2021-07-15

Ivan Tourgueniev : Premier amour

Une bonne amie a commencé la lecture de ce petit roman, un classique russe du XIXe siècle que je n'avais jamais lu en mes vertes années, même si je vouais un culte aux écrivains russes, notamment à Dostoïevski. Afin que nous puissions échanger sur le sujet, j’ai décidé de le lire aussi, et je l’ai fait en moins de vingt-quatre heures tellement cet ouvrage s’est avéré passionnant. Et dire qu’il y a des gens qui ne lisent que les nouveautés...

Pour amorcer son intrigue, l’auteur procède d’une manière qui, sans être originale (de nombreux auteurs du XIXe siècle l’ont adoptée, notamment Balzac et Dumas, pour ne citer que ceux-là), a le mérite d’être toujours efficace : une histoire dans l’histoire, en quelque sorte. Voilà. Lors d’une soirée mondaine regroupant quelques amis, l’hôte invite chacun d’eux à raconter l’histoire du premier amour de sa vie. Pour la plupart, ça ne prend que quelques minutes... car leurs mariages arrangés depuis l’adolescence ont donné des unions heureuses ou, à tout le moins, durables, et il n’y a rien à en dire qui diffère de ce que tout le monde a vécu. Parmi le groupe, seul Vladimir Petrovich a connu un premier amour singulier… mais il hésite à le raconter, prétextant qu’il n’est pas un bon orateur. En conséquence, il demande l’autorisation de consigner ce souvenir dans un carnet qu’il lira à la prochaine soirée. Et c’est ainsi que le roman débute...

Outre ce préambule, Premier amour compte vingt-deux chapitres assez courts, de trois à cinq pages chacun (un indicateur commode pour ceux qui lisent ce bouquin en version papier, ce qui n’est pas mon cas, bien entendu). Nous sommes en 1833. Vladimir est un jeune garçon de seize ans qui accompagne sa famille à la campagne pour la saison estivale. La famille est propriétaire d’un domaine, à quelques kilomètres de Moscou, composé d’une résidence principale et de quelques dépendances, le tout sis au milieu d’un grand parc. Dans une villa défraîchie, non loin de la résidence du narrateur, la famille de la princesse Zassekine s’est installée aussi pour l’été. La princesse n’a qu’un titre pour se faire valoir… car elle est complètement ruinée et vit avec ses enfants et une domesticité réduite dans un état voisin de la misère. Mais ça n’empêche pas sa fille aînée, Zinaïda, d’avoir une suite de quatre ou cinq soupirants qui se sont entichés d’elle et qu’elle semble mener par le bout du nez. Vladimir, qui fait la rencontre de la jeune fille, succombe aussi à son charme et, bien entendu, en tombe immédiatement amoureux. Un amour douloureux, lancinant, obsédant. Un amour qui changera sa vie à tout jamais.

La jeune fille a vingt-et-un ans, Vladimir seize, ce qui constitue une différence d’âge non négligeable pour les mœurs de l’époque. Les trois ou quatre hommes qui tournent autour de Zinaïda sont aussi plus âgés pour la plupart. On peut donc comprendre que Vladimir soit fortement impressionné, d’autant plus que la jeune fille lui envoie parfois des signes encourageants, tout en affichant une attitude glaciale le lendemain. Ce jeu du désir typique d’une agace-pissette (expression québécoise qui signifie plus ou moins allumeuse en France) aurait bien fini par me fatiguer si ce n’était le style de l’auteur qui maintient un certain mystère sur le véritable objet de l’amour de Zinaïda et qui, par le fait même, nous entraîne dans une certaine spirale d’émotions qui explique bien pourquoi, quand on a commencé  ce récit, on ne peut pas le laisser en plan pour faire autre chose…

Je sais que vous trouverez le résumé du roman de Tourgueniev sur Wikipédia mais, fidèle à mes principes, je ne vous révélerai pas le dénouement de l’intrigue. Si vous n’avez pas la patience d’aller jusqu’au bout, vous n’avez qu’à vous adresser à monsieur Google. En revanche, je reste pantois devant le peu d’empathie que le narrateur témoigne pour sa mère, une femme trompée, voire maltraitée, par son mari, le père de Vladimir. Malgré tout ce qu’il inflige à la mère, mais aussi à lui-même, son fils, d’une certaine façon, Vladimir continue de lui vouer de l’admiration. Mais j’imagine que ça témoigne bien d’une époque qu’on espère révolue…

L’amour déraisonnable que d’aucuns désignent sous le vocable de passion ne vaut rien à l’individu. Ceux qui ont lu le philosophe René Girard savent bien que l’amour-passion est mimétique et qu’il se renforce aux contacts des autres, de ceux qui nous montrent du doigt ce qui est désirable. Aussi le désir est-il toujours médiatisé par un tiers, et le roman de Tourgueniev en est une illustration éloquente. D’ailleurs, Tourgueniev en vient lui-même à cette conclusion. Les deux personnages clés du roman connaissent des fins tragiques, mourant avant même d’atteindre la sérénité. Mais un premier amour est ce qu’il est, et ceux qui n’en ont jamais vécu de tels sont plus à plaindre que ceux qui s’y sont brûlés les ailes...

Tourgueniev, Ivan :  Premier amour, c1860

 

2021-07-07

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 1 - Le 6 octobre

Vous savez, j’ai bien failli entreprendre cette lecture au début des années 1980. Déjà, à cet âge, j’étais impressionné par cette suite romanesque de vingt-sept volumes dont l’auteur fait remonter l’histoire au 6 octobre 1908 (premier tome) pour la terminer le 7 octobre 1933 (vingt-septième tome). Pourquoi ai-je renoncé ? Sans doute étais-je intimidé par l’ampleur de la tâche. Ou tout simplement parce que je suis passé à autre chose, me disant sans doute que j’allais y revenir plus tard. Et ce « plus tard », c’est maintenant. Aujourd’hui, comme hier, Jules Romains n’est pas un écrivain très en vogue. Un de plus qu’on a oublié. Je ne prétend pas le faire connaître de nouveau, mais j’ai bien l’intention de passer à travers cette œuvre immense qui dépeint la vie de dizaines de personnages à Paris sur une période de vingt-ans. Si je n’y arrivais pas, les lecteurs de ce billet en seront les premiers informés.

Dans la présentation à cette œuvre, Jules Romains explique sa « doctrine » littéraire appelée unanimisme, soit une doctrine « selon laquelle l'écrivain doit exprimer la vie unanime et collective de l'âme des groupes humains et ne peindre l'individu que pris dans ses rapports sociaux » (Wikipédia). Par cette œuvre, il cherche donc à dépeindre la vie collective d’un certain nombre de personnes pendant une période de temps donné. C’est un peu ce que Balzac a cherché à faire aussi avec sa Comédie humaine, tout comme Émile Zola avec ses Rougon-Macquart, mais l’un comme l’autre n’a pas créé la même unité romanesque que Jules Romains avec ses Les hommes de bonne volonté. À tout le moins, c’est ce que l’écrivain affirme dans sa préface et, au terme de cette première lecture, j’ai plutôt tendance à lui donner raison.

Le premier tome s’intitule justement Le 6 octobre. Il s’agit en quelque sorte d’une mise en place du décor (essentiellement Paris) et des personnages. En effet, chaque chapitre est prétexte à nous en présenter un. Il y a Germaine Baader, la comédienne de théâtre qui joue le personnage de la femme entretenue, maîtresse du député Ducau. Viennent ensuite deux familles plus ou moins bien nées : les Saint-Papoul et les Champcenais. On ne sait peu de choses sur elles dans le cadre de ce premier volume, si ce n’est que monsieur Champcenais éprouve une certaine gêne en face des conflits sociaux, comme une distance, une incompréhension, alors qu’il est lui-même partie prenante en tant que patron. Puis on fait la connaissance de Jerphanion, le fils d’un paysan qui monte à Paris, le cœur rempli d’espoir. Et c’est le tour de Wazemmes, l’apprenti et garçon de course, un orphelin qui habite chez son oncle ouvrier. L’auteur nous présente aussi Sampeyre, professeur à la retraite, et son disciple, Clanricard, instituteur. Et Juliette, enfin, la jeune dactylographe, sans parler de Quinette, le relieur qui risque de nous entraîner dans une sale histoire.

Ainsi, chapitre après chapitre, Jules Romains décrit ses personnages en action dans ce Paris du 6 octobre 1908. Une belle journée à peine ternie par les nouvelles des journaux qui relatent des événements inquiétants:  l’indépendance de la Bulgarie, les ambitions de l’Autriche-Hongrie qui piétinent les plates-bandes de la Turquie dont l’empire rétrécit à vue d'œil, sans compter la Triple Entente (France, Angleterre et Russie) de plus en plus en froid avec la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie et Italie). Bref, on commence sérieusement à craindre une guerre. À tout le moins, on en parle beaucoup, surtout chez les intellectuels comme Sampeyre et chez le député Ducau. Pour le moment, certains y croient, d’autres non.

Parmi ces personnages, deux sortent du lot : Quinette, le relieur, et Wazemmes, le jeune apprenti. Le plus étrange des deux est sans conteste Quinette, le relieur. Il s’est procuré par correspondance une ceinture supposée redonner de l’énergie à ceux qui souffrent de dysfonction érectile ou qui ont tout simplement perdu l’appétence sexuelle. Ce Quinette tient une boutique dans le quartier du quai de Javel. Sa femme l’ayant quitté depuis longtemps, il vit seul et sa vie se résume à des chimères, des rêves d’inventions qui ne mènent nulle part. Mais son goût de vivre se ranime soudain quand un jeune homme fait irruption dans sa boutique, les mains et les vêtements tachés de sang. Il lui vient en aide tout en exigeant de le rencontrer le soir près de l’église Saint-Paul.

Si Quinette est étrange, Wazemmes s’avère plutôt sympathique. Le jeune homme, en faisant une course pour des collègues de l’atelier de peinture, rencontre monsieur Paul, un homme sérieux qui décide d’en faire son second. On ne comprend pas trop à quelle fin encore… En rentrant chez lui, le jeune homme de seize ans se fait séduire par une dame bien mise dans le bus. Elle l’invite chez elle le soir même et le jeune homme, qui se dérobe à l’attention de son oncle, s’y rend sans comprendre pourquoi une élégante femme d’âge mûr lui manifeste autant d’intérêt. Cette expérience, que le jeune homme vit dans cet appartement coquet - et qui serait immanquablement considéré comme un acte de pédophilie aujourd’hui - le laisse pantois, car il ne saurait dire s’il est satisfait ou non, heureux ou malheureux. Un sentiment que résume bien la dernière phrase de ce roman : « Pour profiter de tout ce qu'il aurait besoin de sentir ce soir en même temps – c'est la première fois qu'il lui vient une pareille idée, la dernière fois aussi, peut-être – Wazemmes entrevoit avec étonnement qu'il lui faudrait une âme plus spacieuse que la sienne. »

Que penser de ce premier tome de cette série romanesque ? C’est bien, très bien même, car ce roman nous permet de plonger dans une période révolue d’un pays que la Première Guerre mondiale transformera à tout jamais. Tous les historiens vous le diront : le XXe siècle débute en 1918, après cette Guerre qui a fait vingt millions de morts et autant de blessés. Mais n’allons pas trop vite ! Ce premier tome ne raconte qu’une seule et unique journée de l’année 1908 : le 6 octobre. À cet égard, le  chapitre 18 vaut à lui-seul le détour. Il s’intitule Présentation de Paris à cinq heures du soir. Comme son titre l’indique, il présente un instantané d’un moment précis de la vie des habitants d’une capitale européenne. Dans ce seul chapitre, Jules Romains passe en revue quasi tous ses personnages pendant que le soir tombe. C’est absolument magnifique.

On se revoit au tome 2 - Crime de Quinette - dont les événements se déroulent aussi en 1908. On en apprendra sans doute davantage sur le destin de l’étrange Quinette et des aventures sentimentales du jeune Wazemmes.

Romains, Jules.  Le 6 octobre (Les hommes de bonne volonté 1). Flammarion, c1932



2021-07-01

Vincent Delecroix : À la porte

Vincent Delecroix est un philosophe spécialiste de Soren Kierkegaard. À l’instar des philosophes français des années 1960 (Sartre, Camus, Beauvoir, etc.), il a la bonne idée d’écrire des romans. À la porte est un de ceux-là.

L’histoire débute par un incident somme toute banal. En reconduisant un jeune universitaire venu lui demander conseil, un vieux professeur se retrouve sur le palier alors que la porte de son appartement se referme derrière lui. Bien entendu, ses clés sont à l’intérieur, de sorte que le septuagénaire se retrouve littéralement à la porte. Cette insignifiante mésaventure va se transformer au fil des pages en une odyssée décisive pour le professeur à la retraite.

En effet, que peut faire un vieux professeur de philosophie irascible quand il se retrouve à la porte de chez lui un dimanche matin ? Alors que l’attend un article sur le Phédon de Platon qu’il a laissé en plan, et dont il espère reprendre la rédaction dès qu’il aura réintégré son appartement, il erre dans les rues ensoleillées de son quartier, après avoir eu maille à partir avec son concierge qui a refusé de lui ouvrir sa porte, prétextant qu’il était en congé. Dehors, il s’arrête bientôt à la terrasse d’un café pour manger à son aise des crustacés, profitant finalement de cet accroc au quotidien. Mais, au moment de payer l’addition, l’agressivité du garçon, qui le connaît bien pourtant en tant qu’habitué de cet établissement, laisse éclater la dureté du monde. C’est là qu’émerge le souvenir de ses deux enfants morts dans un accident de la route pendant que les voitures filaient à toute allure. Aucune d’entre elles n’avait daigné s’arrêter pour s’enquérir de leur état. Dureté du monde, donc, mais aussi cruelle ambivalence des choses. De ces choses aussi banales que les portes, par exemple, « car ce qui s’ouvre est aussi ce qui se ferme ». Ainsi cette limite, d’habitude si protectrice, qui annonce normalement le chez-soi et prépare le plaisir de se retrouver en soi-même, devient ce qui empêche d’y accéder, une trahison, un retournement de valeur, une inexplicable mutation qui dévoile soudain la nature réelle et ambivalente des choses.

Visiblement perturbé, le vieil homme poursuit son chemin, ne rencontrant qu’obstacles sur sa route, lesquels deviennent vite le prétexte à un vaste règlement de compte avec un monde exténué par le vide. Ainsi les journalistes, « très exactement le degré le plus bas de la réflexion et du savoir », en prennent pour leur grade. Même chose pour la société contemporaine dominée par les technologies de l’information et de la communication qui prétendent faire de ce monde un village global où « maintenant tout le monde communique et se rapproche, tout le monde s’invite et se loge les uns chez les autres » alors qu’il se produit exactement le contraire: absence de communication, fragmentation irrémédiable de la communauté. 

Hanté par ses souvenirs, le vieux professeur prend conscience de sa solitude qu’il n’a jamais ressentie avec autant d’acuité jusqu’alors. En déambulant dans les rues, il éprouve du dégoût pour un monde qui court à sa perte aussi sûrement que lui. Car pourquoi « continuer à écrire des livres, et qui plus est, des livres de philosophie, de vrais livres, pas ces ragoûts insipides actuels concoctés avec des produits courants et bon marché ? Qui est-ce que cela pourrait encore instruire ? Et qui peut encore s'intéresser à la pensée, cette chose difficile et fragile, cette chose inutile et nocive pour le monde tel qu'il est ? »

À la porte est un roman  « philosophique », un livre, donc, qui n’est pas nécessairement facile à lire mais qui demeure néanmoins d’une grande sensibilité car le héros, ce vieux philosophe discordant, dans son errance de quartier, rencontre son père, puis ses enfants décédés, revoyant ainsi des morts plus vivants que les vivants. Ces détails ajoutent une dimension éminemment humaine à un récit qui évite le piège du roman à thèse. Vincent Delecroix est un philosophe, certes, mais c’est aussi un très bon romancier.

Né en 1969, Vincent Delecroix enseigne la philosophie dans un établissement d’enseignement à Paris et, à ce titre, a publié quelques essais sur son philosophe de prédilection, Soren Kierkegaard. Côté romans, outre À la porte, il est l’auteur de Retour à Bruxelles (Actes Sud, 2003), La preuve de l’existence de Dieu (Actes Sud, 2004), Ce qui est perdu (2006) et La Chaussure sur le toit (Gallimard, 2007). Son roman Le tombeau d’Achille a remporté le Grand prix de littérature de l’Académie française en 2009.

Vincent Delecroix. À la porte. Paris, Gallimard, 2004.

Octobre 2007, rév. décembre 2021


2021-06-21

Henri Verne : Bob Morane 11 - Les Requins d'acier

Ce onzième Bob Morane débute alors que notre héros se trouve à bord du South-Dakota, un paquebot qui fait route vers San Francisco en provenance de la Polynésie. 
Tranquillement installé dans un transat face à la mer, Bob Morane lit un article de journal relatant des évènements autour d'une série d'attaques de pirates dans le sud du Pacifique. Comme il fallait s'y attendre, quelques heures plus tard, il en est lui-même victime et, en tentant de résister, il reçoit une balle en pleine poitrine. Il est hospitalisé à San Francisco une quinzaine de jours. Pendant sa convalescence, il reçoit la visite d'Al Lewison, un haut responsable du Trésor américain. Avant qu'on lui tire dessus, Bob Morane a pu voir le visage du chef des pirates, ce qui le mettrait en danger. Lewison lui demande de collaborer, mais Morane refuse, n'ayant pas l'habitude de se mettre au service des assureurs et des banques… Lewison repart, déçu.

Mais les choses n'en restent pas là, on s'en doute bien. Le soir même, Bob Morane est victime d'un attentat qui aurait pu lui coûter la vie. Il rappelle donc Lewison pour lui annoncer qu'il participera à l'opération. Il s'embarque à bord d'un paquebot en direction de l'Australie, prêt à servir d'appât aux pirates, mais rien ne se passe, se sorte qu'il renonce à poursuivre et prend un vol pour Singapour, ayant reçu une demande de reportage de la revue Reflets pour laquelle il travaille à l'occasion. Mais il s'agit d'un piège : il est kidnappé par les pirates et conduit à bord d'un sous-marin qui chemine jusqu’au repaire des forbans, quelque part sur un atoll du sud du Pacifique. Pour survivre, il accepte de travailler pour le chef, l’homme aux yeux glauques, jusqu’à ce qu’il puisse trouver le moyen de s’évader. Il le fera, bien entendu, avec la complicité d’un dénommé Lawson, un pirate repenti. Ensemble, ils font sauter la voûte souterraine contenant l'arsenal des bandits, mais Bob réussit seul à s’enfuir, non sans difficulté, par ailleurs. Il finit sa course tout seul sur l'îlot voisin, étant persuadé de la mort du chef lors d’une rixe sous-marine. Au bout d’une dizaine de jours d’une vie à la Robinson, il est ramené sur une île habitée de Polynésie et rentre à San Francisco retrouver Lewison. Celui-ci le prévient qu’il court certains risques, car on ne sait pas si toute la bande a été éliminée. Bob n’y croit pas, mais est tout de même victime d’un chauffard qui lui vaut un deuxième séjour à l’hôpital. De nouveau libéré, il tombe de nouveau dans un piège et se retrouve sur le bateau de luxe d’un magnat de la presse mais, cette fois-ci, Lewinson intervient et tout le monde est sauvé, à l’exception du chef véritable des pirates qui est arrêté. Bob Morane ne peut quitter les États-Unis avant le procès. Il va se reposer chez son ami Frank Reeves, cet Américain qu’il a côtoyé au cours des deux premiers épisodes de cette série : La Vallée infernale et La galère engloutie.

Que penser de ce onzième Bob Morane ? Très honnêtement, il est d’une piètre qualité par rapport aux précédents. L’intrigue est tellement mince qu'elle nous devient vite indifférente. Quant au personnage du chef des pirates, il a si peu de consistance qu’on se demande bien quelles sont ses motivations. Et puis trop de chapitres sont consacrés à la fuite de notre héros aux prises avec des bandits. Même l'entêtement de Bob Morane à ne pas tenir compte des appels à la prudence de Lewison sont difficilement compréhensibles pour le lecteur, adolescent ou pas.  Ça devient lassant… Même l’aspect documentaire - géographique, notamment - s’avère décevant : le jeune ado des années 1950 n’a pas appris grand-chose en lisant ce roman… Ni sur la Polynésie ni sur les prouesses techniques de l’aéronautique sous-marine. 

J'espère un peu mieux de la prochaine aventure… Parlant d’aventure, je termine cette note de lecture par une citation d’Henri Vernes : « Mais ce n’était guère dans l’espoir de nouvelles aventures que Bob demeurait car, mieux que quiconque, il savait que l’aventure ne se cherche pas, qu’elle fond au contraire sur l’homme de façon imprévisible en empruntant les imprévisibles voies du hasard… »

Voilà qui rachète ce roman légèrement bâclé...


Vernes, Henri. Les requins d’acier (Bob Morane 1). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1955


2021-06-07

Perry Rhodan 3 : La milice des mutants

Nous sommes toujours en 1971. Au dernier épisode, souvenez-vous, Perry Rhodan et son équipe se sont retrouvés piégés au plein milieu du désert de Gobi, siège de la Troisième force. La coalition mondiale a fait tout ce qui est en son pouvoir pour détruire cet empêcheur de tourner en rond. Protégé par un champ de force, une autre invention géniale des Arkonides, le nouvel État a tenu le coup. Qu’arrive-t-il maintenant ? Afin de permettre à Krest et à Thora de regagner leur planète, Rhodan et ses amis doivent aider ceux-ci à construire un navire spatial assez autonome en énergie pour traverser plusieurs galaxies jusqu’à Arkonis. Les premiers chapitres de ce troisième volume (qui correspond aux fascicules cinq et six de l’édition allemande) montrent d’ailleurs Taco, ce mutant téléporteur gagné à la cause de la Troisième force, en train de négocier l’achat de matériel aux États-Unis. Honnêtement, les auteurs auraient pu faire l’économie d’un chapitre ou deux… pour se concentrer sur la trame principale !

Nos deux héros, Perry Rhodan et Bully, ont droit à une seconde séance à l’indoctrinateur, ce qui leur permet d’acquérir des connaissances prodigieuses. Puis ils partent sur la lune en chaloupe, ce petit navire spatial des Arkonides, pour essayer de récupérer du matériel du navire spatial détruit par les forces coalisées à l’épisode précédent. Mais voilà que Krest leur demande de revenir à la navette de toute urgence. La navire détruit par la coalition aurait envoyé des signaux de détresse jusqu’à Arkonis avec pour conséquence que des navires robots arkonides vont vraisemblablement détruire la Terre en signe de représailles… Sans tarder, Perry Rhodan revient sur la Terre pour prévenir les humains de ce danger imminent. Il y parvient sans peine, puis réussit à s’infiltrer au poste de commandant de la coalition basé au Groenland. Résultat des courses : la Terre se tient prête à faire face à la musique. Mais les choses se compliquent : un navire d’une autre planète, probablement une planète rebelle, se pose sur la Lune. Il s’agit des Fanthas, une espèce non humaine dont on ignore tout…  sauf que Perry Rhodan et Bully réussissent à pulvériser leur navette spatiale lors d’une seconde virée sur la lune. Une victoire, même si on s’accorde à penser qu’elle sera de courte durée. De retour sur Terre, la coalition mondiale reconnaît la Troisième force comme un État souverain. La Terre n’est plus une planète divisée… mais une seule et même entité prête à lutter pour sa survie dans l’univers galactique. Là-dessus, nos héros ont réussi un exploit indirect : ils sont à l’origine de la création de la Confédération des États de la Terre, appelée aussi, quelques dizaines de pages plus loin, les États-Unis de la Terre.

Entretemps, Perry Rhodan avoue son amour à Thora, ce qui ne change pas grand-chose à leurs relations qui demeurent plutôt distantes, pour ne pas dire glaciales. Mais le héros - faut-il le dire ? - n’a pas vraiment d’état d’âme en général, et assez peu d’humour aussi. Il a une mission à accomplir - sauvegarder l’existence de la Terre et sa civilisation - et il s’efforce de l’accomplir du mieux qu’il le peut. Pour le moment, il faut solidifier la Troisième force en dotant le nouvel État d’un ministre des Finances et d’une milice. Pour les finances, on va chercher Homer G. Adams, un génie de la Bourse qui vient de tirer quatorze ans de prison pour diverses opérations financières plus ou moins frauduleuses. Pour la milice, on souhaite les meilleurs des citoyens terriens : des mutants. Taka et Klein réussissent à en obtenir treize, ce qui s’ajoute aux quatre autres ayant rejoint la Troisième force au volume précédent. 

Pendant que la Troisième force se constitue en tant qu’État à la gouvernance particulière (un régime collégial basé sur des élites (on est loin de la démocratie parlementaire)), la Terre subit une autre attaque, celle des Vams, un groupe aussi rebelle que les Fanthas qui a le pouvoir s'emparer du cerveau des ses ennemis pour les téléguider. Rien de très réjouissant… La suite palpitante de cette série rocambolesque au tome 4.

Que dire de La milice des mutants ? Certes, l’histoire se complexifie et se densifie par rapport aux deux volumes précédents, mais ce n’est pas sans conséquence sur la trame du récit qui se déploie autour de trois récits parallèles : l’achat de matériel nécessaire à la construction de la navette spatiale (qui n’est toujours pas terminée, d’ailleurs), la mise en place d’un ministère des Finances destiné à permettre à la Troisième force d’acheter l’espace en plein désert de Gobi et le recrutement des mutants. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est un peu particulier comme scénario et on a parfois l'impression que ça part dans tous les sens ! Quant à la vraisemblance, elle n’est pas toujours de mise, mais n'oublions pas que nous sommes dans un Space Opera interminable ! Ne soyons pas trop sévère, et attendons de voir ce que nous réserve le quatrième volume : Bases sur Vénus.


K.H. Scheer et Clark Carlton. La Milice des mutants (Perry Rhodan 3), c1961, 1966 pour la traduction française.


2021-05-21

Henri Verne : Bob Morane 10 - La Vallée des brontosaures


Si La Griffe de feu se déroulait en Centrafrique, il fallait néanmoins le déduire alors que, dans ce dixième roman de la série Bob Morane, ce pays d'Afrique centrale est clairement identifié, même s’il  ne s’agit toujours pas du même pays. En fait, nous sommes en territoire britannique, probablement en Ouganda, dans une ville fictive à la lisière de la jungle appelée Walambo. Mais tout ça importait peu pour le lecteur adolescent des années 1950 qui, lui, avait juste besoin de se sentir dépaysé dans cette Afrique mythique à la nature sauvage, une Afrique peuplée de tribus aussi primitives que sanguinaires… Bref, on est sans nul doute dans le pays de Tarzan ou de Jim la Jungle. 

Mais ce dixième Bob Morane apporte surtout une nouveauté par rapport aux romans précédents. En effet, pour la première fois, l'auteur fait d'une femme un personnage important dans son histoire : Leni Hetzel, la fille d'un paléontologue autrichien qui souhaite laver la réputation de son père. Celui-ci aurait découvert des squelettes d’animaux préhistoriques dans une vallée peu accessible, une découverte qui aurait été mise en cause par des archéologues américains. Aussi, la jeune femme souhaite se rendre dans cette vallée afin de démontrer au milieu scientifique qu’elle existe vraiment et qu’on y trouve les ossements en question. Mais pour se rendre dans cette vallée, il faut traverser le territoire des hommes-léopards, une tribu qui n’apprécie pas la présence des blancs, et avec raison, sans doute, quand on voit la piètre qualité morale des Européens qui trafiquent ivoire et diamants dans le secteur. Parmi ceux-ci, l’auteur nous en offre un bel échantillon avec Peter Bald, un alcoolique du nom de Crest qui lui sert d’homme de main, et Brownsky, un trafiquant peu recommandable. Et compte tenu qu’Allan Wood, l’ami que Bob Morane est venu retrouver pour un safari photo, refuse d’accompagner Miss Hetzel, craignant pour sa vie et pour celle des porteurs, celle-ci n’a d’autre choix que de se tourner vers ces forbans.

Bob Morane est inquiet pour Lena Hetzel. Alors, tout en partant en safari avec Wood et M’Booli, il suit les traces de la jeune femme, car ils se doutent bien que ce ne sont pas les ossements qui intéressent ces hommes, mais plutôt des diamants dissimulés dans une grotte de cette fameuse vallée. Sur la route, ils tombent sur le cadavre de Crest, vraisemblablement tué par les Bakubis, les hommes-léopards. Conscient de son retard sur l’équipe de miss Hetzel, et de plus en plus inquiet, Bob Morane prend la liberté d’aller à la rencontre de Bankutûh, chef des Balébélés. Avant d’accéder au territoire interdit, il sauve la vie au fils du sorcier aux prises avec des babouins géants, ce qui constitue son passeport d’entrée… Notons que ce n’est pas la première fois qu’Henri Verne recourt à ce moyen pour s’attirer la sympathie des autochtones au profit de son héros. Il l’a fait dans La Vallée infernale, Sur la route de Fawcett et Les Faiseurs de désert.) Bien entendu, Bankutûh autorise Bob Morane et son équipe à traverser ses terres afin de lui permettre d’arriver avant Lena Hetzel à la rivière Sangrah, porte d’entrée de la vallée des brontosaures. 

À partir de là, tout déboule… Leni Hetzel et ses vilains compagnons sont capturés par les hommes-léopards, puis délivrés par Bob Morane à l’exception de  Brownsky qui n’a pas survécu aux rites sacrificiels des Bakulis. Poursuivis par ceux-ci, nos héros réussissent à s’enfuir dans la forêt, mettant le feu derrière eux pour retarder les hommes-léopards. Aux prises avec la faim, Bob Morane part à la chasse tandis que Lena, Allan et M’Booli (Peter Bald s’est enfui de son côté) l’attendent sur un plateau. Seul, Bob Morane poursuit sa route, tue une antilope pour se nourrir et affronte à lui seul le terrible chipekwe, nom donné par les Africains à un type de saurien géant. Et sans trop s’en rendre compte, il aboutit dans la vallée des brontosaures, une cavité remplie de fossiles d'animaux préhistoriques. Au fond de cette vallée, il découvre une grotte dans laquelle les diamants sont posés à côté d’un squelette humain. Malheureusement pour lui, Peter Bald le rejoint et menace de le tuer… avant qu’il soit lui-même empalé par une sagaie bakulie… À la fin, Bankutûh et ses sujets mettent les hommes-léopards en déroute et accompagnent les rescapés sur la route de Walambo, là où leurs chemins se séparent. Et tout est bien qui finit bien : les méchants sont morts, les Balébélés préservent leurs traditions, Allan Wood épouse Leni et Bob Morane va enfin faire son safari-photo avec M’Booli, le fidèle Africain au service de son ami.

Que doit-on penser de cette nouvelle aventure de Bob Morane ? Personnellement, je la trouve meilleure que les précédentes. L’intrigue se complexifie, les personnes aussi. Bien entendu, nous sommes toujours en pleine période coloniale, et il vaut mieux ne pas s’arrêter à l’image de l’Afrique véhiculée par Henri Verne. Certes, tout n’est pas noir, mais on sent clairement que ce continent vit sous le joug des nations européennes. Par ailleurs, la présence d’une femme (Leni Hetzel) dans le récit ajoute un plus… Une femme courageuse, somme toute, qui finira par épouser Allan Wood, l’ami de Bob Morane. Pourquoi pas notre héros ? L’aventure est un sacerdoce, ne l’oublions pas…

Henri Verne. La Vallée des brontosaures (Bob Morane 10). Éditions Gérard et Cie, c1955

Mars 2011


2021-05-07

Alphonse Piché : poèmes (1946-1968)


 C’est en parcourant une anthologie (Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise, Typo 1996) que j’ai découvert le poète Alphonse Piché. Dès les premières strophes, j’ai été séduit par les poèmes de cet auteur qui ont pour objet des questions de portée universelle comme les inégalités sociales, le sens de l’existence humaine, la vieillesse et la mort, etc.

Le présent ouvrage réunit les quatre premiers recueils de poèmes publiés par Alphonse Piché: Ballades de la petite extrace (1946), Remous (1947), Voies d’eau (1950) et Gangue (1968). C’est sans doute dans le premier recueil – Ballades de la petite extrace – qu’Alphonse Piché donne à ses poèmes une portée résolument sociale, prenant pour objet la vie difficile du petit peuple de Trois-Rivières à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Parmi les quelque quarante poèmes que compte ce recueil, citons La vieOffrandePrièreLes ruesEn guerre, Les «Toppeux» et, bien sûr, Petite extrace, texte inaugural qui se termine par:

Pâles commis, menu fretin
Aux gros poissons les grandes eaux
Sachons rester dans le bassin
Aux petits chiens les petits os

Remous, le deuxième recueil, témoigne de la maturité du poète qui maîtrise de mieux en mieux son art. Il s’ouvre avec Bornes, un superbe poème qui débute par  « Nous ignorons la paix étale de la plaine » et se termine par la strophe suivante :

Incline ton caprice, ô passant éphémère!
Sur l’arbuste tiré de la ronce et la nuit:
L’ombre qui dort en toi est la rosée amère
Qu’il lui faut assécher pour te livrer ses fruits

Quant au recueil intitulé Voies d’eau, la trentaine de poèmes qui le composent ont pour thème la méditation poétique d’un homme au fil de l’eau. Il s’agit en quelque sorte des poèmes maritimes d’Alphonse Piché qui ne dédaignait pas naviguer sur les eaux du Saint-Laurent. Enfin, dix-huit ans plus tard, l’auteur fait paraître Gangue, un petit recueil dont les poèmes sont plus obscurs, plus pessimistes aussi, des poèmes où les thèmes de la vieillesse et de la mort sont abordés en toute lucidité, l’auteur sachant pertinemment que la lutte contre la finitude s’avère un vain combat.

Bien que né à Chicoutimi en 1917, Alphonse Piché vit toute sa vie à Trois-Rivières où ses parents s’installent alors qu’il n’a pas encore deux ans. Après des études jamais complétées au séminaire Saint-Joseph de cette ville, il gagne sa vie en pratiquant divers métiers: commis de chantier, vendeur, comptable, agent d’assurances, etc. Mêlé très tôt au milieu littéraire local, il côtoie notamment les poètes Clément Marchand, Albert Tessier, Raymond Douville, Hervé Biron, Adrienne Choquette et Auguste Panneton. Il meurt en 1998 à l’âge de quatre-vingt et un ans. Son œuvre lui vaut de nombreux prix littéraires dont le Prix du Gouverneur général du Canada dès la parution de Poèmes (1946-1968) en 1976.

Outre les quatre recueils réunis dans Poèmes (1946-1968), Alphonse Piché a publié d’autres ouvrages dont Dernier profil (1982), Sursis (1987) et Néant fraternel (1991). Aucun site Web n’est entièrement consacré à ce poète, mais on trouvera des informations complémentaires en consultant Espace poétique, le site personnel de l’écrivaine Huguette Bertrand. Pour les mordus, on peut toujours se rendre au centre d’archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Trois-Rivières où est conservé le fonds Alphonse Piché (P19).

Piché, Alphonse. Poèmes (1946-1968). Montréal, L’Hexagone, 1976

Juillet 2006, rév. 2010, 2021