Bang! Bang! (2005), Un roi sans lendemain (2007), 20.000 euros sur Ségo (2009) et Vivre encore un peu (2011), tous parus aux éditions Grasset. En 2007, sa dénonciation du magouillage autour de  l’attribution du prix Renaudot  a fait grand bruit dans les milieux littéraires parisiens. 

Christophe Donner. Mes débuts dans l’espionnage. Paris, Fayard, 1996.

Octobre 2008, rév. 2021


2021-08-15

Henri Vernes : Bob Morane 12 - Le secret des Mayas

On s'en souviendra, à la fin de l'aventure précédente - Les Requins d'acier -, Bob Morane quitte San Francisco pour aller se reposer chez son ami Frank Reeves à Miami. Soudain, alors qu'il se prélasse dans le jardin de celui-ci, le professeur Clairembart se présente à la porte. Les deux compères sont heureux de retrouver leur vieil ami de La Galère engloutie. Aussitôt assis, un verre à la main, le professeur sollicite leur aide pour une expédition dans la jungle de Tobago, un pays imaginaire situé au sud du Mexique, il s'agit de retrouver Le livre d'or des Mayas, un document susceptible d'expliquer la disparition de ce peuple précolombien. Le problème, vous l’aurez deviné, est que ce document est fait en or, justement, de sorte qu’il risque de susciter les convoitises. Après discussion, Bob Morane se résout de partir avec le professeur Clairembart, mais Frank Reeves s'y refuse en raison de sa situation familiale. Toutefois, il financera l'expédition. Pour le seconder dans cette aventure, Bob fait finalement appel à Bill Ballantine, le géant roux dont il a fait la connaissance dans le premier épisode (voir La Vallée infernale). 

Le trio composé des deux aventuriers et du professeur se retrouvent à Ciudad Tobago, un pays tropical où il fait chaud et humide si j’en crois les descriptions qu’en fait Henri Verne. Rapidement un pépin se présente en la personne de Samuel Higgins, un homme attiré par l’or du Livre des Mayas. Dans la chambre de Bob Morane où il est entré sans autorisation, il a maille à partir avec notre héros qui le chasse comme un malpropre. Les choses n’en resteront pas là, lui lance-t-il avant de tirer sa référence. 

Dans les chapitres suivants, l’intrigue se déroule rondement, si nous pouvons nous exprimer ainsi après le crash de deux avions et d’une attaque de fourmis rouges… Toujours est-il qu’on se retrouve au milieu de la jungle de Tobago. Le trio va à la rencontre de la tribu Lacadon, des descendants des anciens Mayas. Bob Morane tente une approche par étape pour gagner l’amitié de Kirun, leur chef. Et ça marche car les Lacadons acceptent d'accompagner Bob Morane et ses amis jusqu’au pied de la montagne au sommet de laquelle se trouve l’emplacement qui abriterait le fameux Livre d’or. 

Au pied de la montagne, les Lacadons rentrent chez eux. Dans leur culture, cette montagne est sacrée et ils refusent d’aller plus loin. Nos amis doivent donc poursuivre l’aventure sans eux. Malheureusement, un tremblement de terre a obstrué la voie d’accès ; ils doivent se rabattre par la rivière, Bob Morane ayant aperçu un passage souterrain. Ils s’enfoncent donc dans les entrailles de la montagne, risquant la noyade à l’occasion. Alors que, malgré les obstacles, ils touchent au but, voilà qu’ils tombent sur une embuscade orchestrée par nul autre que Samuel Higgins. Accompagné par des métis sans foi ni loi, il tire sur nos héros qui se sont repliés derrière des rochers. Il les somme de se rendre et leur livrer l’emplacement du Livre d’or. 

De son côté, Bob Morane revient sur ses pas pour chercher un passage et, ce faisant, il tombe littéralement dans la fameuse galerie où se trouvent les géants de pierre au milieu desquels gît le Livre d’or des Mayas. Mais il n’est pas seul : il y a là Loomie, la jeune gardienne de la montagne… Bob sympathise avec elle et la convainc de l’accompagner. Ce n’est pas si simple car, comme l’écrit Henri Verne : « Les Lacandons sont les descendants des Mayas, ne l’oublions pas et, depuis Cortès et sa bande de ruffians, les blancs doivent occuper une place à part dans leur mythologie démoniaque…» 

Quand Bob et la jeune Lacadon arrivent sur les lieux, tous les métis sont morts et les Occidentaux, soit Higgins, le professeur et Bill Ballantine, ont disparu. Quand ils reviennent dans la galerie, ils assistent au spectacle de Cham, la grand-père de Loomie et, surtout, le grand prêtre des derniers Mayas. Cham s’apprête à offrir les victimes en sacrifice aux dieux. Visiblement, Higgins y passe… mais Bob Morane arrive à temps pour parlementer avec Cham. Un autre tremblement de terre, qui survient à ce moment, convainc Cham que les dieux ne sont plus favorables à ce sacrifice. « L’image de ce suicide collectif effrayait Morane. Il demeurait cependant bien dans l’esprit de ce peuple maya qui, sans cesse au cours de son histoire, semblait avoir été poursuivi par une terrible malédiction, jusqu’à se transformer en une race de bâtisseurs errants. » 

Pendant que Cham et ses derniers Mayas restent dans la montagne, prêts à mourir sous les pierres, nos héros rentrent à Miami en emmenant Loomis avec eux. Au dernier chapitre, ils sont tous rassemblés chez Frank Reeves dont l’épouse, Carlotta, s’est prise d’affection pour la jeune Acadon. Finalement, ils deviendront les tuteurs de l’adolescente. Quant au professeur Clairembart, il aura assez à faire pour déchiffrer les images du Livre d’or des Mayas que Morane a eu le temps de photographier. Notre héros, lui, est appelé vers d’autres aventures… Pour rassurer Loomie, qui se demande si elle est vraiment à sa place, il lui dit : « Le bonheur est partout, dit-il encore, car on l’emporte avec soi. Il suffit d’avoir une âme forte et des yeux émerveillés…» 

Ce douzième Bob Morane se situe dans la même veine que les précédents, mais il m’est apparu d’une qualité bien supérieure au onzième roman - Les Requins d’acier. L’intrigue est moins tissée d’invraisemblances et, même s’il y a de bons et de méchants Blancs, l’aspect manichéen du récit s’avère moins prononcé. Le lecteur constate la cupidité de Higgins, mais l’auteur n’en fait pas un psychopathe comme le personnage méchant des Requins d’acier, voire celui des Faiseurs de désert. Franchement, j’ai bien aimé Le secret des Mayas...même s’il ne nous est pas révélé ! 

 Vernes, Henri. Le Secret des Mayas (Bob Morane 12). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956

2021-08-01

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 2 - Crime de Quinette

Ce deuxième volume démarre sur les chapeaux de roues, si j'ose dire, car le jeune homme accueilli précédemment par Quinette (voir Le 6 octobre) aurait bien commis l'irréparable sur la personne d'une dame du quartier. C'est du moins ce qu'il en conclut en lisant la presse du matin qui relate la découverte du corps dix jours après les faits. Il réfléchit à ce qu'il convient de faire, à ce qu’il convient de dire si la police venait à l'interroger, mais il est interrompu par Juliette Ezzelin qui veut récupérer le livre qu'elle lui a donné à relier. Sa relation avec Augustin Leheudry, le jeune homme en question, s’avère complexe, troublante même. Pourquoi s’est-il impliqué autant dans cette affaire au point de rendre lui-même visite à la police en tant que témoin ? Sans doute pour pimenter sa vie routinière et sans éclat.

Au bout de quelques chapitres, l'auteur reprend l'histoire de Wazemme qui a commencé son nouveau travail de coursier pour Haverkamp, cet homme rencontré sur un champ de course au volume précédent. Dans un chapitre remarquable d'ingéniosité par sa description tout en sous-entendu, l'auteur raconte la perte de la virginité du jeune homme avec la dame du bus rencontrée au volume précédent.

Plus loin nous retrouvons la comédienne Germains Baader, la maîtresse de Gurau, le politicien aux prises avec un jeu de coulisses au gouvernement. Champcenais, ce noble qui a des intérêts dans le pétrole, tente une manœuvre avec ses associés afin d’influencer Gurau. Il ferait mieux de surveiller la comtesse, son épouse, qui fait l’objet d’une attention particulière d’un ami de longue date… Mais Sammécaud, là où les autres ont échoué, réussit à convaincre - ou plutôt à corrompre - Gurau de l’inutilité sociale de sa démarche envers les pétrolières.

Au trois quarts du roman, on retrouve les intellectuels en train de discuter de cette guerre que d’aucuns prévoient la portée : une guerre mondiale… Mais Sampeyre, le professeur à la retraite, et Clanricard, son disciple en quelque sorte, ont tendance à penser que le conflit se limitera à un conflit ouvert entre la Turquie et la Bulgarie. Cette pensée, trop optimiste pour être fondée, ne convainc pas tout le monde. Et on conclut : « Les philosophes modernes de l'histoire sont les plus grands malfaiteurs depuis l'Inquisition. Bossuet, bon, c'est fini. Mais Hegel et Marx ont remis ça. Eux et les journaux quotidiens, voilà les meilleurs auxiliaires des gouvernements pour l'écrasement des peuples. »

Jules Romains consacre aussi quelques lignes à la rencontre de Jerphanion et Jallez, deux jeunes normaliens qui deviendront amis au volume suivant. Déjà, on sent la fraîcheur de la jeunesse, la candeur de l’avenir qui se pose devant eux malgré cette guerre à venir.

Mais dans ce deuxième roman de sa série romanesque, Jules Romains accorde plutôt la place à Quinette qui, de plus en plus glauque, n’hésite pas à commettre l’acte ultime dans une scène - la scène finale du roman - digne des romans gothiques du XIXe siècle.

Que retenir de ce roman dont l’intrigue se déroule tout entier une semaine après le volume précédent, soit le 12 ou le 13 octobre 1908 ? Que du bien… Le monde de Jules Romains se met en place, un monde conforme aux préjugés de l’auteur sans aucun doute, mais un monde vivant qui va évoluer au fil des volumes subséquents.

Romains, Jules. Crime de Quinette (Les hommes de bonne volonté 2). Flammarion, c1932 

2021-07-15

Ivan Tourgueniev : Premier amour

Une bonne amie a commencé la lecture de ce petit roman, un classique russe du XIXe siècle que je n'avais jamais lu en mes vertes années, même si je vouais un culte aux écrivains russes, notamment à Dostoïevski. Afin que nous puissions échanger sur le sujet, j’ai décidé de le lire aussi, et je l’ai fait en moins de vingt-quatre heures tellement cet ouvrage s’est avéré passionnant. Et dire qu’il y a des gens qui ne lisent que les nouveautés...

Pour amorcer son intrigue, l’auteur procède d’une manière qui, sans être originale (de nombreux auteurs du XIXe siècle l’ont adoptée, notamment Balzac et Dumas, pour ne citer que ceux-là), a le mérite d’être toujours efficace : une histoire dans l’histoire, en quelque sorte. Voilà. Lors d’une soirée mondaine regroupant quelques amis, l’hôte invite chacun d’eux à raconter l’histoire du premier amour de sa vie. Pour la plupart, ça ne prend que quelques minutes... car leurs mariages arrangés depuis l’adolescence ont donné des unions heureuses ou, à tout le moins, durables, et il n’y a rien à en dire qui diffère de ce que tout le monde a vécu. Parmi le groupe, seul Vladimir Petrovich a connu un premier amour singulier… mais il hésite à le raconter, prétextant qu’il n’est pas un bon orateur. En conséquence, il demande l’autorisation de consigner ce souvenir dans un carnet qu’il lira à la prochaine soirée. Et c’est ainsi que le roman débute...

Outre ce préambule, Premier amour compte vingt-deux chapitres assez courts, de trois à cinq pages chacun (un indicateur commode pour ceux qui lisent ce bouquin en version papier, ce qui n’est pas mon cas, bien entendu). Nous sommes en 1833. Vladimir est un jeune garçon de seize ans qui accompagne sa famille à la campagne pour la saison estivale. La famille est propriétaire d’un domaine, à quelques kilomètres de Moscou, composé d’une résidence principale et de quelques dépendances, le tout sis au milieu d’un grand parc. Dans une villa défraîchie, non loin de la résidence du narrateur, la famille de la princesse Zassekine s’est installée aussi pour l’été. La princesse n’a qu’un titre pour se faire valoir… car elle est complètement ruinée et vit avec ses enfants et une domesticité réduite dans un état voisin de la misère. Mais ça n’empêche pas sa fille aînée, Zinaïda, d’avoir une suite de quatre ou cinq soupirants qui se sont entichés d’elle et qu’elle semble mener par le bout du nez. Vladimir, qui fait la rencontre de la jeune fille, succombe aussi à son charme et, bien entendu, en tombe immédiatement amoureux. Un amour douloureux, lancinant, obsédant. Un amour qui changera sa vie à tout jamais.

La jeune fille a vingt-et-un ans, Vladimir seize, ce qui constitue une différence d’âge non négligeable pour les mœurs de l’époque. Les trois ou quatre hommes qui tournent autour de Zinaïda sont aussi plus âgés pour la plupart. On peut donc comprendre que Vladimir soit fortement impressionné, d’autant plus que la jeune fille lui envoie parfois des signes encourageants, tout en affichant une attitude glaciale le lendemain. Ce jeu du désir typique d’une agace-pissette (expression québécoise qui signifie plus ou moins allumeuse en France) aurait bien fini par me fatiguer si ce n’était le style de l’auteur qui maintient un certain mystère sur le véritable objet de l’amour de Zinaïda et qui, par le fait même, nous entraîne dans une certaine spirale d’émotions qui explique bien pourquoi, quand on a commencé  ce récit, on ne peut pas le laisser en plan pour faire autre chose…

Je sais que vous trouverez le résumé du roman de Tourgueniev sur Wikipédia mais, fidèle à mes principes, je ne vous révélerai pas le dénouement de l’intrigue. Si vous n’avez pas la patience d’aller jusqu’au bout, vous n’avez qu’à vous adresser à monsieur Google. En revanche, je reste pantois devant le peu d’empathie que le narrateur témoigne pour sa mère, une femme trompée, voire maltraitée, par son mari, le père de Vladimir. Malgré tout ce qu’il inflige à la mère, mais aussi à lui-même, son fils, d’une certaine façon, Vladimir continue de lui vouer de l’admiration. Mais j’imagine que ça témoigne bien d’une époque qu’on espère révolue…

L’amour déraisonnable que d’aucuns désignent sous le vocable de passion ne vaut rien à l’individu. Ceux qui ont lu le philosophe René Girard savent bien que l’amour-passion est mimétique et qu’il se renforce aux contacts des autres, de ceux qui nous montrent du doigt ce qui est désirable. Aussi le désir est-il toujours médiatisé par un tiers, et le roman de Tourgueniev en est une illustration éloquente. D’ailleurs, Tourgueniev en vient lui-même à cette conclusion. Les deux personnages clés du roman connaissent des fins tragiques, mourant avant même d’atteindre la sérénité. Mais un premier amour est ce qu’il est, et ceux qui n’en ont jamais vécu de tels sont plus à plaindre que ceux qui s’y sont brûlés les ailes...

Tourgueniev, Ivan :  Premier amour, c1860