2022-05-01

Louis Aragon : Les cloches de Bâle (Le Monde réel 1)

Le Monde réel est le titre qu’a donné Louis Aragon à son projet romanesque de construire une œuvre visant à décrire la faillite de la société bourgeoise à la veille de la Première Guerre mondiale, une des pires tragédies qu’a connu le monde depuis que le monde est monde avec près de vingt millions de morts. Si Les hommes de bonne volonté de Jules Romains repose sur l’unanimisme comme procédé littéraire, visant à illustrer toutes les composantes d’une société à un moment donné de son histoire, Le monde réel s’efforce de faire de même, mais en s’appuyant sur le réalisme socialiste, « une doctrine littéraire et artistique par laquelle l’œuvre doit promouvoir le progrès social et le socialisme »  (Wikipédia). Aujourd’hui, on ne parle à peu près plus des ces doctrines tombées dans l’oubli, sauf dans quelques cours de littérature et d’histoire de l’art sans doute. Peu importe, réalisme ou pas, socialisme ou pas, de ce mouvement ressortent parfois des œuvres littéraires de grande beauté…

Le Monde réel comprend quatre gros romans : Les cloches de Bâle (1934), Les beaux quartiers (1936), Les voyageurs de l’impériale (1942) et Aurélien (1944). Il est ensuite complété par un autre cycle, demeuré inachevé, intitulé Les Communistes (1949-1951, puis réécrit en 1966-1967 selon Wikipédia). Ce cycle se déroule avant la Deuxième Guerre mondiale. Selon Wikipédia, Aragon aurait voulu démontrer que les hommes et les femmes répètent les mêmes erreurs, rendant la guerre inévitable, ce qui semble plutôt juste, avouons-le.

Pour le moment, nous nous arrêterons au premier volume : Les cloches de Bâle. Nous verrons bien par la suite si nous poursuivons la lecture des autres volumes de cette œuvre monumentale. 

Les cloches de Bâle compte trois parties distinctes portant chacune un nom de personne : Diane, Catherine et Victor. On peut même en ajouter une quatrième puisque Louis Aragon a donné le nom de Clara à l’épilogue. Clara pour Clara Zetkin, un personnage bien réel celui-là.

La première partie est consacrée à Diane Nettencourt. Issue d’une famille noble sur le déclin, elle est mariée à Georges Brunel, un homme d'affaires prospère. Aragon raconte son histoire, celle d’une femme plutôt jolie qui, abandonnée par son premier mari, a conservé la garde de son fils, Guy, un enfant qui atteint l’âge de neuf ans à la fin du récit. D’ailleurs, l’auteur fait souvent appel à lui pour raconter l’histoire, un procédé narratif qui apporte un peu de fraîcheur au récit parfois un peu confus parce que peuplé d’une multitude de personnages. Dans cette première partie, Aragon décrit un monde plutôt privilégié dans lequel ce qui reste de noblesse s’acoquine avec la bourgeoisie montante. Mais tout ce monde, si favorisé soit-il, s’écroule quand Pierre de Sabran se fait sauter la cervelle dans le vestibule des Brunel. Le jeune homme, frère d'un militaire ami de la famille, aurait été follement épris de Diane qui a toujours refusé ses avances. Mais on apprend bientôt la véritable cause de cette tragédie : les affaires, un peu particulières, que mène Georges Brunel, un personnage que l’auteur dépeint par la suite comme cynique, profitant de toutes les failles du système pour s’enrichir. 

La deuxième partie est consacrée à une autre femme - Catherine Simonidzé - qui prend en quelque sorte la suite de Diane dont on n’entendra à peu plus parler, sauf à de rares occasions pour signaler qu’elle est la maîtresse de Wisner, un industriel de l’automobile, par ailleurs ami de ce Brunel avec qui elle vient de divorcer. Catherine Simonidzé s’avère d’une tout autre trempe. D’origine géorgienne, donc russe, elle est la soeur d’Hélène Mercurot, femme d’un militaire dont Fernand Desgouttes-Valèze est l’ami. Celui-ci est littéralement subjugué par la beauté de Catherine. Mais rapidement elle l’écarte de sa vie, comme elle le fera pour de nombreux hommes par la suite. Féministe avant la lettre, elle ne supporte pas de se retrouver au second plan en tant que femme. Elle a même failli se fiancer avec un autre militaire, Jean Thiébault, avec qui elle est partie en vacances du côté de Bellegarde en Haute-Savoie. Témoin des événements tragiques lors de la grève des ouvriers de l’industrie horlogère, elle a pris conscience de ses propres contradictions. En effet, si elle n’est pas fortunée, Catherine vit de mandats qu’envoie chaque mois son père, un homme qui tire ses revenus d’une exploitation pétrolière de Bakou. Dans cette période trouble qui précède la Première Guerre mondiale, Catherine se lie avec des anarchistes, milieu ambigu qui se confond parfois avec le grand banditisme de la Bande à Bonnot. Catherine cherche sa voie, un sens à sa présence en ce monde et se distance du milieu qu’elle fréquentait depuis sa naissance. 

Dans la troisième partie, intitulée Victor, l’auteur poursuit l’histoire de Catherine, personnage central des Cloches de Bâle. Des ennuis de santé l’obligent à s’éloigner de Paris pour soigner une maladie pulmonaire qui, selon son médecin, aura raison d’elle d’ici quelques années. Tout en vivant à l’écart de la capitale, elle continue à fréquenter des anarchistes, des bons comme des mauvais. Un jour, elle apprend le suicide de Paul Lafargue et de Laura Marx, la fille de Karl Marx. Déroutée par cette nouvelle, elle rentre à Paris. Catherine Simonidzé n’est pas satisfaite de sa vie. Un soir, alors qu’elle est bien près de se jeter dans la Seine, un homme la ramène à l’ordre, si on peut s’exprimer ainsi. Cet homme est Victor, un ouvrier, syndicaliste et socialiste, et il deviendra son ami - pas de cœur ni de corps, toutefois. Victor permet à Catherine de connaître le milieu ouvrier et, surtout, de s’impliquer en tant que bénévole au syndicat. Cela donne l’occasion à l’auteur de décrire en long et en large la grève des chauffeurs de taxi de 1912, un conflit qui s’est étendu sur plusieurs mois et qui a fait de nombreuses victimes chez les grévistes. Cette grève permet aussi à Catherine de se détourner du milieu anarchiste dont certains éléments seraient des agents provocateurs au service de la police, ce dont elle se refuse à croire, toutefois. 

À la fin du récit, Catherine se retrouve à Bâle au célèbre congrès du même nom, une conférence internationale organisée par les socialistes suisses en faveur de la paix. Pendant cette épilogue qui clôt le roman, l’auteur mélange personnages de fiction et personnages historiques et profite de l’occasion pour rendre un vibrant hommage à Clara Zetkin, militante féministe et socialiste allemande. Les dernières lignes du roman en témoignent : 

« Maintenant, ici, commence la nouvelle romance. Ici finit le roman de chevalerie. Ici pour la première fois dans le monde la place est faite au véritable amour. Celui qui n’est pas souillé par la hiérarchie de l’homme et de la femme, par la sordide histoire des robes et des baisers, par la domination d’argent de l’homme sur la femme ou de la femme sur l’homme. La femme des temps modernes est née, et c’est elle que je chante. Et c’est elle que je chanterai. » 

Ainsi se termine Les cloches de Bâle, un très beau roman. Pourquoi ce titre ? Parce que ces cloches, quand elles sonnent, annoncent depuis la nuit des temps des catastrophes à venir. Vous aurez déjà compris que Louis Aragon pense à la Première guerre mondiale qui se profile à l’horizon et que certains, comme Jean Jaurès, présent au Congrès de Bâle, voulait empêcher à tout prix.

La suite dans le volume 2 du Monde réel : Les beaux quartiers.


Louis Aragon : Les cloches de Bâle (Le Monde réel 1). Gallimard, c1934, 1972


2022-04-01

Henri Vernes : Bob Morane 14 : Opération Atlantide

Le quatorzième roman de Bob Morane débute alors que notre héros est en vacances dans les Caraïbes. À Nassau (Bahamas), il se procure un petit voilier pour naviguer dans cet archipel situé au sud-est des Bahamas à la recherche d’une île déserte pour se reposer pendant quelques semaines et, si possible, « se replonger dans la paix des origines ». Il tombe effectivement sur une île qui semble inhabitée. Il y passe la nuit, remettant son exploration au lendemain matin. Malheureusement pour lui, de l’autre côté d’une colline, il aperçoit trois ou quatre habitations en tôle ondulée et un espace sur la mer dans lequel se trouve un étrange navire, un appareil qui tient davantage du sous-marin que du bateau proprement dit. Ne voyant personne, il se permet d’entrer mais, entendant des voix, il se cache dans un compartiment tandis que l’embarcation se met en route sous la mer. Le voilà donc pris au piège.

Il est vite repéré, molesté, puis détaché. Les quatre hommes qu’il a devant lui constituent une équipe scientifique britannique. Ils ont conçu cet espèce de tank sous-marin dans un alliage de métaux innovateur (le kearnalumine), ce qui leur permet d’explorer les fonds marins à une profondeur inconnue jusqu’alors. Ils sont à la recherche des traces d’une civilisation disparue, peut-être cette fameuse Atlantide, ce continent englouti dans la nuit des temps. Conscients que ce projet peut susciter la convoitise d’une puissance étrangère, ils manœuvrent dans la plus grande discrétion. Ne pouvant libérer Bob Morane pour des raisons de sécurité, ils l’intègrent dans leur équipe, au grand plaisir de celui-ci qui n’envisage pas la vie sans aventures ténébreuses… D’ailleurs, l’aventure viendra plus rapidement que prévu car notre héros détourne l’attention d’un groupe d’attaquants aux traits asiatiques, visiblement à la solde d’un pays non identifié. Bob Morane s’en sort presque miraculeusement et réussit à réintégrer le sous-marin qui doit entreprendre son périple sur-le-champ afin d’échapper à leurs poursuivants.

Dans les chapitres suivants, le sous-marin s’enfonce dans la Mer des Sargasses, allant de découvertes en découvertes. Pendant un moment, on a plutôt l’impression d’être dans un roman de Jules Verne, et non d’Henri Vernes… puis l’aventure renaît quand l’équipe de recherche scientifique découvre une cité engloutie qui pourrait bien être l’Atlantide. Les quatre hommes y pénètrent.. mais ils sont rapidement pris en chasse par des créatures, mi-hommes mi-poissons, munies d’étranges armes contre lesquelles ils sont heureusement protégés, du moins pour un certain temps car, vite entourés par une centaine de ces créatures (que l’auteur désigne par la suite sous le nom d’Ichtyanthropes), ils n’ont d’autre choix que de les suivre. Et c’est là qu’ils se rendent compte que des hommes les commandent, revêtus comme eux de scaphandres.

Ces hommes sont les derniers habitants d’Atlantide. Vivant sous un immense dôme, ils respirent un air pur, si pur que la vie à la surface leur serait devenue impossible si d’aventure ils souhaitaient remonter. De l’Atlantide originelle, il ne reste que deux îles englouties. Chilac, le chef d’une d’entre elles, accueille Bob Morane et ses amis scientifiques. Les Atlantes sont en déclin ; leurs jours sont comptés. En raison de leurs croyances qui tiennent davantage de la superstition que d’une religion, ils fuient comme la peste l’île voisine - aussi engloutie que celle où ils vivent - où résiderait le Grand Dagon. Bob Morane, notre héros qui n’a peur de rien, décide de partir lui-même à la découverte de cette seconde île. Malheureusement, il sera capturé par le colonel Kapek, un militaire à la solde d’Urga, cet homme aux traits asiatiques qui a tenté de s’emparer du sous-marin britannique avant qu’il ne quitte l’île. Kapek et Urga, on l’aura déjà compris, ne sont guère intéressés par les découvertes archéologiques. Ce qu’ils recherchent, ce sont les innovations militaires et, sans doute aussi, l’uranium qu’on trouve en grande quantité dans le sous-sol de l’Atlantide. Malheureusement pour eux, ils périront en même temps que les Atlantes dont ils ne restent plus rien à la fin du récit.

Que dire de ce quatorzième Bob Morane ? Fidèle à son habitude, Henri Vernes ne fait figurer aucune femme dans ce récit. Même chez les Atlantes… où pourtant on aurait dû mettre en scène les dernières familles de ce continent mythique. Autre chose, comme dans Le Secret des Mayas, notre héros assiste à l’effondrement d’une civilisation, d’une tradition. Un signe sans doute que la fin des années 1950 sonne le glas de plusieurs civilisations dans le monde, victime de la colonisation et de la culture matérielle des Occidentaux. Avant de terminer, une remarque s’impose : dans Opération Atlantide, l’auteur commence à frayer avec la science-fiction et le fantastique, genre dans lequel il sautera à pieds joints dans la série de l’Ombre jaune. 

Vernes, Henri. Opération Atlantide (Bob Morane 14). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956

2021-12-04


2022-03-01

Robin Hobb : Les aventuriers de la mer

En 2015, j'ai lu les treize volumes de L'Assassin royal, une lecture qui avait totalement anéanti mes plans, car je n'ai lu que ça pendant trois mois… J'ai d'ailleurs rédigé un billet sur cette aventure littéraire, billet que je vous invite à lire en cliquant sur ce lien.  Les choses en seraient restées là si ce n’était que, tout récemment, une collègue m'a raconté qu'elle venait de terminer les vingt-deux volumes de la saga de Robin Hobb. Vingt-deux ? Non, treize… quatorze si on ajoute Retour au pays, un petit roman introductif. Mais elle a insisté : vingt-deux… Et c’est là qu’elle m’a révélé que Les Aventuriers de la mer, qui compte neuf volumes, fait partie intégrante de la saga de L’Assassin royal et prend place entre les volumes 6 (première partie) et 7 (deuxième partie) du récit fantastique de Robin Hobb. Certes, on ne retrouve pas les mêmes personnages, mais il s’agit bien du même monde, du même univers. Alors, pour boucler la boucle, j’ai donc entrepris la lecture de ces neuf volumes...

Dans Les Aventuriers de la mer, Robin Hobb raconte la vie des familles de marchands de Terrilville. Au départ, on suit le parcours de deux groupes de personnages évoluant en parallèle : Kennit le pirate et Ronica Vestrit, épouse d’Ephron qui se meurt, loin de la mer et de son bateau dont il est capitaine. Après sa mort, Althéa, sa fille cadette, se retrouve sur ce bateau, mais elle n’a pas le contrôle du navire qui a été confié à son beau-frère Kyle, l’époux de sa sœur Keffria. Cette situation est le point de départ de plusieurs problèmes parce qu’une fois son beau-père décédé, Kyle s’arroge tous les droits en tant qu’homme de la famille. Résultat : il s’aliène son second, Brashen, un fidèle de la famille Vestrit, sa belle-soeur Althéa, dont le navire familial devait lui revenir de droit ainsi que son propre fils, Hiémain, au départ destiné à la prêtrise mais qui est enrôlé de force par son père en tant que mousse sur la Vivacia. Ici, on doit spécifier que ce navire, un vivenef, est animé par une personnalité vivante qui communique intimement avec les représentants de la famille des propriétaires légitimes du bateau. En effet, un vivenef ne peut être gouverné que par un membre de cette famille. Dans le cas contraire, son comportement peut s’avérer imprévisible. Je sais, ça peut sembler farfelue cette histoire de vivenef mais, je vous le jure, une fois plongé dans la lecture, on embarque à fond dans la logique de l’auteure qui sous-tend le déploiement de cette œuvre magistrale. 

À partir de là, Les Aventuriers de la mer décrit le parcours de Ronica, la veuve Vestrit, qui tentera de conserver le familial familial par tous les moyens,  de sa fille Athéa, le garçon manquée, qui préfère le métier de marin à la course aux maris dans les bals mondains, de Hiémain, fils de Keffria, le novice destiné à la vie monacale qui apprendra le métier de marin à la dure avec un père cruel (Kyle), celui de Malta, fille de Keffria et soeur de Hiémain, qui passera du statut d’enfant gâtée admirative de son père à celui d’amoureuse d’un homme du Désert des pluies, de Brashen Trell, l’homme renié par sa famille qui, tout comme Athéa dont il tombera amoureux, préfère naviguer en mer plutôt que de cultiver la terre. À cette famille vient se greffer Kennit le pirate, et sa compagne Etta, une ancienne prostituée, qui joueront un rôle clé dans toute la saga. D’autres personnages complètent le tableau dont celui d’Ambre qu’on retrouvera dans L’Assassin royal sous un autre nom que je ne vous dévoilerai pas pour ne pas nuire au plaisir de votre lecture.

Il n’est pas évident de déceler une morale à cette série fantastique, une série de romans aussi palpitante que L’Assassin royal dont elle vient se greffer, tout comme la série de La Cité des anciens qu’il me faudra bien lire un jour ou l’autre. Un phénomène revient constamment dans cette œuvre de Robin Hobb : la mémoire. Un vivenef, par exemple, est animé par le bois sorcier avec lequel il est construit, et ce bois recèle justement la mémoire généalogique de la famille à laquelle il appartient, en l'occurrence les Vestrit pour la Vivacia. Même chose avec les serpents et les dragons, des « animaux » qui cohabitaient avec les humains chez les Anciens. Dans Les Aventuriers de la mer, les serpents sont des animaux qui ont perdu leur mémoire de sorte qu’ils ont oublié qu’ils peuvent - voire qu’ils doivent - devenir des dragons. Bref, pour l'auteure, celui qui n’a pas de mémoire, qui ne sait plus d’où il vient, qui a perdu la connaissance de ses aïeux, est destiné à errer sans fin, condamné à répéter sans cesse les mêmes actions, les mêmes gestes. Bref, dans les romans de Robin Hobb, la notion de « tradition » prend tout son seul : « ce qui est transmis ». 

Robin Hobb écrit des romans qui relèvent du genre fantastique. Alors, si vous la lisez (ce dont je ne saurais trop vous conseiller), attendez-vous à rencontrer des serpents de mer qui pensent, des dragons qui parlent, des navires (vivenef) qui souffrent et des objets magiques qui s’animent. Mais attendez-vous aussi à vivre une aventure intellectuelle peu ordinaire qui, tout en vous entraînant très loin dans l’imaginaire, vous exposera les enjeux de la société contemporaine - la perte des traditions, le désert spirituel, l’instantanéité, l’abus de pouvoir, le racisme, les inégalités sociales, etc. - de manière très originale, et sans doute plus efficace que ne le font les journaux sans consistance d’aujourd’hui.


Hobb, Robin. Les Aventuriers de la mer traduit de l'anglais par Arnaud Mousnier-Lompré. Pygmalion, 2003, 9 vol.


2022-02-01

Jules Romains : Les hommes de bonne volonté 3 - Les amours enfantines

Ce troisième volume débute par un long monologue intérieur de Jerphanion alors qu’il médite sur le toit de son école. Au loin, il y a Paris et ses monuments, et cet horizon incite le jeune homme à la méditation.  Quand il rentre dans son dortoir (dans les faits, un espace qu'il partage avec Pierre Jallez dont il est devenu l'ami), ce dernier lui raconte l'histoire de son amour d'enfance : Hélène Sigeau. 

Plus loin dans le roman, nous retrouvons le personnage de Quinette, l'étrange relieur qui a assassiné Leheudry au volume précédent. Il efface une à une toutes les traces qui le relient à sa victime, brûlant chaque soir une pièce d'un vêtement contenu dans la malle de celui-ci… Surtout, il revit en mémoire le crime qu'il a commis le 14 octobre. Un récit troublant que nous sert d'une main de maître Jules Romains. À l’instar de plusieurs meurtriers pathologiques, il brûle d’envie d’aller offrir son aide à la police... 

Encore plus loin, nous retrouvons Jerphanion chez les Saint-Papoul, une famille aristocratique que l’auteur nous a présenté au volume précédent. Jerphanion aide le jeune homme à faire ses devoirs. Mais cette incursion de Jerphanion permet à l’auteur de basculer vers la tante, une vieille fille, et sa nièce, la soeur du jeune homme. Et on pénètre dans une autre monde, un milieu aussi fascinant. La relation entre Bernardine, la vieille fille, avec Jeanne, s'avère assez singulière. Bernardine aime parler de sexualité avec Jeanne, seulement âgée de dix-neuf ans et dont les amours, essentiellement platoniques, sont ambivalentes car elle est éprise autant de Huguette, sa meilleure amie, que de son cousin, sans compter son enseignante…. Aujourd'hui, on dirait sans doute qu'elle est Queer….

Des Saint-Papoul on se transporte chez les Champcenais, une autre famille à particule, mais sans doute moins noble que la précédente. Il y aura un dîner ce soir, comme chez les Saint-Papoul. Pour se préparer, Marie de Champcenais va chez sa manucure, une certaine Renée, qui lui raconte sa relation charnelle avec son mari. Cette conversation libre avec une « fille du peuple » jette un certain trouble dans l’âme de Marie qui se demande si elle franchira le cap de l’adultère avec monsieur Sammécaud, un associé de son mari. D’ailleurs, un chapitre ou deux plus loin, celui-ci fait l’éloge de la tromperie et du mensonge, et cela nous vaut des pages assez étonnantes pour les lecteurs - surtout Québécois - du XXIe siècle, lecteurs dont la moralité si « pure » rappelle parfois celle des Quakers… 

À la fin du volume, Jules Romains approfondit deux personnages. Le premier est nul autre que le député Gurau, l’amant de Germaine Baader, dont on a fait la connaissance dans les volumes précédents. Gurau tente de faire de la bonne politique, de la politique assise sur une morale sociale. Mais il a du mal, surtout quand il discute avec Sammécaud, un lobbyiste des pétrolières.  Quant au deuxième personnage, il s’agit du critique littéraire Georges Allory que le lecteur rencontre pour la première fois. Le cliché de l’écrivain raté qui devient journaliste critique vient peut-être de là…

Ce troisième tome des Hommes de bonne volonté se déroule au début de l’hiver 1908. Il est empreint de nostalgie pour ce monde qui s’apprête à basculer dans la modernité. Jules Romains rend compte avec passion des débats entre les tenants de la voiture et du cheval. Un peu comme aujourd’hui où plusieurs personnes s’opposent aux technologies montantes. La voiture finira par triompher, tout comme la guerre qu’on sent poindre au loin. Nostalgie aussi envers les amours d’enfance, les premières amours qu’on a tous vécues au début de l’adolescence. À l’exception des pages sombres qui mettent en scène le personnage de Quinette, la lecture de troisième volume nous émeut dans notre cœur d’homme et de femmes du XXIe siècle. Je vous en recommande la lecture.

Romains, Jules.  Les amours enfantines (Les hommes de bonne volonté 3). Flammarion, c1932

Octobre 2021


2022-01-01

Honoré de Balzac : La Rabouilleuse (1842)

Comme vous le savez sans doute, surtout si vous avez lu mes notes de lecture relatives à l'œuvre de cet immense écrivain, Balzac ne structure pas ses récits comme on le fait aujourd'hui. En effet, aucune division en parties, aucune structure en chapitres, ne viennent alléger la lecture de ses romans. À la lecture, toutefois, on parvient à dégager un certain agencement, ce qui nous permet d’établir que La Rabouilleuse est structurée en trois parties distinctes. Dans la première, l’action se passe à Paris. Dans la seconde, à Issoudun, petite ville du Berry, région du cœur de la France. La troisième se passe toujours à Issoudun, mais il s’agit en quelque sorte de la conclusion du récit. Pour rappel, ce roman figure parmi les Scènes de la vie de province de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac. 

Après un long préambule dont l’auteur a le secret, la première partie met en scène Agathe, la fille déshéritée du docteur Rouget, qui vit à Paris avec ses deux fils et une vieille amie. Veuve de Bridau, un fonctionnaire dévoué à Napoléon, elle dispose de très peu de ressources après la chute de l'empereur, sa pension de veuve ayant été considérablement réduite sous la Restauration. Parmi ses fils, sa préférence va à Philippe, le militaire qui a servi Napoléon avec dévotion. Il est grand, assez joli garçon. Au retour d’une expédition au Texas, il revient vivre avec sa mère, amputant son budget déjà assez modeste, car ce joli garçon, refusant de servir la monarchie, s’adonne au jeu, à l’alcool et aux femmes, un train de vie que sa pauvre mère n’est pas en mesure de lui offrir. Quant à Joseph, le benjamin, un jour qu’il visite un atelier de peinture, il ressent une vocation et, depuis lors, il ne jure que pour l’art… au grand dam de sa mère qui finit par accepter car ce fils, plutôt malingre, tire rapidement des revenus de son travail. Les choses auraient pu continuer longtemps si le fils aîné n’allait pas trop loin, empruntant des sommes d’argent à gauche et à droite, volant même les propres membres de sa famille pour assouvir son vice. Un jour, n’en pouvant plus, sa mère le met à la porte, le cœur ravagé par le chagrin. Plus tard, elle apprend qu’il se trouve en prison, accusé d’avoir conspiré contre le régime. Avec son fils cadet, elle décide alors d’aller voir son frère, qu’elle n’a pas vu depuis trente ans, à Issoudun, pour essayer de toucher une part de l’héritage de son père, qui l’a déshéritée sans raison apparente, dans le dessein d’aider son fils Philippe. Et nous voilà en deuxième partie.

Après une mise en situation de plusieurs dizaines de pages, Balzac nous transporte à Issoudun, petite ville près de Bruges. C’est ici qu’on fait connaissance avec cette rabouilleuse, personnage clé de ce roman. Selon Wikipédia, une « rabouilleuse est une personne qui agite l’eau avec une branche pour rabattre les poissons ou écrevisses vers les pièges ». Il s’agirait d’un régionalisme assez peu usité de nos jours, mais on comprend le principe… 

Agathe arrive donc à Issoudun avec son fils Joseph, le peintre. Ils logent chez les Hochon, son oncle et sa tante, dont la maison est située juste à côté de celle de son frère, Jean-Jacques Rouget, une personne plutôt amorphe qui vit dans l’admiration sans borne de Flore Brazier, une jolie femme recueillie par son père alors qu’elle avant à peine douze ans. Sauf que cette dame ne se contente pas du pauvre Jean-Jacques, qu’elle a mis sous sa coupe à la mort du père Rouget. Elle s’éprend de Maxence Gilet, un ancien militaire qui fait la pluie et le beau temps à Issoudun, faisant toutes sortes de mauvais coups au dépens des honnêtes gens de la ville. Flore Brazier, la Rabouilleuse, va même plus loin : elle convainc cet idiot de Jean-Jacques d’accepter ce Max chez lui, de sorte qu’il forme une sorte de ménage à trois. Rapidement, le couple illicite complote tous deux pour mettre la main sur l’héritage de Rouget, complot dont la réussite est menacée par l’arrivée inattendue d’Agathe et de Joseph. Mais Max manœuvre si bien qu’ils finissent par chasser Agathe et son fils qui s’en retournent à Paris plutôt que de subir les attaques répétées des Maxence et de ses complices.

En troisième partie, Philippe, le fils aîné, sort de prison à la condition qu’il soit assigné à résidence pendant une période de cinq ans. L’avocat est un ami de la famille et confie à l’ancien militaire la la mission de rétablir sa famille dans ses droits à l’héritage du père Rouget. Philippe part donc pour Issoudun, sa ville d’assignation. Sur place, il ne perd pas de temps à se mesurer à Maxence Gilet et, en tissant des alliances ici et là, résout la situation à l’avantage de la famille, certes, mais surtout à son propre avantage. Car Philippe, on l’aura compris, s’arroge tous les pouvoirs et finit par revenir à Paris où ses travers du début ne tardent pas à revenir… Il mène alors la grande vie, négligeant son épouse, sa femme et son frère Joseph. Là encore, il va trop loin, ce qui finira par causer sa perte.

Que penser de La Rabouilleuse ? Que du bien… Pour dire la vérité, il y avait longtemps que je n’avais pas lu un aussi bon roman de Balzac, sans doute depuis Splendeur et misère des courtisanes que j’ai lu à l’âge de 19 ans. La Rabouilleuse est un roman dense et riche en intrigues dont les personnages ont cette chair qui nous les rendent vivants, même à cent vingt ans de distance. En plus de dresser le portrait de la mentalité typique des gens vivant dans une petite ville de province, en l’occurrence Issoudun, Balzac explore l’âme humaine à fond, illustrant les travers des hommes et des femmes qui, pour s’enrichir, sont prêts à commettre les pires vilenies. La morale d’Honoré de Balzac est simple : chez les gens de condition modeste, l’intérêt financier s’avère plus fort que les principes moraux, et seule la pratique de la religion permet d’atténuer les mauvais penchants des êtres humains. Voici une citation qui résume assez bien cette assertion :

« N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur certaines vertus ; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée intéressée, et non d'un sentiment du bien ou du beau ; élevés en vue de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective leur fait considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim et du labeur éternel, comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. » 

En effet, pour Balzac, « La vertu, socialement parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction. » 

Pour terminer, un mot sur le titre de ce roman qui, à mon point de vue, n’est pas approprié. Le titre original est Un ménage de garçon mais, en 1843, l’écrivain préfère La Rabouilleuse, sans doute d’une couleur locale susceptible d’attirer davantage l’intérêt du lecteur. Or, Flore Brazier s’avère plutôt une victime dans ce roman et, comparativement au duel de coq représenté par Philippe et Maxence, sa place n’est pas aussi centrale que le laisse supposer le titre. Non, franchement, ce titre n’est pas représentatif du contenu et contribue à faire de la femme une tentatrice en droite ligne de la Ève de l’Ancien testament...

Honoré de Balzac : La Rabouilleuse, c1843, disponible sur la plupart des plateformes de diffusion de livres numériques libres de droit.

2021-10-01


2021-12-01

Henri Vernes : Bob Morane 13 - La croisière du Mégophias

Le récit de La croisière du Mégophias, le treizième roman de la série des Bob Morane d’Henri Vernes, accuse une construction plutôt bancale. Déjà, le motif de l’engagement de notre héros dans cette aventure en rendrait perplexe plus d’un… Voyons voir. Bob Morane lit un journal dans un hôtel de Seattle. Que fait-il là ? L’auteur ne prend pas la peine de le mentionner. La lecture de cet article lui apprend que le professeur Frost, célèbre paléontologue de réputation mondiale, s’apprête à partir à la recherche du mosasaure, une sorte de serpent de mer aux dimensions imposantes. Son bateau, le Mégophias, est amarré à quai ; le départ est imminent. Cette nouvelle pique la curiosité de Bob Morane qui n’a plus qu’une envie : se joindre à l’expédition. Comme vous le savez (surtout si vous avez lu les douze aventures précédentes), le commandant Morane s’avère tout ce qu’on veut sauf un sédentaire. Sans agitation, il s’ennuie ferme dans la vie… 

Quand Bob Morane se présente au professeur Frost en tant que journaliste d'investigation, celui-ci refuse de le laisser embarquer en raison de sa méfiance envers les journalistes, y compris les vulgarisateurs scientifiques. Qu’à ce ne tienne, notre ami réussit à intégrer l’équipage en tant que cuisinier... Dès le départ, il remarque que cet équipage arbore un comportement plutôt louche. En effet, le nouveau second, un homme à la mine patibulaire qui répond au nom d’Aloïus Lensky, semble avoir remplacé l’équipage du professeur par des hommes à lui. Certains hommes de l’équipage précédent auraient même été empoisonnés à bord parce qu’ils devenaient trop gênants. Une fois en mer, Bob Morane s’ouvre au professeur de ses soupçons mais Lensky, qui surprend la conversation, les fait enfermer tous deux dans la cabine où, privés d’eau et de nourriture, ils n’auront d’autre choix que de se rendre à plus moins brève échéance. Un peu plus tard, dans la mer de Béring, Lensky, qui s’appelle en réalité Boris Lemontov, est accosté par une grande jonque dont le capitaine est le pirate chinois Li-Chui-Shan, un de ses patrons avant qu’il ne purge une peine de prison en Chine, prison dont il s’est évadé. Li-Chui-Shan et Lemontov font alliance pour se débarrasser de Bob Morane et du professeur Frost pour ainsi s’emparer du Mégophias. Mais voilà que ceux-ci réussissent à s’évader sur un canot (sans moteur parce que Lemontov avait, en quelque sorte, prévu le coup). Sans énergie propulsive, ils se laissent dériver sur l’océan, passent par un labyrinthe de geysers, assistent au passage au spectacle du mosasaure géant et échouent sur une île sur laquelle habitent une tribu apparentée aux Mongols. 

Après tout déboule… Bob Morane s’attire la sympathie du chef de la tribu en le guérissant d’une maladie grave. Une fois remis sur pied, le chef autorise notre héros à partir à la recherche de Lemontov avec une vingtaine d’hommes. Mais pendant qu’ils cheminent par voie terrestre, ce même Lemontov s'apprête à attaquer le village mongol par la mer. En arrivant sur les lieux, Bob Morane découvre les cadavres de Li-Chui-Shan et de ses hommes, rebrousse chemin et revient juste à temps pour défendre le professeur et les villageois de l’attaque de Lemontov. La lutte est serrée parce que Lemontov et ses hommes sont lourdement armés. Mais, vous l’aurez sans doute deviné, le serpent de mer aura raison de tout ce beau monde… Dans les romans de Bob Morane, le moins qu’on puisse dire, c’est que le hasard fait bien les choses.

Que penser de ce treizième Bob Morane ? Si la légende du serpent de mer s’avère intéressante, même pour les adolescents d’aujourd’hui, l’incursion dans le territoire nordique des Mongols, qualifiés de « barbares » à quelques reprises, manque de réalisme. Par ailleurs, ce roman marque l’entrée d’un personnage asiatique - un Chinois pour être plus précis - dans la série:  Li-Chui-Shan. La description qu’Henri Vernes en fait laisse présager l’arrivée prochaine de l’Ombre jaune, un personnage qui fera basculer les romans de Bob Morane du genre "romans d'aventure" à celui de fantastique et S.-F., et qui vaudra à l’auteur l’accusation de racisme envers les Asiatiques. Jugez-en par vous-même :

« Avec son visage jaune, son crâne rasé, sa bouche sans lèvres, au pli cruel, et ses yeux bridés à l’extrême jusqu’à n’être plus que deux fentes à peine ouvertes, il offrait l’image même de la cruauté froide, raisonnée. »  

Bon, calmons-nous. On est encore en 1956. Ce qui pouvait être toléré en ce temps-là ne le serait plus aujourd’hui, on est d’accord. Et puis il y a toujours place à l’interprétation, n’est-ce pas ? Les adolescents européens de la fin des années 1950 connaissaient encore très mal les populations de l’Extrême orient. Même chose en Amérique où ce que nous savions des Chinois se résumait au resto du coin... N’empêche, on peut comprendre qu’ils exerçaient une certaine fascination sur la jeunesse du temps.

Vernes, Henri. La croisière du Mégophias (Bob Morane 13). Éd. Gérard (coll. Marabout Junior), c1956


2021-10-29

Christine Angot : Le voyage dans l'Est

Je n’avais jamais lu un roman de Christine Angot jusqu'à présent, une écrivaine qui n’a pas très bonne réputation. Très médiatisée, elle est à l’origine de quelques scandales. Elle sait aussi se montrer hargneuse, vindicative envers ceux et celles qui ne partagent pas son avis, comme d’autres écrivains, ou envers ceux qui lui ont nui, comme cet éditeur qui aurait refusé un de ses manuscrits. Peu importe les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. Parfois, il vaut mieux faire le vide autour d’un auteur pour se concentrer sur le texte, seulement le texte. Ainsi, avant de commencer la lecture de ce roman, j’ai mis de côté tous mes préjugés et n’ai plus cherché à googliser cette autrice. Et ça a porté ses fruits…

Le voyage dans l’Est est un roman de haute tenue qui porte sur un sujet d’une indicible gravité : l’inceste. Personnellement, je ne sais pas ce que c’est que l’inceste. Je n’ai jamais vécu une pareille chose et, sauf erreur, je ne connais personne dans mon entourage qui l’ait vécu aussi. Mais je peux comprendre, du moins jusqu’à un certain point, le chamboulement intérieur que ça peut provoquer chez l'individu qui l’a vécu, surtout chez un individu d’âge mineur comme c’est le cas la plupart du temps. Imaginez, vous êtes en présence de la personne que vous aimez plus que tout au monde, celle qui a reçu le mandat naturel de vous prodiguer cet amour inconditionnel nécessaire à votre développement, à votre équilibre. Dans un texte sur les parents que vous pouvez lire sur mon site Web, j’ai écrit : 

« Pour ma part, si je ne rejette pas la notion de compétences parentales, je préfère parler d’amour parental, soit cet amour inconditionnel que les parents – mères et/ou pères – éprouvent pour leur enfant et qui est absolument nécessaire à l’équilibre de tout homme et de toute femme parce que cet amour, que seul une mère ou un père peut donner, constitue l’unique amour véritable et authentique qu’un individu peut recevoir au cours de sa vie et dont les formes édulcorées – l’amitié, le mariage, l’amour passionnel – ne sauraient compenser qu’en une partie infinitésimale ».

La personne victime d’inceste n’a pas reçu cet amour-là, ce qui fait d’elle une personne à plaindre, une personne qui a droit à toute notre compassion. Mais comment l’exprimer, cette compassion ? Est-ce que dire les choses peut mettre un baume sur les plaies de la personne ayant vécu un inceste ? Pour Christine Angot, ce n’est qu’une mesure temporaire qui a son utilité mais qui ne saurait constituer une guérison, s’il s’avère possible de guérir d’un inceste, remarquez. Écoutons-la :

« J’utilisais les mêmes mots. L’ayant dit une fois, je pouvais le redire. Il y avait ceux qui savaient, ceux qui ne savaient pas. Ça ne changeait pas grand-chose. Les uns pensaient que j’allais bien, parce que je ne l’avais pas dit, les autres, parce que je l’avais dit. Dire n’a jamais été un enjeu. Ç’a été un moyen, au début, pour m’aider à ne plus voir mon père. Puis, c’est devenu un passage obligé. » 

Ces mots s’avèrent donc largement insuffisants pour expliquer, pour comprendre, et pourraient nous valoir le mépris de la victime elle-même. Au fond, on ne comprend pas, on n’est pas en mesure de comprendre. D’ailleurs, l’écrivaine nous le dit elle-même :

« J’ai pensé qu’il fallait avoir subi l’esclavage sous une forme ou sous une autre, avoir été asservi, pour comprendre ce qu’était l’inceste. Et que, quand le père démontrait, par cet acte, qu’il ne considérait pas sa fille comme sa fille, mais comme autre chose, qui n’avait pas de nom, toute la société le suivait, prenait le relais, confirmait » 

Alors, pourquoi avoir écrit un roman sur l’inceste si on part de la prémisse que personne ne comprendrait ce vécu ? Parce que, justement, malgré ce qui précède, il s’avère tout de même possible de comprendre ce que l’héroïne de ce roman a vécu. Possible par la constitution d’une relation étroite entre l’auteur et le lecteur par le biais de l'œuvre. Je crois que c’est ce qu’a tenté de faire Christine Angot en écrivant ce roman intimiste qui s’efforce de reconstituer, parfois avec une précision chirurgicale, la relation incestueuse qu’elle a vécue avec son père. Elle a tenté de nous faire comprendre ce qui est, en raison de sa nature même, inénarrable. C'est le sens même du mot indicible que j’employais ci-dessus. Indicible, qui ne peut s’exprimer. Mais la littérature, qui échappe aux règles de la vie en société, permet cette expression. Elle contourne les discours creux des avocats qui, dans le contexte du système judiciaire, doivent traiter de ce phénomène. D'ailleurs à ce propos, la narratrice n'a jamais porté plainte contre son père. La crainte d'un non-lieu (qui signifie qui n'a jamais eu lieu, selon son interprétation) l'en a dissuadé.

La littérature a cette faculté de communiquer des émotions qu'aucun autre medium n'arrive à faire avec autant d'acuité. Et c'est précisément pour cette raison que Le voyage dans l’Est, qui raconte la relation incestueuse que l'écrivaine a entretenue avec son père de treize à seize ans, puis plus tard dans la vingtaine, s'avère un roman à lire, un roman salutaire qui fait avancer le lecteur dans sa compréhension du phénomène de l'inceste. 

Christine Angot. Le voyage dans l’Est. Flammarion, 2021